Violences sexistes: dépasser la gêne

Ce texte est un plaidoyer, nourri de mon expérience, pour que les responsables d'organisation et les proches des agresseurs dépassent leur «gêne» d'être confrontés à des violences sexistes et ne considèrent plus le silence comme une bonne méthode.

 Avant-hier est sorti un livre en forme de claque, celui où Sarah Abitbol, ancienne championne de patinage artistique raconte les agressions et viols commis par son entraineur pendant son adolescence. Ce livre s’inscrit aussi dans une enquête fouillée du journal L’équipe, qui après Disclose et d’autres mettent à jour les nombreuses agressions d’enfants ou d’adolescents dans les clubs sportifs et l’omerta qui subsiste autour de ces faits.

Il y a quelques jours, Le Monde a publié un article expliquant que le « penn-soner » du bagad d’Auray – la star de cet orchestre breton, avait été mis en examen et incarcéré, soupçonné de viols.

Il y a deux ans presque jour pour jour, la révélation dans le Times du fait que plusieurs salariés d’Oxfam en Haïti avaient eu recours à des prostituées dans leur logement de fonction provoquait un scandale planétaire qui touchait – et touche encore - notre organisation.

La révélation du scandale fait parfois plus peur que les faits eux-mêmes : ce que montre ainsi l’enquête remarquable de patience et de délicatesse dans Le Monde c’est la volonté de taire, de cacher parce que l’on se sentirait collectivement sale parce que l’on aurait peur des conséquences.

Oxfam, après quelques jours de sidération et de flottement, avait décidé de faire face en s’exposant, en vidant les placards, laissant une commission indépendante enquêter et surtout, et sans relâche depuis deux ans, en travaillant en profondeur pour trouver les clés qui préviennent la réalisation de tels faits, permettent aux victimes de s’exprimer le plus vite possible, les entourent et les prennent en charge le cas échéant.

Nous ne sommes toujours pas parfaits, tous les jours ce chemin nécessite de remettre en cause habitudes sexistes et fonctionnements imbibés du patriarcat dans lequel nos sociétés vivent depuis des millénaires mais je veux porter le témoignage que cela nous a été salutaire.

Comme directrice générale, les consignes sont claires, intervenir le plus tôt possible, enquêter le cas échéant, avoir recours aux bonnes personnes. Ce que l’on me demande ne sera jamais de « protéger l’organisation » de ne « pas faire de vagues » mais au contraire de s’intéresser à la question, y compris de faire en sorte que même mes proches collaborateurs puissent avoir un interlocuteur en cas de difficultés avec moi. 

Le bagad d’Auray est une institution, sa réputation est excellente, le corps collectif a eu peur et a donc réagi jusqu’alors par un silence de plomb, c’est très classique, l’Eglise catholique en a été l’exemple dans des proportions immenses. La fédération française de patinage s’est enferrée dans une omerta, dans une complicité de fait avec les agresseurs, dans une logique presque de protection de ceux-ci et j’espère qu’un travail d’enquête, de transparence ira à son terme pour tenter de réparer le mal fait à tant de toutes jeunes filles.

Pour que cela cesse – et pour que cela libère aussi la parole de ceux qui, s’ils ne sont pas les protagonistes directs de ce drame en sont les témoins ou les proches, il faut donc en finir avec la gêne. Prétendre que cela n’arrive « pas chez soi » est une erreur, une faute presque puisque cela arrive partout. Vivre une telle histoire au sein d’une organisation, quelle qu’elle soit, au vu de la proportion de cas dans la société ne devrait pas être une surprise car il y a encore du chemin avant d’éradiquer toutes les violences sexistes. Une grande part de ce chemin a été fait par la libération de la parole des femmes. Avec #metoo le réel jusqu’alors souvent tu est devenu évidence partagée et inévitable. Il reste encore du travail car ce n’est pas seulement aux femmes d’avoir le « courage » de parler - parfois les contraintes, la peur, la honte encore, la pression insidieuse rendent les choses impossibles. C’est à l’entourage, aux familles, aux entreprises, aux organisations d’aller au-devant. Et de considérer que cela ne va pas créer des problèmes que de les chercher mais au contraire éviter des drames.

Quand on a une plaie, on désinfecte, on soigne et on surveille la cicatrisation il en va de même pour les violences sexistes, mettre un couvercle sur la réalité n’aide pas.

C’est ne pas agir pour identifier de tels faits, pour repérer les signaux faibles qui indiquent « un problème » qui devraient entacher la réputation d’une organisation, pas que de tels faits y soient découverts. Tous les moyens de prévention à l’œuvre peuvent parfois ne pas suffire à éviter les agressions et les violences mais il faut tout tenter et surtout y faire face dans la transparence et l’honnêteté.

