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Cédric Lépine : Entre la programmation des films en compétition et hors compétition, les tables rondes, master classes, comment se construit une édition aussi foisonnante ?
Henzo Lefevre : C’est toujours pour nous un travail progressif qui démarre avant tout d’un moment collectif, au début du printemps où nous réunissons l’équipe dirigeante du festival et de l’association. Pendant trois jours, nous nous mettons « en quarantaine » et travaillons à écrire, ensemble, le festival que nous avons envie de proposer au public. Ensuite, vient ce temps progressif de découverte des films, au sein des trois comités de sélection, chacun composé de six membres et chacun paritaire. Et c’est donc, au fil des semaines, et des découvertes, que se dessinent, artistiquement, de juin à novembre, la programmation du festival. Quant aux talents, masterclass, là aussi, d’une volonté de l’équipe, nous proposons à différents artistes de venir à Carcassonne. Et là c’est avant tout une question de planète alignée, entre disponibilités et envie de participer au FIFP. Mais l’objectif reste toujours le même : partager une passion du cinéma tout en offrant un cadre de réflexion et d’échange politique et citoyen exigeant, ambitieux, hétérogène, avant tout pensé pour le public.
C. L.: Depuis 8 ans, comment a évolué le festival pour devenir ce qu'il est à présent ?
H. L.: Quand on regarde dans le rétroviseur, on voit que le Festival International du Film Politique de Carcassonne a changé, évolué, voire même s’est transformé. Si notre intention reste la même, le succès rencontré auprès du public (nous faisions 5 000 entrées en 2018, nous en réalisions plus de 22 000 en janvier 2020) a donné place à une nouvelle structure, permettant de pousser les murs des salles de projection mais aussi donnant lieu à de nouveaux projets structurants. Je pense en effet à La Boîte, que nous inaugurons en ce mois de janvier 2026 : une salle de cinéma, du festival, ouverte toute l’année, en centre-ville de Carcassonne et pleinement dédiée aux courts-métrages. Et je pense aussi à notre plateforme en ligne, filmpolitique.fr, qui renouvellera des contenus écrits, audiovisuels ou vidéos autour du cinéma politique, en lien, ou non, avec la programmation du festival.
C. L.: Situation rare dans les festivals en France aux côtés du festival Cinémonde d’Abbeville, vous invitez un jury composé de membres du syndicat de la critique à décerner le prix du meilleur long métrage de documentaire : pouvez-vous expliquer ce choix de soutien au cinéma documentaire qui est trop souvent négligé ?
H. L.: Nous sommes extrêmement attachés à multiplier les regards sur les films présentés en compétition. Et au6delà de cet attachement, profondément heureux de pouvoir composer ce jury en collaboration avec le Syndicat français de la critique de cinéma. Le documentaire a toujours eu une place très forte à Carcassonne en terme de considération et ce tant pour nous, organisateurs et programmateurs, que pour le public.
Ce soutien au cinéma, il nous semble indispensable tant encore, dans « l’opinion publique », le genre documentaire n’est pas pleinement rattaché à la création cinématographique. Notre ligne éditoriale, l’exigence du regard des membres du comité documentaire, viennent je crois à démontrer l’exact inverse : ce sont des œuvres, pensées et fabriquées par des artistes, aux regards singuliers, que nous présentons chaque année. À titre plus personnel, je ne saurais dire à quel point le cinéma documentaire m’a apporté en tant que citoyen, qu’il me serait inconcevable de ne pas donner une forte considération aux cinéastes documentaires et à leurs films dans cet événement.
C. L.: Avez-vous une idée du public qui compose le festival qui s'est nourri et élargi chaque année et de ses attentes ?
H. L.: Ce qui est intéressant, c’est que la nomenclature du public, bien que le nombre de participants ait doublé lors des deux dernières éditions, est restée la même : près de deux tiers d’audoises et d’audois et un tiers de festivaliers venus des quatre coins de la France. Ce public, il est pour moitié composé d’actifs et surtout d’actives avec plus de 62 % de femmes dans les salles du festival. Il est difficile de parler à la place du public tant je sais que les aspirations sont multiples, mais il revient en toute évidence l’envie de voir des films artistiquement forts. D’ailleurs, lorsque nous questionnons le public, en lui demandant la raison de sa venue, entre les artistes présents et les films programmés, plus de 9 personnes sur 10 disent venir pour les films. Ce qui, je tiens à le souligner, est pour nous une victoire.
