J’ai marché ce 10 novembre et c’est la France qui était dans la rue

C'était la France qui était dans la rue ce 10 novembre. Celle que l'on voit peu et qu'une partie de ses dirigeants méprise.

Je suis citoyenne, engagée de longue date contre tous les racismes et c’est fidèle à cet engagement que je suis allée marcher le 10 novembre. J’avais vu se dérouler la polémique, sur les deux sujets : le terme islamophobie et les infinis débats sémantico-politiques qu’il provoque et le profil des signataires de l'appel.  

Sur le terme islamophobie tout a été dit et dans tous les sens. Alain Rey, éminent linguiste, explique bien dans cette interview "le mot islamophobie est hypocrite" que ce terme a fait l’objet d’instrumentalisations dans tous les sens. Ce débat infini ne m’intéresse que très peu car, quelle que soit la façon de les qualifier nous parlons ici de faits.

Car ce 10 novembre c’est 13 jours après la fusillade devant la mosquée de Bayonne par un ancien candidat FN qui a blessé gravement 2 personnes, c’est un mois après qu’un petit garçon a pleuré dans les bras de sa mère, accompagnatrice d’une sortie scolaire sur « Ma République et moi », invectivée par un élu régional d’extrême droite parce qu’elle portait un voile.

Dans ce contexte violent et difficile, où la haine contre les musulmans saute pourtant aux yeux, le pays, au lieu de réagir en s’indignant, se lance dans un débat moisi et sans fin dont il a le secret au sujet du voile, empli de sous-entendus, d’exagérations et ne laissant que très peu la place aux concernées …

Aucune initiative commune des organisations politiques ou associatives, aucun appel à rassemblement, aucun texte, rien, jusqu’à celui appelant à une manifestation le 10 novembre. Aussitôt le débat s’engage sur la lettre du texte et le profil de certains de ces signataires. Il est vrai que certains d’entre eux ont tenus des propos insupportables, on objectera qu’ils ont changé, cela est peut-être vrai mais cela a néanmoins existé. Ils retirent leurs signatures, d’autres le font aussi et cette initiative qui avait comblé un vide devient un sujet de polémiques. Des désolidarisations plus ou moins franches qui, arrivant par grappes et se rajoutant au manque d’expression commune, créent un intense sentiment de malaise.

Ce débat n’est pas sémantique mais sur les faits : ne pas accepter que se développent la haine, le mépris et la discrimination

J’ai décidé très tôt que j’irais marcher ce 10 novembre, parce que, si je peux avoir des réserves sur certains signataires, je sais la sincérité de l’immense majorité d'entre eux et surtout parce qu’il y a urgence. Ce débat n’est pas sémantique mais sur les faits : ne pas accepter que se développent la haine, le mépris et la discrimination des personnes "d’apparence" arabe et/ou musulmane, c’est de cela dont il s’agit. De coups de feu, d’un enfant en larmes dans les bras de sa mère. D’une obnubilation sur le voile des femmes musulmanes. Ce débat qui s’enferre sur la liberté ou non des femmes vise d'ailleurs exclusivement les femmes musulmanes, personne n’évoque les juives couvertes ou les religieuses catholiques. Personne ne place d’ailleurs dans ce débat les hommes. Cette question des accompagnateurs de sortie scolaire prend-il en compte les pères qui portent une kippa ou ceux qui portent une barbe et si oui laquelle et comment évaluera-t-on sa dimension de signe religieux ?

L’hypocrisie de ce débat m’exaspère de longue date. Je suis pour l’émancipation de toutes les femmes et je sais le rôle qu’ont eu les religions, en particulier monothéistes et en particulier la religion catholique, la mienne, pour maintenir les femmes dans un statut inférieur donc, non, je ne me résoudrai jamais à ce que l’on m’explique la nécessité de la modestie, de la pudeur, des règles qui rendent sale, de la pureté virginale et de tout ce fatras qui a tant oppressé les femmes et continue de le faire mais je sais aussi que certaines femmes - en accord avec elles-mêmes, vivent ainsi leur foi. Et je ne prétendrai jamais les « libérer » de force. Ce serait tout autant une contrainte. Je sais aussi que ces questions se posent quasi exclusivement aux femmes musulmanes. J’ai souvent remarqué qu’on interrogeait les femmes politiques d’origine maghrébines sur leur rapport à l’Islam. Quand je l’étais, jamais cela n’a été le cas avec mon rapport au catholicisme. Personne n’a une seconde envisagé de penser à me demander de condamner les « commandos » anti IVG qui récitaient le Je vous salue Marie enchaînés à des tables gynécologiques.

