A Rémi Fraisse, 6 ans plus tard

La décision de la Cour de cassation, pourtant attendue, sonne le regret infini de l'absence de procès et de vérité sur l'enchainement inadmissible qui a conduit à la mort de Remi Fraisse le 26 octobre 2014 à Sivens. Je fais partie des très nombreux·ses qui ne l'oublieront jamais.

J'ai écrit le texte ci-dessous quelques jours après la mort de Remi Fraisse le 26 octobre 2014. Je ne l'ai pas publié. J'étais alors députée et nous étions allés cinq jours avant avec mon collègue Noël Mamère sur le site du chantier du barrage de Sivens et de la ZAD. Je reste convaincue que la mort de Remi Fraisse est le résultat de décisions absurdes de maintien de l'ordre.

La cour de cassation a confirmé aujourd'hui le non lieu rendu en faveur du gendarme qui a lancé la grenade. Il n'y aura pas de procès, malgré l'engagement de ses avocat·e·s, malgré la parole du président de la République d'alors que la justice passerait, malgré les 48 heures de flottement qui ont suivi son décès où certains ont tenté de salir sa mémoire. La colère de ce qui s'est passé ne passe pas.

Je sais pourtant que la vérité sera connue un jour. Je pense à sa famille et à ses amis.

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Paris, le 2 novembre 2014,

Cher Rémi,

Je ne te connaissais pas. Je ne sais de toi que la fin d'une histoire : ta mort dans une forêt du Tarn. C'est toujours insupportable quand un jeune de ton âge meurt mais là le mot prend tout son sens. Tu n'es pas mort pour une cause Rémi, le peu que tes amis - avec une infinie délicatesse, ont raconté de toi - est que tu étais tout sauf quelqu'un qui recherchait l'affrontement.

Tu aimais tes amis et la nature et tu étais spécialiste d'une petite fleur des marécages qui a un de ces noms qui donnent parfois aux botanistes l'air de parler un français un peu différent : la renoncule à feuille d'ophioglosse. C'est une petite plante qu'on appellerait facilement un bouton d'or mais qui a la particularité de ne pousser que dans les zones humides qui fait partie des espèces menacées et donc protégées du fait justement de la disparition rapide de ces zones humides dans notre pays. Le Testet, ce petit bout de vallée que le barrage de Sivens prévoyait de noyer en est une. Ce qui te lie à ce lieu est donc une fleur, une petite fleur fragile et délicate qui, comme toutes ses congénères, n'entre que très peu dans le champs de vision de ceux qui décident.

Je fais partie de ceux qui décident. Je suis une femme politique, engagée depuis 13 ans maintenant et qui a eu - comme ont dit dans les biographies faciles - d'importantes responsabilités. Je fais partie de ceux qui décident et je suis écologiste, sans doute en partie aussi parce qu'une botaniste qui est ma maman m'a appris enfant à défendre l'orchis bouc, une petite fleur qui ne se remettrait pas de fauchages trop précoces.

Je suis écologiste parce que, lorsque j'avais ton âge, au tournant du siècle j'ai été étudiante à un moment où l'on écrivait - sans rire - que la fluidité des marchés financiers était facteur de croissance. Je suis écologiste parce que je sais que le monde gaspilleur dans lequel nous vivons à déjà trouvé ses limites.

Je suis une femme politique parce que je crois en la démocratie et en la capacité d'une organisation politique à changer le cours de la vie.

C'est pour cela que ce lundi 20 octobre, je suis allée sur le site de Sivens. Bien sur que je savais déjà ce qui s'y passait mais tous les signaux que je recevais, tous les messages envoyés par mes amis présents sur place étaient inquiétants. Je suis une femme politique je sais ce que cela signifie de rejet a priori pour certains qui vivent et luttent là-bas. J'étais préparée à un moment un peu désagréable et ça ne me gênait pas. Je comprends que l'on puisse être tenté de mettre hommes et femmes politiques dans le même sac, surtout quand on a 21 ans en 2014 et que la première fois qu'on a voté c'était en mai 2012. Ou pas d'ailleurs : près d'un tiers des moins de 25 ans n'ont pas voté. Du tout. Je veux dire que la rencontre avec Meri et ses amis, dans un des derniers chênes sur place m'a marquée.

Est-ce que celles et ceux qui donnent des leçons diverses et variées seraient capables de vivre et dormir dans un arbre à 20 m du sol pour défendre des boutons d'or, des salamandres et des arbres ?

Il est confortable "de l'autre coté" de coller sur eux une étiquette de "violents qui rêvent d'en découdre avec les forces de l'ordre"..

Sauf que j'y ai vu tout le contraire et surtout la meilleure définition - en actes - de la défense de l'intérêt général, celui de notre planète commune. Et puis nous nous sommes assis avec ceux qui vivent sur ce qu'ils nomment la ZAD. Ils m'ont raconté le sens de leur engagement, ce choix de vie extrêmement impliquant de venir habiter ici dans des conditions objectivement compliquées.

Personne ne peut avoir cet échange avec eux sans en être remué.

Leur action est éminemment politique et elle est directe : elle ne prend pas le chemin des institutions mais vise à mettre en concordance leurs engagements et leur vie, Je comprends que certains veulent tenir cela à distance, réinterroger le sens de son engagement pour ceux et celles qui sont au pouvoir est toujours un exercice périlleux. Et puis ils m'ont dit aussi la manière dont les forces de l'ordre intervenaient.

D'abord je n'y ai pas cru, puis ils m'ont montré des photos et des vidéos.

Alors j'ai compris et j'ai tenté de faire ce que doit faire une femme politique responsable dans ce cas : alerter ceux qui, au gouvernement et à l’Élysée étaient en mesure de peser sur le commandement des hommes présents sur place. Cela n'a pas suffi. Mais cette dernière semaine j'ai pensé beaucoup à mes chers collègues parlementaires, comme on le dit à la tribune de l'assemblée nationale, dans un théâtre de l'entre soi où n'entrent que par effraction la réalité du monde du dehors.

Il y a dans notre pays la volonté de construire autre chose, toute une partie de la jeunesse qui n'en peut plus de voir détruire ce monde si beau et aussi de constater un décalage croissant entre ceux qui sont chargés de défendre l'intérêt général et leur action. Je ne suis pas leur porte parole, je sais qui je suis mais je sais aussi que sans doute, si j'avais leur âge je pourrais faire leur choix et qu'à mon âge je respecte infiniment le leur.

Il est du devoir de notre génération de terriens de retrouver le sens d'un progrès qui répare les dégâts du progressisme du siècle passé auquel s'accrochent encore - et à quel prix - ceux qui refusent de se laisser interroger par la réalité du monde.

Rémi je ne te connaissais pas mais ton souvenir ne  s'effacera pas. Il était impossible de ne pas parler de toi. De ce qui s'est passé. Tu n'y peux rien et nous non plus. Tu es mort là-bas et cela n'aurait jamais du arriver. Tu avais 21 ans et tu défendais une toute petite fleur jaune.

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