Entretien avec Natacha Seweryn à propos du FIFIB 2019

La programmation de la nouvelle édition 2019 du FIFIB (Festival International du Film Indépendant de Bordeaux) était entre les mains du duo composé d'Édouard Waintrop et de Natacha Seweryn. Pour découvrir ce festival à travers ses différentes facettes, Natacha Seweryn a généreusement offert ses réponses ci-dessous.

Natache Seweryn (au centre) et de gauche à droite : Édouard Waintrop, Sara Forestier, Roxane Mesquida, Félix Maritaud, Pauline Reiffers, Zahia Dehar, Johanna Caraire © Luc Le Moal Natache Seweryn (au centre) et de gauche à droite : Édouard Waintrop, Sara Forestier, Roxane Mesquida, Félix Maritaud, Pauline Reiffers, Zahia Dehar, Johanna Caraire © Luc Le Moal
Peux-tu résumer ton parcours avant d'arriver au FIFIB et comprendre ce que tu apportes en intégrant l'équipe du festival ?

J’étudie le cinéma depuis le lycée. Ma famille ne venant pas de ce milieu, c’est là que je commence à me forger une culture cinéma assez classique avec Renoir, Godard et Carax… à côté d’une culture plus « populaire » à la maison : De Funès, Les Bronzés et les Disney. Je revendique ces deux facettes : fun et exigence ! Je me bats pour casser le cliché d’un cinéma d’auteur destiné a priori à une élite relative. C’est ce que j’ai cherché partout où j’ai travaillé, de Cannes à Pompidou, de la cinémathèque de Tanger au festival Premiers Plans, où la confiance accordée par son directeur de la programmation, Arnaud Gourmelen, avait été très formatrice et inspirante. Au FIFIB, l’énergie de Pauline Reiffers et Johanna Caraire, ses deux jeunes fondatrices, me donne pleinement l’occasion de poursuivre mes intuitions à un poste de direction.


Quelles valeurs souhaitais-tu porter et défendre en prenant la responsabilité d'une part de la programmation ?

D'abord, le plaisir du cinéma. Il est lié en grande partie pour moi aux trajets, aux déplacements mentaux qu’il provoque. J’aime les gens avec un esprit d’ouverture, de l’empathie et sachant être intègres. J’essaie d’agir ainsi au quotidien, et je souhaite que ça se reflète dans la programmation. J'adore faire se rencontrer les films, les gens et de nouvelles idées. Une bonne sélection, c'est une écoute attentive des enjeux contemporains : traquer les absences, donner leur place aux visages qui manquent encore au paysage. On a besoin de récits nouveaux, à même de décrire les sentiments inédits auxquels l’époque nous expose. C’est en essayant de faire plus de place à des regards jusque-là minoritaires qu’on peut se rapprocher les uns des autres, travailler à une compréhension commune. Rendre visible, c’est traquer les hypocrisies de notre système. Mon jeune parcours professionnel m’en a montré quelques exemples. Ce qui m’intéresse c’est comprendre les contradictions de notre société, tout autant que les miennes, et ainsi tenter de les dénouer. Peut-être, vivre un peu mieux. Cette année, la projection de Sans frapper d’Alexe Poukine a fourni l'occasion à de jeunes hommes de s’interroger, entre autres, sur ce qu’est la masculinité abusive, et le déni qu’elle implique parfois. Pouvoir défendre des films comme ceux-là donne clairement du sens à ma fonction.

 

Comment as-tu travaillé avec Édouard Waintrop pour construire la programmation du festival : quel était votre dialogue pour construire vos sélections respectives ?