A cet instant il ne s’agit ni d’accabler ni de juger personne, j’ai vu le chagrin immense de nombre de mes collègues masculins, en particulier dans des camps humanitaires, écrasés de honte et dévastés de sentir peser sur eux le soupçon qu’ils seraient « tous pareils » et c’était à la fois triste et injuste mais je n’oublie pas que la tranquillité d’avant était feinte qu’elle reposait sur le mutisme contraint et la souffrance de beaucoup de femmes. Le réflexe immédiat de silence est donc compréhensible mais nous devons tous et toutes aller au–delà.

Cela protègera aussi les victimes, nombre d’entre elles ont entravé leur parole pour la réputation du lieu où elles exerçaient, travaillaient, par peur de devoir partir.

Il faut donc en finir aussi avec la gêne, la pudeur ou la faiblesse de l’entourage des personnes mises en cause. Le violeur ou l’agresseur n’a pas la figure de ce qu’il est dans l’esprit commun : un « méchant » « pervers » aisément repérable. Dans trois quart des cas de viol la victime connaissait son agresseur. Un violeur peut donc être "aussi" un humanitaire engagé, un artiste brillantissime, un collègue très sympa, un entraineur exceptionnel, un prof charismatique... Parfois lorsque l’on découvre la réalité de leurs actes on est abasourdi et tenté par le déni ou le rejet.

Je veux l’écrire parce qu’il le faut : il est permis de rester ami même avec quelqu’un qui aura été condamné, il est permis de ne pas revisiter l’intégralité de ses liens. Il faut en revanche que la justice passe, nettement. Il faut ne pas barguigner avec le fait que celles qui sont les victimes sont les victimes et que la dévastation qui peut arriver dans la vie des auteurs - même si elle est réelle - n’est jamais comparable à celle de celles qui ont subi leurs actes : eux en sont responsables.

Il y a quelques semaines, j’ai été interrogée en direct à la radio par un auditeur qui, voulant jeter le discrédit sur les travaux d’Oxfam, rappelait ce qui s’était passé à Haïti. Nous sommes prêts à répondre inlassablement à ces interpellations. Elles sont légitimes. En revanche cela n’a rien à voir avec la méthodologie d’un rapport. De la même manière, ce qui s’est passé dans le bagad d’Auray n’a rien à voir avec la qualité de ses musicien.ne.s, il serait anormal que le corps collectif en supporte les conséquences surtout si celui-ci fait ce travail d’introspection qui est le préalable à la reconstruction.

Celles à qui je pense évidemment sont les jeunes femmes qui ont porté plainte, et celles peut-être qui n’ont pas encore osé le faire. On sait la dureté de ce parcours encore aujourd’hui, dans un système judiciaire qui n’est ni assez armé ni assez expérimenté pour traiter avec suffisamment de respect et de diligence ces questions.

Enfin pour finir, la personne dont les actes ont jeté le discrédit sur Oxfam est toujours resté dans le déni, malgré son départ après une enquête poussée. Je ne sais ce que dira le jeune homme d’Auray mais ce que l’on lit en diagonale dans ses portraits c’est l’extrême pression qui pesait sur lui. Cela ne justifiera évidemment jamais aucun délit ni crime, et comprendre les raisons d’un passage à l’acte n’est évidemment pas l´excuser mais creuser les conséquences d’un virilisme sociétal sur les garçons et les hommes serait utile. S’interroger sur le systémisme de ces violences, sur les racines de ce besoin – toujours incompréhensible, même à mon âge, qu’ont certains hommes de satisfaire leur désir de puissance, de possession et de domination au prix du malheur et de la dévastation est juste car cela ne doit pas être une fatalité. Ce qui est sûr c’est qu’il est très jeune. Une fois que la justice sera passée et que, s’il est condamné, sa peine sera purgée, il devra pouvoir retrouver un rôle, une place et une vie de musicien ou de ce qu’il voudra.

C’est cela faire société : ne pas transiger avec la violence, jamais, y faire face, anticiper et prévenir autant que faire se peut mais aussi réparer, recoudre ce qui doit l’être. Et reprendre à la base ce sujet, par l’éducation, par la déconstruction de ces stéréotypes de genre qui empêchent nos sociétés d’aller vers une réelle égalité. C’est par un engagement résolu sur tous les fronts que ces chiffres effroyables : plus d’une femme sur dix violée, près d’une sur deux agressée sexuellement – diminueront le plus vite possible.

Parmi ce front figure le fait que les dirigeant.e.s de toutes les organisations, privées, publiques, associatives participent de la libération de la parole en n'attendant pas seulement que les femmes parlent mais en allant au-devant de celle-ci, en en n’ayant pas peur. Que les agresseurs ne bénéficient plus d’impunité ou de protection pour « éviter le scandale ». Un avenir plus serein est à ce prix.  

 

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