Robert Lion : ceci n'est pas un hommage

Robert Lion nous a quittés le 13 septembre 2019. Le texte que vous lirez ci-dessous est de sa main, jamais publié. Mais il est précieux. Je remercie ses enfants de m’avoir autorisée à le rendre public.

Le texte ci-dessous est un mail, écrit par Robert Lion en octobre 2009. Je lui avais demandé de mettre par écrit ce qui justifiait son engagement en politique car il venait d’accepter de rejoindre la liste Europe écologie que je conduisais pour les élections régionales d’Ile de France de 2010. Ce texte est écrit au fil de la plume, il raconte un parcours de vie, une lucidité et une prescience remarquable. C’était un moment émouvant car à 75 ans, après une carrière brillante et assez incroyable, Robert faisait le pas de l’engagement politique. Il prend encore plus de sens en 2019 quand la réalité de la catastrophe est devenue plus tangible mais que certains s’attaquent encore davantage aux messagers, surtout quand ce sont des jeunes filles. Ce texte raconte aussi que l’histoire de l’écologie vient de loin, qu’il y eu des pionniers, penseurs, écrivains, scientifiques mais aussi praticiens de l’action publique comme Robert. Robert a fait campagne tambour battant, en plein hiver avec bonne humeur et attention aux autres. Elu, il est devenu président de l’agence de développement de l’Ile de France. J’ai retrouvé quelques vidéos en ligne que je mets en lien en bas de cette page et qui nous permettent de le retrouver vivant.

NB  La signature est la sienne, il revisitait le surnom Tigrou dont nous l’avions affublé, sans doute pour adoucir le fait que nous étions tous très impressionnés par lui

 

 

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Après 10 ans, j'ai décidé de quitter la Caisse des Dépôts , en dépit des liens d'amour  tissés entre elle et moi. Parmi les motifs : changer, avant qu’il ne soit trop tard ; rejoindre le camp des contre-pouvoirs, pas seulement parce que 1993 approchait, mais par convictions affirmées depuis longtemps, et mises en œuvre avec mes 7 ans aux HLM et divers engagements associatifs : l' Etat n'a pas le monopole du bien public. La "2ème décentralisation" reste à faire, celle vers la société civile (je ruminais mon échec en 1981: ni Defferre, ni Mauroy, ni Mitterrand ne m'avaient entendu là-dessus...seuls Edmond Maire, Bloch-Laîné, Viannay, Schwartz...)

A la Caisse, j'avais beaucoup soutenu les assoc, mais je n'avais pas pu, même au temps de Rocard, changer le déséquilibre des pouvoirs ; autre motif, revenir vers le "Tiers- Monde" (une vieille histoire), sortir de l'Hexagone, aller voir là-bas si je pouvais y être ;  etc.

Trois thèmes possibles : les droits de l'homme , vu mes liens avec Médecins Du Monde et la FIDH ; l'environnement,  vu mon travail aux HLM et à la CDC, ma participation à l' AEE (ancêtre de l' ADEME) en 74, la création de l 'AFME en 81, la création dès 79 et la présidence du Comité d' action solaire, le fameux CAS, en réalité une tribune anti- nucléaire, et puis Rio, etc, etc ; et les pays du Sud, ma destination annoncée en 81, si Giscard avait gagné la présidentielle - mais il perdit, d'où pour moi Matignon et la Caisse.

Rencontres et hasards, ce fut l' environnement,  Earth Council avec Maurice Strong,  Energy 21, "mon ONG", modeste avocat des ENR et maîtrise de l' énergie, avec Laponche et Dessus, et Michael, notre homme à Wash'n, et Lovins  et Rosenfeld et le RAC, et surtout toutes ces enceintes multilatérales, où je n'étais jamais aux grandes tribunes, mais où je me familiarisais avec le PNUD, le PNUE, la CSE, mes amis Pachauri, Tôpfer; en même temps, le Advisory  Board du GEF ( Fonds mondial pour l' Environnement), et Berlin et Kyoto et Habitat II à Istanbul, Jo'burg, etc .

