Pourquoi je ne vais pas défiler alors que j'adorais la bande à Choron

J’ai adoré Hara Kiri, Charlie, puis Charlie Hebdo. J’avais cessé de le lire depuis la trahison de Val et l’affaire Siné, et parce que je trouvais qu’ils rabâchaient toujours les mêmes choses, un peu comme le monde diplo, mais j’ai toujours gardé d’eux leurs impertinences, leurs provocations énormes et surtout le fait qu’ils ne s’interdisaient rien (au début en tous cas). C’étaient les seuls à aller aussi loin, et avec quel talent ! Sans Choron et Cavanna, cette bande n’aurait pas pu exister, on n’aurait pas eu Reiser ou même Vuillemin, qui restent des maîtres dans leur catégorie bête et méchante. Pas si bête, en fait, et pas si méchante, mais assurément cruelle. Qui donc aurait osé les publier à part ces fous furieux ?
C’étaient des vieux combattants, anars plein de contradictions et de mauvaise foi, derniers vestiges de la merveilleuse folie libertaire de 68 avec tout ce qu’elle pouvait avoir de magnifique et d’impossible. Ils représentaient une bonne partie de ma jeunesse, et une certaine idée de la Liberté d’expression, effectivement. Mais ils ne l’ont jamais revendiqué, ils s’en foutaient, ils faisaient juste ce qu’ils voulaient en enchaînant les procès, les censures et les interdictions. Rien à péter.
Mais pourtant dimanche, je n’irai pas manifester avec tous ces enculés de droite et de gauche qui appellent tous au rassemblement avec leurs larmes de crocodiles. Ils me dégoûtent, et je sais qu’ils dégouttaient tout autant nos vieux combattants. Je crois sincèrement qu’ils auraient dégueulé tripes et boyaux sur ce rassemblement consensuel au nom d’une liberté de la presse désormais amputée du seul journal indépendant (avec le Canard...), qu’ils seraient révulsés à l’idée que Sarko, MLP ou des cathos viennent leur rendre un vibrant hommage en les canonisant littéralement : Citoyens d’honneur de Paris, Prix de la Liberté d’Expression à Angoulême, tous les medias qui se jettent sur le corps tiède pour leur proposer leurs si gentils services (à titre gratuit, bien sûr). Un musée aussi, ce serait sympa ?
On est en train de leur faire le pire qu’on puisse leur faire : les institutionnaliser, eux les perpétuels trublions de l’ordre établi ! Quelle mauvaise blague. Peut-on plus salir leur mémoire d'anarchistes anticléricaux qu'en leur mettant une auréole sur la tête ? Je ne crois pas...
Bien sûr que c’était touchant et formidable de voir le soir même tous ces gens venir se recueillir spontanément et pleurer ensemble ces irremplaçables artistes. Bien sûr que ce soir là, on était tous Charlie. Mais participer à leur récupération en allant défiler avec ce cortège de salopards qu’ils ont toujours combattu, non merci, ce sera sans moi

Je finirai en citant les réactions écoeurées de Luz Et Willem, deux dessinateurs survivants du journal :
« Nous vomissons tous ces nouveaux amis » dit Willem.
"C’est tout ce contre quoi Charlie a toujours travaillé : détruire les symboles, faire tomber les tabous, mettre à plat les fantasmes. C’est formidable que les gens nous soutiennent mais on est dans un contre-sens de ce que sont les dessins de Charlie. » dit Luz.

Si vous aimiez ce journal et ce qu’il a autrefois représenté, n’allez pas à la manif dimanche.
Si vous détestiez ce journal, je n’ai pas besoin de vous le dire : n’allez pas à la manif dimanche.

Le plus bel hommage qu’on pourrait leur faire aujourd'hui, c’est de planter tous ces enfoirés et qu’ils se retrouvent seuls, entre eux, avec leurs discours creux et la conscience que plus personne ne les croit.

Bien sûr, ça n'arrivera pas, mais on a toujours le droit de rêver. Pour toute cette bande, c'était même le plus important.

Adieu les gars, vous allez drôlement nous manquer...

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