Cecilia Suzzoni
Professeur honoraire de chaire supérieure au lycée Henri IV. Fondatrice et présidente d'honneur de l'Association ALLE, le latin dans les littératures européennes www.sitealle.com
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Billet de blog 30 mars 2016

Terrorisme et résistance

Cecilia Suzzoni
Professeur honoraire de chaire supérieure au lycée Henri IV. Fondatrice et présidente d'honneur de l'Association ALLE, le latin dans les littératures européennes www.sitealle.com
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Les mises en garde contre la démonétisation du langage , son caractère bifrons ( sa capacité à charrier le meilleur et le pire) ne datent pas d'hier, et il est toujours bienvenu , évidemment, de rappeler combien il est facile de le déformer, le  travestir,   de devenir progressivement insensible au juste poids du sens, surtout dans ces périodes troublées, où,  rappelait Thucydide dans  La guerre du Péloponnèse,   le mal moral corrompt jusqu'au langage qui perd alors sa valeur fiduciaire pour flotter au gré des intérêts et  des partis pris les plus sordides  C'est dire si l'exercice auquel s'est livré Brice Couturier dans sa tribune de ce matin sur France Culture, où il s'est employé à "redresser" le contenu sémantique des mots terrorisme et résistance pouvait s'avérer fécond. On lui saura gré, dans tous les cas, d'avoir rappelé l'aura de -je cite ici Jacques Derrida- " ce beau mot franco-latin de résistance, le plus beau mot de la politique et de l'histoire de ce pays ".

 Malheureusement dans cette défense  des couleurs de la résistance contre l'injustifiable terrorisme, on a vite compris comment une fois de plus il s'agissait de délégitimer toute tentative, non pas pour "relativiser" la distinction entre ces deux notions - qui de fait, s'y emploie ?-,  mais pour s'attacher à la généalogie historique et politique  non pas tant du mot terrorisme, mais de la chose; le journaliste se  retranche derrière la désignation essentialisée de deux camps,  celui de "la clique des  sophistes" scélérats qui feraient fi  de" la distinction entre le bien et le mal", et celui des belles âmes   (comme Camus, décidément commodément mobilisé par les temps qui courent...) intransigeantes dans leur refus d'expliquer. Voilà pourtant qui ne pèse pas lourd à l'aune d'une position non seulement indispensable pour ne pas "ajouter au  malheur du monde", mais aussi , et peut-être surtout plus juste, plus éthique, plus soucieuse de l'avenir que celle de ces donneurs de leçons qui manifestement font preuve d'une stupéfiante cécité devant les fauteurs de trouble qui ont patiemment, cyniquement,  ourdi le terreau d'où sont sortis ces monstrueux desperados. Alors, essayons à notre tour de donner à Brice Couturier une "leçon", et pour se faire rappelons-lui la teneur du Discours de Victor Hugo sur La déportation , 5 avril 1850 (Actes et paroles 1, Assemblée législative-1849-1851), où l'on comprendra vite-remarquable renversement dans l'argumentation- que ce sont les propos du journaliste qui pourraient bien s'apparenter à cette "phraséologie hypocrite" que dénonce l'orateur. On se souvient qu'il s'agit pour Hugo d'appeler à voter contre une  loi pénale qui de fait vaut comme  une condamnation à une mort lente et atroce, loin de tout , dans ce bagne tropical que sont les îles Marquises. Je n'insisterai pas sur la saisissante analogie qu'il n'est nullement arbitraire de faire avec le sinistre Guantanamo (je n'ai pas le pemps d'y insister: qu'on se reporte seulement  au texte pour bien voir qu'il ne s'agit en aucune façon d'un anachronisme facile ) dont je n'ai pas souvenance qu'il  soit souvent mentionné comme exemple d'une "décadence morale et intellectuelle" de nos dirigeants occidentaux; de la même façon que peu s'émeuvent  du spectacle  de la mort obscène de tyrans que nous avons  fêtés sans vergogne,  avant d'assister à leur chute ignominieuse , et toujours sans rendre de comptes! J'insiste en revanche sur la teneur d'une argumentation, celle de Victor Hugo,  dont il ne fait pas de doute qu'à l'instar de ses collègues parlementaires, il pense que "la société doit se défendre et vous devez la protéger"; seulement cet homme, et c'est sa grandeur, sa conscience en même temps que sa responsabilité poitique,  se veut  "l'écho de l'histoire"; ce faisant, il n'hésite pas à réévaluer les notions de "délit politique", et de "justice politique", conscient de ce qu'elles peuvent camoufler d'injustice réelle envers les vaincus de l'histoire; et face aux "murmures", "protestations" de l'Assemblée , il "ouvre l'histoire", donne quelques exemples sidérants pour dire combien souvent les "terroristes" d'hier-les criminels- peuvent devenir les "vainqueurs  de demain" (cf le passage prononcé au milieu des huées de la droite": cet homme- ce comdamné, ce criminel, selon les uns, ce héros selon les autres" ).

On l'aura compris, il ne s'agit pas -et il ne s'agissait pas non plus pour Hugo..- d'exonérer qui que ce soit de sa culpabilité, moins que jamais quand le terrorisme prend les couleurs  d'une tuerie aveugle et abjecte-, mais de dire d'abord haut et fort qu'on ne saurait se permettre n'importe quoi sous couleur "d'intimider les auteurs d'attentats" -d'autant que le remède "pragmatique", à courte vue, dans l'avenir pourrait bien s'avérer plus nocif que le mal,  souligne aussi l'orateur. Mais pour nous la leçon est aussi une invitation à scruter inlassablement la verticalité et la complexité  d'une situation qu'on s'emploie à réduire dans les termes d'une psychologie qui ne laisse pas beaucoup de place  à l'intelligence de l'analyse...Brice Couturier parle volontiers "d'une décadence morale et  entretenue" par ces intellectuels sophistes... Comment aurait-il entendu le Discours de Victor Hugo , et de quel terme ce même Hugo aurait- il  désigné ces militants palestiniens qui , dans des territoires que leur a légalement reconnus l'ONU, et donc la communauté internationale, se font lamentablement, aveuglement  justice au couteau avant d'être systématiquement et sans état d'âme "abattus" ?   Les faits sont têtus et ...rancuniers: c'est pour le moins une nécessité absolue , quand on veut faire la morale, que ce que Ricoeur appelle "le bondissement de la conscience indignée" n'oublie personne.    

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