Trouver Steve

Parce qu'il ne devrait pas y avoir de silence gêné autour de la disparition de Steve mais une colère et des voix pour s'indigner.

Premières heures, la copie d’écran d’un message Facebook sur un jeune homme disparu, pendant un concert le soir de la musique, puis un message qui complète : il serait tombé dans la Loire suite à une charge de police en pleine nuit. Et un autre encore « juste après la diffusion d’une chanson des Béruriers noirs ».   

On ne charge pas un concert un soir de fête de la musique, c'est absurde. Et pourtant les heures et les jours passent et tout se confirme… mais le silence est pesant. Peu s’expriment alors que le scandale de la situation saute assez vite aux yeux. Des policiers, courageux et francs, le reconnaissent : cette charge contrevient à tous les usages professionnels qui mesurent les risques et semble déplacée pour des faits qui sont simplement la volonté de danser un peu plus tard que 4 heures du matin.

Et le silence pesant se poursuit.

Il m’en rappelle alors un autre : ces fameuses 48 heures après la mort de Remi Fraisse où les rumeurs les plus folles étaient attisées «drogue, cocktail molotov dans son sac » pendant qu’au sommet de l’Etat le plomb remplaçait la parole, si nécessaire pourtant.

Et se superposent plein d’images, les gazeuses à 20 cm de visages juvéniles assis sagement, reproduisant ce mode d’intervention si connu désormais de la non-violence, inventé dans les années 60 contre la ségrégation des noirs. Et s’entend aussi la litanie des mutilés du mouvement des gilets jaunes. Une liste qui, si on se retournait il y a quelques mois n’aurait pu - pour personne - être le résultat événements se déroulant en France.

Il y a parmi tous ceux qui se taisent beaucoup qui savent que rien ne va dans les moyens employés, dans la violence quasi immédiate, dans les arrestations « préventives »,  dans ces armes qui relèvent de l’arsenal de guerre que sont les LBD et les grenades GLIF4.   

D’où vient ce silence, cette habituation à ne plus oser dire que la mission du maintien de l’ordre est fondamentale mais plus encore celle de la paix civile, du respect des droits fondamentaux : de la liberté de s’exprimer, de manifester, de s’opposer.

Depuis quelques années certains se gargarisent d’un supposé besoin d’ordre de la société qu’ils traduisent de fait et rapidement par de la brutalité. Ils ont peu à peu réduit au silence celles et ceux qui s’y opposaient. Droits-de-l'hommistes, bisounours, angéliques, la liste est longue et peu ont eu le courage de tenir tête à ce discours, voulant paraître à tout prix « sérieux » comme le businessman de la quatrième planète du Petit Prince.

Alors la digue a cédé et cela fait, le flot a tout noyé. Aujourd’hui peut-être Malik Oussekine mourrait dans un silence gêné et les pleurs de ses seuls amis. Des milliers avaient marché et des voix fortes s’étaient élevées. Les voltigeurs avaient disparu. Ils sont revenus. Pour faire peur. Car c’est bien de cela qu’il s’agit désormais : faire peur, décourager de manifester, même les jours de tradition à odeurs de merguez grillées comme le premier mai.

Le chagrin esseulé des amis de Steve me bouleverse. Je n’écris ici qu’en mon nom. Mais nous devons chercher Steve, le trouver et comprendre. Comprendre comment aujourd’hui on peut décider de tant d’actions de maintien de l’ordre qui ne maintiennent en rien l’ordre, qui abîment policiers et gendarmes ceux-là même qui ont fait le choix de se mettre au service de leur pays, qui laissent la bride sur le cou à ceux qui ont perdu la mesure de leurs responsabilités, qui blessent et déchirent chaque jour un peu plus une société minée par les inégalités qui s’aggravent et la crise climatique qui fait tournoyer au-dessus de nos têtes la menace d’un avenir invivable pour nos enfants.

Nos enfants qui ne demandent qu’à danser au bord du fleuve les nuits d’été.  

 

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