Je me familiarisais avec le DD, j'essayais d’en être un avocat actif, par ex. au CNDD (nul) ou au HCCI (bien). Une année, je me passionnais pour les "BPM", une autre je fabriquais le "Memento développement durable" pour la Coopération française, ou un autre sur " Genre et aide au développement" (avec Yveline Nicolas).

Avec Agrisud, je retrouvais le Sud, et découvrais les profondeurs rurales de l'Afrique et l' Asie. J' ai tiré notre belle assoc vers l'agro-écologie et la sécurité alimentaire ; goutte d'eau dans l'océan des misères du monde, mais acteur professionnel et militant d'un développement durable de terrain, avec de beaux taux de réussite, et le sourire des femmes et des hommes fiers de leur TPE, contrepoids convaincus à ces
désastres écologiques que là-bas on touche du doigt, et qui vont toujours de pair avec la grande précarité. Ma religion DD d' aujourd'hui, je me la suis forgée dans l' indignation, au spectacle cru des inégalités entre les hommes, des forêts ravagées et des sols perdus, des pollutions de Pékin ou de Kinshasa, des congestions de Shanghaï ou de Manille, des enfants des rues de Mumbaï ou Tana... mais aussi dans l' enthousiasme des richesses culturelles des pays pauvres quand avec l 'AFAA ( le British Council français, que j'ai présidée de 2000 à 2006) nous soutenions la création contemporaine dans ces régions, artisans passionnés de diversité et de brassage culturels.


Encore un point dans cette élaboration pointilliste de mes convictions : les liens gardés avec l’architecture, mes amis les archi ! - et la ville. Un enseignement à Dauphine sur " Ville et DD ", ma familiarité avec Richard Rogers à Londres, mon appui ici à F-H Jourda, Ph Madec, de qui j'apprends tant, au point de souvent parler de ces sujets à travers le monde Je dis que les problèmes, immenses dès qu'on sort d'Europe, lourds aussi chez nous, sont au nombre de 2 : la bagnole et la gouvernance. Un peu court ? J’oublie la pauvreté,  les inégalités monstrueuses, l'indignité pour tant de populations privées du "droit à la ville" ? Mais c'est cela que couvre le mot galvaudé de gouvernance ; Amartya Sen a bien parlé : il n'y a pas de famines là où règne l’état de droit. Ceci s'applique-t-il à nos " quartiers" ? Bien sûr, c'est ici de privation d'accès à la Cité qu’il s’agit. J'ai été, avec Habitat et vie sociale (HVS) un des premiers - c'était il y a 34 ou 35 ans- à lancer ce qui est, non sans quelque succès malgré tout, devenu la "politique de la ville" ; mais les idées que j'ai là-dessus, je suis sûr qu'elles ne valent pas celles de quelques amis, comme Dubedout hier ou Braouezec aujourd'hui.
Et il est trop tard (dans cette nuit) pour en parler!


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"N’a pas traité le sujet", "j’aurai une mauvaise note." Voilà des pages de bavardage et il n'a parlé ni de climat ni de biodiversité, ni de transports publics ou de taxe carbone.  Tant pis, c’est venu comme ça.  En fait, c’est comme ça, pas par les livres, que m'est venue ma religion du Développement Durable. Elle est peu conceptuelle, pleine de lacunes dans l’argumentaire, peut - être pas vendable, mais je ne crois pas pendable.

