Portrait de la France misogyne de la Libération

Parmi les personnes fuyant l’Europe de l’après guerre pour rejoindre la Palestine par bateau, le couple Robert Desgrieux et Manon Lescaut raconte ce qui les a conduit à devenir des fugitifs.

"Manon" d’Henri-Georges Clouzot © Éditions Montparnasse "Manon" d’Henri-Georges Clouzot © Éditions Montparnasse

Sortie DVD : Manon d’Henri-Georges Clouzot

Pour finir une décennie cinématographique où Henri-Georges Clouzot a réussi à incarner le meilleur du potentiel cinématographique pour décrire l’état d’esprit particulièrement désenchanté et perturbé de la France occupée et libérée, Manon, l’adaptation du livre de l’abbé Prévost, apparaît sur les écrans : le réalisateur du Corbeau y démontre qu’il n’a pas fini de régler ses comptes avec ceux qui l’ont jadis lynché. Si Quai des orfèvres était déjà en lui-même une brillante adaptation du roman Légitime défense de Stanislas-André Steeman, l’origine littéraire de Manon est encore moins un moyen de se cacher derrière un texte. Car Clouzot fait vivre ses images, ses plans cinématographiques, expressions de ses propres obsessions. On n’oubliera pas ainsi de sitôt son plan-séquence dans le train de Manon à la recherche de Robert ou encore la scène finale dans le désert où Robert transporte le corps de Manon la tête bringuebalante tournée vers le sol ! La réussite de cette adaptation d’une œuvre culte de la littéraire française repose par le choix essentiel de Clouzot de retransposer le récit original dans la France libérée de 1944 où les revanchards de la dernière heure s’en donne sans retenue dans l’expression de leur misogynie la plus abjecte à travers l’exposition publique des femmes tondues soumises à la vindicte populaire. Dès lors, quel avenir pour les femmes dans la France de la Libération ? Il y a bien le droit de vote mais le constat de Clouzot est plus amer : les femmes n’ont d’autre issue, dans le contexte historique et social français de se prostituer, d’user de leurs charmes comme une marchandise au service des hommes. Dès lors, Manon, qui représente une certaine jeunesse féminine de lors et son droit à disposer de son corps comme elle l’entend, est contrainte à l’exil à l’instar des réfugiés juifs rejoignant par bateau la Palestine terre d’accueil : cette association dans le film entre Manon et l’exil juif d’après guerre n’et pas ici anodin de la part de Clouzot qui ne se fait aucune illusion sur la société française. Le film livre un constat cinglant, rare pour l’époque de la société française d’après-guerre, plaçant Clouzot dans le carré réduit des cinéastes audacieux osant s’opposer à la propagande institutionnalisée d’une France irréelle, portrait à l’exact opposé du néoréalisme italien de la même époque. À ce titre aussi, Manon d’Henri-Georges Clouzot est une œuvre méconnue à redécouvrir.

 

 

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Manon
de Henri-Georges Clouzot
Avec : Cécile Aubry (Manon Lescaut), Michel Auclair (Robert Desgrieux), Serge Reggiani (Léon Lescaut, le frère de Manon), Gabrielle Dorziat (Madame Agnès, la tenancière de la maison close), Andrex (le trafiquant marseillais), Raymond Souplex (Monsieur Paul, un individu louche avec qui Léon s'est associé), André Valmy (le lieutenant Besnard, le chef des maquisards), Henri Vilbert (Mouscat, le commandant du navire), Daniel Ivernel (un soldat dans le train), Héléna Manson (une commère normande), Dora Doll (Juliette), Simone Valère (Isé, la soubrette), Gabrielle Fontan (la vendeuse à la toilette), Michel Bouquet (le second), François Joux (l'architecte), Robert Dalban (Bernier, le steward du navire), Jacques Dynam (un marin), Jean Hébey (l’hôtelier), Jean Témerson (le portier du 'Magic' sous le nom de Témerson), Edmond Ardisson (sous le nom de Ardisson): Pascal, le second du navire), Don Angel (le soldat qui danse avec Manon), Charles Camus (le vieux monsieur), Jean Despeaux (le boxeur), Max Elloy (le garçon de restaurant), Frédéric Mariotti (le timonier), Rosy Varte (une Normande), Wanda Ottoni
France – 1949.
Durée : 105 min
Sortie en salles (France) : 9 mars 1949
Sortie France du DVD : 3 octobre 2017
Format : 1,33 – Noir & Blanc
Langue : français .
Éditeur : Éditions Montparnasse

Bonus :
Manon, l’amour fou : 4 visions de la longue séquence de fin du film (13min)

 

 

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