" Creuser et mettre à jour les syntaxes de sa propre culture..."

« Il faut creuser et mettre à jour les syntaxes de sa propre   culture pour cheminer vers l’autre »

Je souhaiterais réagir à l’article d’Antoine Perraud du 15/09/2018, intitulé «  La langue arabe est un outil d’ouverture dans une France refermée sur elle –même ».

Il me semble en effet que si ce journaliste dénonce avec une vigueur et une sévérité auxquelles on ne peut qu’applaudir la scélératesse des protestations qui ont accompagné la proposition de Jean- Michel Blanquer d’introduire l’apprentissage de la langue arabe à l’école- et la réaction , toute  en tapinois , de Luc Ferry est en effet particulièrement odieuse -, certaines des réflexions qui prétendent étayer l’argumentation d’ensemble du propos ressortissent à des lieux communs qu’il importe aussi de démystifier, d’autant qu’elles s’autorisent de l’argument d’autorité de linguistes de renom.

Je m’étonne d’abord que l’article n’insiste pas davantage sur ce que l’apprentissage de l’arabe comme langue de culture est susceptible d’apporter à de jeunes élèves, issus de populations immigrées, dont les parents parlent la plupart du temps un arabe qui n’est pas l’arabe standard, lequel n’est en effet « la langue maternelle de personne », puisqu’il s’apprend justement à l’école et non pas dans le cercle familial. ( un peu comme il y a eu en Occident, pendant des siècles, deux langues qui se superposaient, la langue maternelle vernaculaire, fruit de l’évolution « naturelle » du latin pour les langues romanes   et le latin culturel qu’on apprenait à l’école, langue écrite, langue du savoir et de sa diffusion, «  langue maternelle de personne », donc, comme l’arabe classique, littéraire ). Et c’est sur cette notion de l’arabe, langue de culture, qu’il faut insister. Car apprendre sa langue, non pas comme une énième langue vivante, mais comme une langue de culture est ce qui est le plus susceptible de permettre la réappropriation de son patrimoine culturel, de se familiariser avec des mécanismes grammaticaux et syntaxiques susceptibles d’être exportés pour l’apprentissage d’autres langues de culture ; un apprentissage qui oblige à conquérir le sens par l’écart, la distance, le contraire d’une appropriation « identitaire »… D’autant que l’arabe est naturellement une langue ancienne, comme le grec, le latin, l’hébreu, revêtu de la même « dignité » conférée par le temps, les oeuvres, les productions de sens. Au point qu’on peut légitimement soupçonner les voix vertueuses qui brandissent impudemment le chiffon rouge du « risque d’islamisation », de voir d’un mauvais œil ces populations se réapproprier « leur latin ». Et ce faisant, non seulement l’incontestable richesse de leur langue de culture, mais la part sans cesse grandissante que les savoirs nouveaux –voir les travaux d’Alain de Libera, entre autres – mettent en lumière, s’agissant de la part de l’héritage linguistique et culturel gréco-latin que l’Islam peut légitimement revendiquer. Aussi bien, dire, comme le linguiste Jean Calvet «  tâchons de l’appréhender – cette langue arabe-comme langue véhiculaire » me paraît faire bon marché des légitimes exigences et ambitions d’un apprentissage qui devrait englober langue et culture ( d’autant qu’il ne devrait effectivement pas renouer avec les exigences a minima du projet ELCO),

Mais, justement, soucieux surtout de gloser sur ce vieux poncif de « l’obscurantisme monoglotte » d’une France franchouillarde, confite en dévotion devant sa langue, depuis l’Académie française –rejointe récemment par la philosophe et philologue Barbara Cassin…-, Antoine Perraud s’empresse de recueillir les propos de linguistes dont on sait que , tout en parlant et écrivant pour leur part, bien sûr, une langue on ne peut plus classique et grammaticalement corsetée, ils ont surtout à cœur d’enregistrer sinon de plébisciter l’état synchronique d’une langue, qu’ils définissent volontiers comme une «  langue de service » dont la vitalité est d’être ajustée aux besoins de la communication immédiate ( ce qui n’empêche pas ces mêmes linguistes, à d’autres occasions, de raconter l’archéologie de la langue : voir avec quelle réjouissante érudition Henriette Walter rappelle aux étourdis qui l’oublient, ou voudraient l’oublier, que « nous parlons latin sans le savoir » et que cinquante pour cent du lexique anglais vient du latin.