A ce discours au fil de l’ordi,  je veux ajouter trois idées, avec l'espoir de relever un peu ma note:

- je suis pessimiste sur la capacité de notre espèce à traverser ce siècle. Je ne parle pas de notre planète, elle en a vu d'autres, et se portera mieux après nous. Je parle des hommes, que menace la coalition montante de trois périls:
       

 

  • la crise écologique, notamment climat, biodiversité, déforestation, eau,effets de l' environnement sur la santé; le monde n' a pas conscience de, ou ne veut pas voir l' urgence écologique,

 

  • les tensions sociales à travers le monde, nées de la mondialisation qui restera impitoyable,  peu régulée, court-termiste, génératrice de frustrations incommensurables, nées aussi de la crise écologique ( on parlera un jour de la dette climatique, des réfugiés climatiques...) ; ces tensions font et feront exploser la paix - et c’est parti;

 

  • la propension historique des hommes à régler les grands et petits conflits par la confrontation ; je suis anti-nucléaire notamment parce que l’atome sera  un jour entre des mains intégristes ou mafieuses . Et j' ai peur quand s' élèvent des murs, que ce soit au Nord du Mexique ou à la frontière du Bengladesh;

 

  • la gouvernance est une affaire que dominent les égoïsmes locaux, nationaux, autoritaires : le " gouvernement mondial" n' est pas pour demain; il y aura quelques miracles ( Copenhague?), mais il faudra une inimaginable catastrophe pour qu'un ordre raisonnable et solidaire s'établisse - ce qui n'est pas un motif pour ne pas essayer , jour après jour, d' en poser des pierres (Copenhague, le traité de Lisbonne, etc, etc. ) On veut une gouvernance à la fois forte et avisée, qui impose en particulier la "sobriété heureuse" que prône Pierre Rabhi;  mais je vois le monde entier avide, désespérément, de coller
    à notre modèle prédateur et pollueur. Je n'ai pas trouvé, pas même au Québec ou à Auroville, de " modèle alternatif " qui puisse, à grande échelle, faire bien cohabiter les hommes et leur planète. Et chaque année, tranquillement, des dizaines de millions de nouveaux plus ou moins riches, accèdent goulument à nos manières d'être et surtout d'avoir, de bouger, de manger, de paraître. Même la" crise" ne nous apprend presque rien; la "sortie de crise", c'est pour la plupart des riches que nous sommes, le retour au "statu quo ante", avec, si on le peut, une touche de bio, mais on se ruera à Noël sur les gadgets inutiles et fascinants imaginés sur la Côte Ouest;

    _ le pire serait de ne pas agir. Les grands changements, il est tout juste temps encore de les conduire. A défaut, il faudra les subir, et malheur à la fourmi de la fable --il y en aura 4 ou  5 milliards, et les plus durement frappés seront les plus faibles. Donc, agir, on a plein d’idées, parfois bonnes, et on a de temps en temps des moyens. Le tout est d’inscrire l'action dans une vue large - dans l’espace et surtout dans le temps,  d’avoir le sens politique qui conduit à la décision appropriée par le plus grand nombre, et de travailler au
    niveau pertinent : parfois à l’échelle planétaire (Copenhague?), si possible à celle de grandes régions multi-nationales , tout en bas au niveau de " l'interco". Et ce niveau heureux que sont nos Régions, en particulier en France. C’est spécialement le cas de l’Ile de France, qui a la taille critique, de grandes richesses, notamment richesse d’hommes, et un destin à dessiner, sans tarder, et à saisir. Une orientation avisée, courageuse face aux intérêts et à  l'impopularité de certaines actions, prise avec fermeté,  par quelques Régions françaises, au lendemain de Copenhague, ça peut être une révolution, un benchmark pour l’Europe, l’occasion pour le monde de penser autrement la société et ses nouvelles dynamiques.

    Voilà " POURQUOI".

    Tiger, 23 10 09

 

 

L’annonce de la liste de Paris https://www.dailymotion.com/video/xbxf7m

 

Le parcours de Robert dans Le Monde https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2019/09/18/la-mort-de-robert-lion-ancien-directeur-de-la-caisse-des-depots-et-consignations_5511992_3382.html

 

Une « pièce de musée », 1976, Robert s’exprime sur sa vision du logement pour tous.  https://m.ina.fr/video/CAB7600868501

 

 

 

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