Au-delà du cinéma, je crois que le public retrouve aussi au festival le goût de parler de politique, pour de vrai. Non pas discuter du personnel politique, des enjeux électoraux ou du quotidien, lassant, inquiétant, déroutant même, mais d’être collectivement - et individuellement - stimulé sur des dizaines de thématiques et de sujets qui intéressent quiconque a la curiosité tournée vers le monde dans lequel nous vivons. Je crois que le cinéma politique a, parce que faire un film est long, cette force incroyable de nous permettre de regarder le monde avec le recul du temps, détaché du flux continu et assommant de l’actualité quotidienne.
C. L.: Comment le festival s'est enraciné dans les dynamiques de territoire et la réalité sociale propre de Carcassonne ?
H. L.: La réalité de ce territoire, elle nous est très vite revenue lorsqu’une remarque a commencé à devenir récurrente, très récurrente, de la part des festivaliers : « nous ne pensions pas possible qu’un événement comme celui-ci existe ici ». J’ai bien conscience de l’absence totale d’humilité que cela pourrait donner de rapporter cette phrase. Mais c’est véritablement sans vantardise que je la partage.
L’Aude et Carcassonne ont une richesse patrimoniale, paysagère et touristique incroyable. C’est probablement l’un des plus beaux départements de notre pays.
Mais la réalité sociale est quant à elle bien plus sombre : nous vivons dans un des cinq départements au revenu moyen le plus faible, au plus fort taux de chômage. Cette réalité sociale, hélas, a, je crois, souvent freiné la possibilité d’envisager une dynamique culturelle ambitieuse, tournée vers le monde et les moyens que cela nécessite.
Alors cette remarque du public, si elle nous a toujours étonnée, le temps passant, les difficultés persistantes, je crois de mieux en mieux la comprendre.
Pour autant, nous restons profondément optimistes : l’énergie que nous transmettent les Audoises et les Audois est une force précieuse pour relever les défis - avant tout budgétaires - que représente le fait de continuer à accueillir un public toujours plus nombreux et de faire rayonner le cinéma politique auquel nous croyons profondément.
Pour conclure, nous nous engageons à maintenir un festival exigeant mais accessible à toutes et tous, sans élitisme. Notre politique tarifaire vise à être la plus basse possible, couvrant uniquement les droits de projection et une partie des frais techniques. Nous nous adressons à tous les publics, des plus jeunes, notamment grâce à nos séances scolaires, aux étudiant-e-s, en passant par toutes les tranches d’âge.
C. L.: Quelles sont les activités du festival à l'année ?
H. L.: Jusqu’ici : la préparation du festival. Mais désormais les choses changent avec le lancement de La Boîte et de FilmPolitique.fr
La Boîte est un projet intime et exigeant, né d’une envie simple mais obstinée de prolonger ce que nous vivons chaque année avec le Festival International du Film Politique de Carcassonne. Portée par l’association CinéBastide et soutenue par l’enthousiasme citoyen du Budget Citoyen du Conseil Départemental de l’Aude, cette mini-salle de projection en plein cœur de la Bastide n’est pas seulement un écran et des sièges : c’est un espace fait pour accueillir des courts-métrages qui interrogent le monde, pour provoquer des regards et pour entretenir des dialogues vivants entre auteurs, publics et habitants. Avec ses 16 places, son café chaleureux et son ambiance où l’on refait le monde après chaque séance, La Boîte casse les cadres habituels pour faire du cinéma une expérience partagée, accessible et continue.
Filmpolitique.fr est né d’une évidence : le festival ne pouvait plus se contenter d’exister quelques jours par an et surtout uniquement à Carcassonne. Le site que nous dévoilerons d’ici le lancement de cette édition, prolonge en ligne l’éditorial que nous défendons à Carcassonne : s’intéresser à un cinéma qui raconte le monde, ses tensions, ses fractures et ses enjeux. On y trouve des entretiens écrits avec des cinéastes, des interviews filmées, des recommandations de films et des textes éditoriaux qui prennent le temps d’analyser, de contextualiser, parfois de questionner frontalement les œuvres. L’idée n’est pas de produire de l’actualité pour l’actualité, mais de proposer des regards sur le cinéma politique contemporain, ou non d’ailleurs.