Nous avons travaillé de façon complémentaire, car nous avons deux sections différentes à piloter. J’ai côtoyé à son contact une cinéphilie différente de la mienne, ainsi qu’une passion intacte à parler de cinéma, une passion impressionnante et belle. Il a été inspirant dans sa capacité à affirmer des choix tranchés, comme lorsqu’il avait défendu contre vents et marées des cinéastes différents du circuit habituel, comme Houda Benyamina ou Rachid Djaïdani, dont les films ont été montrés dans le programme "Douce France", qui avait des échos avec certains films de la compétition Contrebandes. On expérimente tous les deux cette forme de codirection.
Une personne est fondamentale dans la construction de cette discussion, c’est Mélissa Blanco. J’avais commencé à travailler avec elle et d’autres programmateurs sur un autre projet, où nous essayions de penser autrement l’instance dirigeante des festivals, en réfléchissant à une direction artistique collective. En étant nommés Édouard et moi à la tête de la programmation du FIFIB, l’histoire avance vers un chemin qui me réjouit. Je suis convaincue que la société gagnerait à avoir des figures moins tutélaires de pouvoir. Et si d’autres postes de direction devenaient collégiaux, plus représentatifs, plus inclusifs ? On n’y perd à mon sens, ni en force, ni en vision, car quand je regarde la qualité de la programmation de cette année, avec ce qu’on a réussi à construire, en relativement peu de temps, je me dis que les directions à plusieurs sont certainement l’avenir. Ce qui m'intéresse le plus dans les débats féministes qui animent la société en ce moment, c'est la façon dont les femmes, en lien avec les hommes, sont en mesure de réinventer certains modèles. Mimer l'ancien monde n'est pas une chose qui me passionne beaucoup.


Peux-tu présenter les enjeux des sections dont tu t'occupes à savoir les longs, les courts et les Contrebandes ?

Comme je le disais, il y a nécessité à faire évoluer les représentations aujourd’hui. L'enjeu, c’est d’accompagner ces changements de paradigmes à tous les niveaux. Et les festivals sont de merveilleux outils pour médiatiser ces évolutions des regards. Si le cinéma ne doit jamais être trop moral à mon sens, il doit célébrer la puissance, l’originalité et le talent de ceux qui ont des choses à dire, et leur permettre d’avoir un écho dans le monde. Bordeaux est une ville avec beaucoup d’étudiants, avec un public varié et à l’écoute, très réceptif à une programmation d'avant-garde. Le lauréat de la compétition des courts métrages, Alexis Langlois, représente bien la dynamique du festival : des personnages ayant accompli une transition, passés d’un genre à un autre, assumant leurs choix et refusant d’être victimisés. Vive les évolutions accomplies dans la joie : notre ancien système est à réinventer… Il y a quand même beaucoup de représentations pourries à abandonner. Le cinéma a sa part à jouer, c’est une tête de proue, qui cherche, qui invente. Je suis sûre qu’il parviendra à faire changer certains schémas mentaux trop étriqués.


Comment se déroule la résidence du C.L.OS. ? Comment les projets sont sélectionnés ?
On reçoit une centaine de dossiers. On est plusieurs du festival à les lire. Et on décide d’accompagner des auteurs dont on aime les projets. La plupart sont en fin d’écriture, on essaie de leur donner du temps, de l’espace, de la confiance, avant le tournage. Ils choisissent eux-mêmes leur intervenant, rien n’est imposé depuis un point de vue surplombant. On essaie de les aider à préciser la puissance de leurs intuitions. On a une attention marquée pour la francophonie au sens le plus large du terme, et aux cinématographies encore sous-représentées. On a reçu entre autres, une cinéaste de Madagascar, un d’Haïti, et une réalisatrice avec un projet franco-algérien.

Comment s'intègre la programmation des réalités virtuelles et avec quelles attentes pour le festival ? Quels sont vos partenaires pour organiser cette manifestation ?

Le cinéma qu'on défend ne se limite pas aux films tels qu’on a l’habitude d’en voir. Les nouveaux moyens de communication, notamment visuels, peuvent être de formidables outils d’expression, dans la mesure où ça donne la possibilité technique à des visage inédits de conquérir un espace d’expression. De jeunes artistes, Sara Sadik, Elisabeth Caravella, Tabitha Swanson et Seumboy Vrainom ont montré des œuvres inspirées et nourries des réseaux sociaux, en parallèle d’une sélection de films en réalité virtuelle. C’est une sélection passionnante qui risque de prendre de l’ampleur et qui va s'organiser différemment l'an prochain. J’essaie aussi de jeter des ponts entre les sections : après avoir reçu il y a quelques années le prix Contrebandes, Anaïs Volpé et Alexandre Desane sont revenus cette année avec un webdocumentaire. Leur série est consacrée au culte du diplôme en France. Ils racontent comment on y valorise les études plutôt que l’action. C'est révélateur d’un pays qui fonctionne encore trop souvent en termes de « reconnaissance de milieu », et qui me fatigue parfois. Pour moi, faire de la programmation, c'est être inlassablement curieux.

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