Réalité du tri

« La crise des migrants ». C’est par cet intitulé qu’est désigné, dans la quasi-totalité des médias, le déplacement des populations que la guerre et la détresse ont jetées sur les routes. Lui seul semble aujourd’hui devoir fixer le nom de cet exode[1]. Un tel vocable a l’intérêt, pour ceux qui le reprennent, à bon compte ou plus candidement, de laisser flottant le sens de sa formulation.

« La crise des migrants ». C’est par cet intitulé qu’est désigné, dans la quasi-totalité des médias, le déplacement des populations que la guerre et la détresse ont jetées sur les routes. Lui seul semble aujourd’hui devoir fixer le nom de cet exode[1]. Un tel vocable a l’intérêt, pour ceux qui le reprennent, à bon compte ou plus candidement, de laisser flottant le sens de sa formulation.

La « crise des migrants », sous cette appellation, se présente donc comme incombant à ces déshérités : elle est la leur. À ce titre, elle peut être à la fois celle dont ils sont les objets, donc les victimes, et celle dont ils sont les sujets, donc les responsables. La subissent-ils seulement ? La provoquent-ils aussi ? La part d’incertitude inscrite dans la formulation vient, de manière subreptice, troubler la compréhension des faits. La « crise des migrants » n’en est que plus facilement extériorisée, appréhendée comme le serait une catastrophe naturelle à laquelle faire face. Ce qui opère une première mise à distance, un premier tri, symbolique, qui en appelle d’autres.

En dépit des réactions, plus ou moins spontanées, plus ou moins calculées, c’est méthodiquement qu’à rebours des intentions affichées, devant l’afflux des étrangers, les frontières se ferment. Il n’est pas de pays d’Europe, retrouvant par là une souveraineté tant décriée par ailleurs, qui ne se fasse un devoir de faire d’abord savoir son hostilité aux migrants. Si bien qu’aujourd’hui, devant les déclarations sans lendemain, les volte-face et la miséricorde affectée, nous nous demandons ce que sont devenus les pays dans lesquels nous vivons. Nous nous demandons jusqu’où nous sommes partie prenante des discours entendus et des décisions qui se prennent. Nous nous demandons si ce que nous voyons se mettre en place s’impose à la faveur ou en dehors de nos existences affairées, autrement dit : jusqu’à quel point ce nous, ce commun flou, est amené àse constituer dans le fil des agissements de nos représentants déclarés.

Ce que nous voyons se mettre en place, c’est l’implacable logique du tri. Implacable, elle l’est, pensons-nous, parce que, quelque indignation qui lui soit opposée, ou plutôt dès lors que nous n’aurons que nos indignations à lui opposer, la logique du tri sera mise en branle… si l’on en vient à considérer qu’elle ne l’est pas déjà. Car les centres de rétention œuvrent à une sélection sur notre territoire, et nous n’y trouvons guère à redire. Et au-delà : la société dans laquelle nous vivons, tant bien que mal, a depuis belle lurette entamé sa mutation vers le tout-sélectif, à commencer par ce qui est attendu de l’école où l’entraide et la coopération ont des airs de vieille lune.

C’est la réalité de ce tout-sélectif que nous voyons se découvrir avec l’arrivée des migrants. C’est-à-dire l’extension du sélectif à chacun des moments de l’existence, dans le cadre d’une société qu’aiguillonnent des impératifs de concurrence généralisée : la société de l’individu bankable, des intérêts compris, de la compétitivité régnante – et de la procédurisation tous azimuts qui en est le pendant. Dans ce tout-sélectif, le droit à la vie même est le possible objet de son évaluation. Et c’est tout naturellement que la sélection, qui fait figure de principe, est amenée à s’appliquer jusqu’au cas des survivants d’un chaos auquel nous voulons nous penser étrangers. Ce qu’avec gravité nous voyons se mettre en place, c’est la soumission valant consentement à l’inégalité des hommes en droit, et c’est par là l’inassumable assentiment de nos existences à ce qui pourrait bien ressembler, très vite, à une division de l’espèce.