Et pourtant, j’ai été ce que l’on qualifierait aujourd’hui de très pieuse, allant à la messe tous les dimanches, n’envisageant pas de quitter un instant la croix de ma première communion que je portais autour du cou. A 16 ans, je m’obligeais à prier tous les soirs. Plus exactement à me relever après m’être couchée pour prier. Je voyais dans cet effort, dans le froid qui me saisissait parfois, une nécessité pour être fidèle à la façon dont je vivais alors ma foi. Je me souviens de l’évêque qui a répondu publiquement dans la collégiale Notre Dame et Saint Loup au passage de ma lettre de demande de confirmation où je le questionnais sur la raison pour laquelle mon parcours catholique serait différent puisque j’étais une fille et que le séminaire m’était interdit. Il a expliqué posément que « Dieu avait choisi de nous faire différents, femmes et hommes et de nous appeler à des chemins différents ». Il a mis de l’huile sur mon front mais il a largement contribué à une certaine rage et à mon chemin... de féministe.... Il y a donc aussi un impensé dans tout ce débat : c’est celui du rapport à la foi et à l’athéisme, qui est à la fois personnel et collectif. C’est pour cela que l’équilibre de la loi de 1905 est si précieux. Il ne confine pas la foi au privé, il l’exclut de l’exercice de la puissance publique. On oublie parfois la violence dans lequel ce compromis s’est constitué : il y eu plusieurs morts pendant la querelle des inventaires. Ce compromis est donc précieux parce qu’il respecte les croyants et les incroyants. Il permet sans restriction ce que certains appellent blasphème mais protège aussi ceux qui veulent pouvoir vivre une foi sans être méprisés ou ridiculisés.

Ils ne connaissent pas la France

Je continue de croire - mais c’est aussi parce que je le vis au quotidien - que l’on peut vivre ensemble, certaines avec un voile et une robe jusqu’aux pieds, d’autres avec un débardeur et un short, d’autres avec une kippa ou un turban, en costume cravate ou en gilet jaune. En croyant au ciel ou en n’y croyant pas. En disant le bénédicité ou en insultant Dieu. Les hasards - et les bonheurs - de la vie m’ont fait grandir dans une école où j’étais une des rares dont les parents étaient français, m’ont appris à connaitre la kashrout sur le bout des doigts, à vivre dans une ville où 110 nationalités sont présentes, à sillonner jusqu’à ses villages en tous sens et à connaitre ce qu’est la France, toute la France, celle aussi de ce que l’on appelle banlieue ou "quartiers", "belle, immense, diverse, colérique, éclectique". Celle qui est si vivante mais aussi si douloureuse. Celle qu’une grande partie de nos dirigeants au mieux ne connait pas, au pire méprise. Je continue de croire qu’on doit rester vigilants et mobilisés contre la haine, qui qu’elle vise. Sans barguigner.

Voilà pourquoi j’ai marché cet après-midi. En tant que citoyenne. Et ceux et celles que j’y ai vus m’ont rassérénée. Ceux et celles que j’ai vu dans la rue c’était bien la France. Des milliers d’hommes autant que de femmes - autant voilées que non, pour ceux qui s’interrogent - qui demandaient la protection de la laïcité et que la haine se tarisse.

La France que l’on voit peu, dont on parle à sa place. La France qu’une grande part de ceux qui commentent tout cela ne connait pas. Parce qu’elle s’est fragmentée, a assigné à résidence une partie de ses enfants, a interdit de parole de fait celles et ceux qui en font partie.

J’ai reçu des messages inquiets et interrogatifs me déconseillant d’y aller. J’ai trouvé cela blessant. Je pense que la meilleure réponse qu’ils auraient pu avoir était d’y aller et de parler avec les gens présents, de parler avec ces femmes qui nouaient le drapeau français sur leurs cheveux dans un geste spontané de citoyenne autant que de croyante. Ils auraient peut-être un peu mieux compris à coté de quoi ils passaient. D'une foule chantant aussi la Marseillaise et rappelant que non  Allahu akbar pas plus qu'Alleluia ne sont et ne doivent être un cri de guerre. La seule chose qui m’a peinée c’est tous ces « merci d’être là » comme si c’était un effort ou un risque.

Car ce qui serait un risque c’est de ne pas voir à quel point ces discriminations et cette haine blessent et font mal. Et à ceux qui pointent à raison la réalité de la radicalisation et de ses conséquences tragiques je veux dire ceci : ce qui serait un risque ce serait de ne pas se ressaisir et de ne pas voir à quel point une forme de complaisance avec le racisme sert l’agenda de ceux qui ont besoin de recruter de jeunes Français pour leurs projets morbides. Nous devons donc renforcer notre cohésion nationale, rebâtir un sens commun, veiller à ne laisser personne au bord du chemin. C’est urgent. La marche du 10 novembre y aura contribué. Merci à celles et ceux qui l'ont rendue possible

Cécile Duflot

Paris, le 10 novembre 2019

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