À se faire le champion de la multiplicité des langues en épinglant une «  France refermée sur elle –même », on évacue alors un débat dont on risque de ne retenir, à peu de frais, que ce que Chateaubriand appelait « les bêtises supérieures » des chevau-légers de la modernité, une modernité qui dès lors, déplorait déjà Valéry, « se contente de peu », épaulée de surcroît par une approche plus démagogique que démocratique de la langue. Car, fondamentalement, le débat sur l’apprentissage des langues, des langues vivantes, est grevé en France par des sophismes dont cet article est en partie l’illustration. Personne n’ira contester que la connaissance de plusieurs langues est un formidable atout ! Et personne non plus ne contestera que le cas du linguiste polyglotte Claude Hagège, est une rareté précieuse …Mais enfin, que veut-on exactement dire en parlant d’un « multilinguisme comme antidote aux nécroses identitaires », au-delà bien sûr de la part, déjà fâcheuse, d’ « éléments de langage », c’est- à dire de poncifs inscrits dans la formulation ? On peut, bien sûr, expliquer le retentissant fiasco qu’a été l’enseignement de l’anglais dans les classes primaires, en objectant que cet enseignement a été mal fait, mal conçu, pas de moyens, etc,. Mais quand on sait ce que sont en train de devenir le lexique et la syntaxe de la langue française - et, par pitié, j’anticipe sur l’objection pressentie …-  que l’on ne me fasse pas la leçon en disant que je parle comme Marine Le Pen ! je parle comme George Steiner, déplorant  « la grand retraite du mot »,  comme Michel Deguy, comme «  le dernier Barthes », et même comme Alain Rey, pourtant  délicieusement connecté à l’air du temps, quand il remarque  justement que l’Institution a cessé plus ou moins d’intervenir vigoureusement dans le débat sur la langue française, et que de cette langue plus personne ne se sent responsable  ! Alors rappeler qu’on en serait encore à « viser le sans- faute » ou je ne sais quelle idéale pureté de la langue est un flagrant anachronisme ! Comme celui qui consiste à faire croire que c’est la difficulté des accents circonflexes ou celle de l’accord du participe passé qui stoppe « l’intégration » des élèves « défavorisés » ! Et voilà comme on en vient, là où le débat devrait porter sur la formation des professeurs, en pleine déconfiture, à rêver d’une langue française écrite comme on la prononce…

