Journalistes, la prévention du suicide passe aussi par nous

Près de 10.000 personnes meurent chaque année, en France, par suicide. Dans le monde, une personne en meurt toutes les quarante secondes. Pourtant, le suicide est évitable. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a émis un rapport, en 2014, précisant l'importance d'une politique de prévention incluant tous les acteurs, y compris les médias. Car nous, journalistes, avons une responsabilité lorsque nous parlons du suicide. Le programme Papageno propose de faire réfléchir et de former les futurs journalistes à cette question particulière.

 



En France, vingt-sept personnes meurent par suicide, chaque jour. Sept cents de plus commettent une tentative de suicide. Parmi elles, combien sont passées à l’acte à cause d’un récit lu, vu ou entendu dans les médias ? Une seule est déjà une de trop. Ce 10 septembre, Journée mondiale de prévention du suicide, le message véhiculé par les associations est simple : chacun a un rôle à jouer.

Y compris nous, journalistes, et plus particulièrement dans la façon dont nous couvrons de tels événements. Dans son rapport de 2014 intitulé Prévention du suicide : l’état d’urgence mondial, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) rappelle que « la couverture responsable du suicide dans les médias contribue à réduire le taux de suicide ».

De ce constat, est né le projet Papageno (*), qui s’adresse aux élèves de toutes les écoles de journalisme en France. En réunissant des internes en psychiatrie et des étudiants en journalisme, le but est de démystifier le suicide afin d’en parler en participant à sa prévention (« effet Papageno ») plutôt qu’à sa contagion (« effet Werther »).

Nous avons tous déjà lu ou écrit des suicides dans les faits divers. La question que nous ne nous posons pas est de taille : dans quelle mesure l’article peut-il fragiliser certains lecteurs ? Or, des recommandations simples, qui n’entravent pas notre devoir d’information, existent.

Pas de tabou mais des recommandations

Pas ou peu diffusées en école et dans les rédactions, ces onze recommandations sont établies par l’OMS dans le cadre de la prévention du suicide. Apprendre comment parler du suicide n’a rien d’étrange : « Quelques mots peuvent encourager un passage à l’acte chez les personnes vulnérables », résume Charles-Edouard Notredame, interne de psychiatrie et responsable du développement du projet Papageno. A l’inverse, diffuser des moyens d’être aidé dans les moments difficiles peut sauver des vies.

Faire figurer en Une un suicide, par exemple, a tendance à augmenter les tentatives de suicide. De même que tenter de trouver une cause au suicide est une erreur : il s’agit toujours d’un acte multifactoriel, l’attribuer à un élément peut désespérer les personnes qui s’y reconnaissent.

Enfin, « plus on donne de la place à la description de l’acte suicidaire, plus on provoque l’imitation, indique Charles-Edouard Notredame. Mais ne pas en parler du tout, c’est créer un tabou, et le suicide n’est pas tabou. »

Trouver le juste milieu requiert une sensibilisation, qu’a déjà permis le projet Papageno à l’ESJ Lille et l’ESJ Paris ; bientôt dans les écoles de Bordeaux, Toulouse, Marseille. « La formation se déroule le plus souvent sur une demi-journée, poursuit Charles-Edouard Notredame. Ce sont des échanges entre apprenants, pas des cours magistraux donnés par des experts. Un journaliste et un psychiatre interviennent dans les débats. »

En amont, une rencontre entre l’équipe de Papageno et l’équipe éducative permet de créer une formation sur-mesure, adaptée au terrain local avec des intervenants locaux. Les internes en psychiatrie exercent au Centre hospitalier universitaire (CHU) le plus proche de l’école de journalisme. Ainsi, le réseau professionnel de chacun s’étoffe et le travail de réflexion est mené au même endroit.

Les futurs journalistes se voient proposer par leurs enseignants un sujet de recherches sous un angle plutôt sociétal (le suicide en entreprise, le suicide chez les jeunes, par exemple). Quant aux futurs psychiatres, ils apprennent à communiquer sur le suicide, à en démonter les idées reçues.

Défaire les préjugés

Nous ignorons beaucoup qu’une crise suicidaire peut être prise en charge et se soigner, y compris avant un passage à l’acte : c’est là que nous, journalistes, avons le pouvoir d’encourager à parler plutôt qu’à commettre un suicide.

Nous sommes tous plus ou moins prisonniers de clichés tendant à minimiser la crise traversée (« C’est du cinéma. »), à juger la personne en souffrance (« Quel(le) lâche ! » « Quel courage pour le faire ! ») ou encore à justifier de ne pas s’en préoccuper (« Si je lui en parle, je vais l’encourager. » « Comme il(elle) en parle, il(elle) ne le fera pas. »). Grâce à Papageno, chacun apprend à parler du suicide de façon mesurée, des deux côtés du stylo.

« La volonté est aussi celle de créer une nouvelle génération de journalistes sensibles aux questions psychiatriques et de psychiatres prêts à leur répondre », observe Charles-Edouard Notredame.

La proximité géographique des étudiants permet, par exemple, de poursuivre les échanges autour d’un verre, comme cela s’est produit à Lille à l’occasion d’un « Café psy ». Sept étudiants de l’ESJ Lille ont par ailleurs effectué un stage d’immersion dans un service d’hospitalisation en psychiatrie, afin de découvrir le milieu.

En intégrant les médias à la prévention du suicide, le projet Papageno contribuera assurément à faire baisser le taux de suicide, comme cela a été observé là où les recommandations OMS sont respectées. Mais il pourrait aussi ouvrir les portes de la psychiatrie.

 

Si vous avez des idées suicidaires, appelez votre médecin, un(e) psychologue ou psychiatre, le 15, les urgences les plus proches, ou une ligne d’écoute avec des écoutants formés comme Suicide écoute : 01 45 39 40 00.


(*) Papageno, du nom du personnage de La Flûte enchantée qui, désespéré de ne pas voir Papagena, projette de se suicider. Il est sauvé par trois jeunes garçons qui lui permettent de trouver une autre issue à son problème. Le projet Papageno, mené au niveau national, est né à Lille à la rentrée 2014. Partenaires : Groupement d’étude et de prévention du suicide (Geps), Fédération régionale 59-62 de recherche en santé mentale, Association lilloise de l’internat et du post-internat en psychiatrie (Ali2p).


Chiffres clés :

  • 800.000 morts par an par suicide dans le monde, soit un toutes les 40 secondes
  • 250.000 tentatives de suicide par an en France, 9.700 décès par suicide en 2012
  • 1ère cause de décès chez les 25-34 ans
  • 2e cause de décès chez les 15-24 ans et chez les 35-44 ans
  • 1 personne sur 35 en France déclare, en 2010, avoir eu des idées suicidaires au moins une fois dans sa vie

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