Sans doute ne sommes-nous pas bien conscients de ce que nous faisons, ou laissons faire. Sans doute ne sommes-nous pas capables d’imaginer à l’échelle historique quelle ruine de nos idéaux, dont nous nous rengorgeons par ailleurs, ce déni de fraternité suppose et inscrira demain l’idée dans les esprits du monde. Sans doute ne saisissons-nous pas quelle cruauté fera fermer les yeux sur ce que deviendront les femmes et les hommes que les chauds-lieux[2], aux confins de l’Europe forteresse, auront désignés comme non plus seulement indésirables mais indésirés.

Par quelle faiblesse d’esprit irait-on jusqu’à convenir de la pertinence de la formule aujourd’hui célèbre selon laquelle « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde »[3] – dont on a pu penser qu’elle avait valeur de vérité de bon sens lorsqu’elle est toute chargée de relents colonialistes et enflée de la suffisance des empires gâteux[4]. Par quelle inconséquence irait-on jusqu’à se fier à des sélectionneurs qui, au sein de ces chauds-lieux, loin des oreilles et des regards soucieux de justice et d’impartialité, viendront inventorier des gens sans recours ni défense. À moins qu’on ne s’en tienne au scepticisme ou à la mine apitoyée qui prend épisodiquement sa place. À moins qu’on ne préfère ignorer que cette séquence historique a d’abord cette vertu de révéler à nos yeux, en même temps qu’aux yeux de tous, à quel prix nous acceptons, bon an mal an, les désordres ou les désastres du monde.

Elle a la vertu de montrer, ladite « crise des migrants », ce qu’il en est d’une Europe prompte à « armer Frontex », comme l’y invite un ministre de l’Intérieur[5], quand ses portes se ferment à l’arrivée des réfugiés-migrants – une Europe prête à « renforcer la surveillance des frontières extérieures de l’UE par le recours à des systèmes de détection satellitaire et par la multiplication des patrouilles aériennes, navales et terrestres » comme le précise un envoyé spécial à Bruxelles[6]. Elle a la vertu de mettre en évidence ce qu’il en est des intentions de nos décideurs voyant en pareil exode une « opportunité », comme le soulignait  monsieur Gattaz dans son adresse au Monde[7], où il invite, avec l’accueil des migrants, à « tirer profit de leur dynamisme, de leur courage, de leur histoire ». Elle a la vertu de révéler quelle exploitation peut-être faite, à commencer par la restauration de l’image de quelques amateurs de selfies, de la détresse des déshérités. Elle a cette vertu de faire entendre combien il est aisé de se payer de mots, de gestes sans lendemain, tout aussi bien intentionnés qu’ils soient – tout bienveillants que nous soyons dans nos paysages sans guerre.

 

(à suivre)

 

Cécile Canut, Alain Hobé

 


[1] « Dépassée, l’Europe affronte le plus grand exode depuis la Seconde Guerre mondiale », Carine Fouteau, Mediapart, 22 septembre 2015.

[2] Hotspots, si l’on préfère.

[3] La formule de monsieur Rocard a fait florès. Elle a été par exemple reprise par monsieur Dupont-Aignan début septembre :  http://www.franceinfo.fr/emission/l-interview-politique/2015-2016/nicolas-dupont-aignan-l-europe-ne-peut-pas-accueillir-des-dizaines-de-millions-de

[4] Nous y reviendrons.

[5] Bernard Cazeneuve, le 14 septembre, à l’issue du conseil extraordinaire des ministres de l’Intérieur de l’UE.

[6] Quentin Dickinson dans le journal de 8 heures, France culture, le 23 septembre 2015.

[7] http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/09/08/les-migrants-sont-un-atout-pour-la-france_4749301_3232.html

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