On peut raisonnablement s’interroger sur ce énième gadget qui consistera à faire baragouiner un peu d’anglais à la maternelle – l’on sait bien que l’apprentissage un tant soit peu efficace du bilinguisme passe par un «  bain linguistique » aussi précoce que possible, au sein de la famille, des séjours à l’étranger , le cinéma, la musique, mais sûrement pas par l’école !! L’école doit rester – y compris par la force des choses : où trouver les moyens d’un apprentissage un tant soit peu sérieux  d’une multiplicité de langues ? - le lieu d’apprentissage des langues de culture, raison pour laquelle l’arabe, langue de culture, doit s’apprendre à l’école, un apprentissage dispensé par des professeurs formés au sein de l’université. Je veux bien être épinglée de l’épithète infamante de réactionnaire, mais sur cette question, je suis plus volontiers les remarques et avertissements de l’essayiste Marthe Robert , faisant valoir qu’en effet les jeunes cerveaux sont particulièrement sensibles aux familles de mots , aux liens, ces liens qui remplacent avantageusement ceux du sang, parce que «  par le grâce de la grammaire, la procréation passe de l’ordre de la chair au seul pouvoir de l’intelligence ». Certes, comme le disait avec humour Umberto Eco, les Français doivent s’accommoder « de survivre à l’obligation de parler un peu l’anglais », mais je ne vois pas pourquoi il faudrait s’aligner sur le modèle de ces gens, hommes d’affaires, entre autres, qui « parlent »  un peu - comprenons très mal- plusieurs langues étrangères,  pour les besoins de leur job, ou pour la frime. Et d’ailleurs, je n’ai pas le temps de m’y arrêter, les idées d’Umberto Eco sur l’apprentissage des langues sont loin de s’aligner sur ce consensus en cours d’un nécessaire plurilinguisme, dont l’efficacité est peu confirmée par la réalité modeste et néanmoins têtue du terrain,… Mais qu’importe puisque ce sont là slogans purement verbaux ! D’autant que s’il ne s’agit que de l’apprentissage véhiculaire de langues multiples, on pourra s’en remettre bientôt totalement aux nouvelles technologies pour faire le travail …et de « Babel, l’apprentissage des langues en ligne »… ; et charger l’école de renforcer alors l’apprentissage d’une deuxième langue de culture ; le bon sens voudrait que ce fût l’anglais, si malmené par le globish…

         Dans tous les cas,  il me paraît plus convaincant de s’inspirer des judicieuses remarques des auteurs de L’avenir des langues , Pierre Judet de La Combe et Heinz Wismann, quand ils font remarquer que la communication authentique avec l’autre, qui dépasse l’illusion d’une entente immédiate, passe d’abord par la maîtrise des possibilités sémantiques de sa langue de culture :   « la condition première de l’ouverture est donc clairement la maîtrise par les discutants de leur propre idiome, dans son histoire et sa complexité ».

On se souvient que Jacques Derrida se disait fatigué de cette question de l’altérité devenu le poncif d’une argumentation de routine ; ce recours à la multiplicité des langues comme gage d’ouverture me semble devenir lui aussi une de ces tartes à la crème que l’on ne devrait pas s’empresser d’enfourcher avant d’avoir mûrement réfléchi sur ce qu’est une langue de culture, laquelle exige que soit fait le pari de la profondeur. En tout état de cause, ce n’est pas botter en touche que de souligner combien il y a ici péril en la demeure quand on mesure , avec l’objectivité , hélas, la plus sereine, à l’école, dans la rue, dans les médias, un rétrécissement sémantique de la langue qui réduit progressivement le spectre lexical des émotions, et de tous les phénomènes humains ; Marthe Robert faisant remarquer avec consternation qu’il n’y aura bientôt plus rien à mettre entre « un type bien » et «  un salaud ».

Il faut apporter son plein soutien à l’initiative d’introduire l’apprentissage de la langue arabe à l’école et dénoncer avec la plus grande virulence, comme le fait Antoine Perraud, les sophismes haineux ou tellement sots qu’on lui oppose [1]; sans se croire obligé de recourir à des arguments de routine trop rapides et qui au bout du compte oblitèrent l’essentiel. J’aime beaucoup, car elle prête sérieusement à réflexion, l’analyse du compositeur marocain Ahmed Essyad, rompant en visière à une idéologie multiculturelle de surface : «  J’ai toujours pensé que la rencontre des cultures était un cul de sac. À moins que l’on ne fasse le pari de la profondeur. Il faut creuser et mettre à jour les syntaxes de sa propre culture pour cheminer vers l’autre » ( Dans Le Monde du 20 janvier 2013.)

 

 

[1] De cette ignorance crasse, Jérôme Ferrari donnait un exemple aussi triste que lamentable – car ce débat surréaliste battait déjà son plein en 2016 - , dans une de ses Chroniques parues dans le journal La Croix :   Paranoia, Lundi 6 juin 2016.

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