La plateforme a aussi été pensée comme un espace collectif. Aujourd’hui, elle s’écrit avec les bénévoles du festival, leurs sensibilités, leurs curiosités, leurs désaccords parfois ; demain, elle s’ouvrira à d’autres signatures, d’autres voix, d’autres approches. Filmpolitique.fr n’est pas un média figé, mais un chantier vivant : un lieu de transmission, de réflexion et de partage, où le cinéma devient un outil pour comprendre le réel, nourrir le débat et continuer, hors des salles et hors des dates du festival, à penser le monde ensemble.
C. L.: Quelles sont les orientations choisies pour mettre en valeur le public jeune et scolaire ?
H. L.: Nous retrouvons près de 3 000 élèves, du CM1 à la Terminale, cette année autour des séances scolaires. L’orientation choisie ici est avant tout de proposer des films politiques accessibles aux plus jeunes qui sont surtout en phase et raisonnante avec les programmes. En proposant cela, nous montrons à quel point le cinéma peut nous permettre de mieux comprendre le monde, une fois encore mais cette fois-ci, dès l’adolescence, et même dès l’enfance.
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C. L.: Pour vous, qu'est-ce qui est politique dans un film ?
H. L.: Son intention. Je crois que tout peut être considéré comme politique : ce que nous disons, ce que nous faisons, aimons, pensons. Toutefois, dans la vie, comme au cinéma, tout ce que nous faisons n’a pas une intention politique. Bien sûr que par le simple geste de cadrer, de parler de telle ou telle façon d’un sujet, d’un personnage ou d’une situation, on exprime malgré nous une vision politique de ce que nous filmons. Toutefois, ce qui est à mes yeux profondément politique réside dans les gestes conscients. Je crois sincèrement pour que le politique soit dans un film, il faut que cela naisse d’une volonté.
C. L.: Dans les problématiques politiques de la France contemporaine, quel est le rôle du festival de cinéma ?
H. L.: Rassembler. Plus que jamais je crois que cette France a besoin d’espace dans lesquels on se retrouve, où on partage, on discute, où l’on se rencontre malgré nos différences. Le cinéma a un atout incroyable en France de continuer d’être parmi les principales sorties culturelles et de traverser les âges, les milieux sociaux, les valeurs. Un festival de cinéma, quelle que soit sa thématique d’ailleurs, permet de vivre ensemble cet art qui, hélas, devient de plus en plus individuel par la multiplication des écrans dans les domiciles.
C. L.: Face aux réductions budgétaires drastiques touchant actuellement tout le monde de la culture, quelle stratégie avez-vous mis en place pour maintenir la qualité et l'exigence du festival ?
H. L.: Celle de l’indépendance. Aujourd’hui, cet événement est financé à un peu moins de 25% par des subventions publiques, l’essentiel du financement vient de nos ressources propres (billetterie et buvette) ainsi que des dizaines d’entreprises et d’individus. Je crois sincèrement que dans une France où la culture est mise au second plan des priorités budgétaires de la force publique et où certaines grandes fortunes françaises la saisissent à des fins politiques et idéologiques, l’indépendance passe par le collectif, la réunion de celles et ceux, qui dans la mesure de leur moyen, ont envie de continuer à faire de la vie culturelle ouverte et plurielle une chose pérenne et accessible dans notre pays.
Toutefois, ce défi est le plus grand tant nous sommes de structures, culturelles mais aussi non-lucratives, à faire face à d’immenses difficultés et donc à solliciter le soutien de toutes celles et ceux qui croient en ces projets. Mais là aussi, nous restons optimistes. Regardons le modèle de la presse indépendante, je crois qu’il y a véritablement là un chemin à suivre !
C. L.: Quels sont les temps forts de cette année ?
H. L.: Il est difficile de répondre à cette question tant les échanges après les films seront pour chacun d’entre eux de véritables temps forts. Et cela dans une édition exceptionnelle, avec quasiment plus de 50% d’équipes de films présentes pour accompagner les œuvres en comparaison à 2025. Toutefois, j’ai une assez grande impatience à retrouver le public autour du panel sur l’Ukraine que nous proposons avec comme intervenantes et intervenants les cinéastes qui, dans cette sélection et au-delà, traitent de la question de la guerre en Ukraine. Je suis convaincu que ce temps, prévu le dimanche 18 janvier à 16h00 à l’Odeum, marquera la mémoire du festival.
C. L.: Qu'attendez-vous de cette nouvelle édition ?
H. L.: Malgré le fait de devoir faire face pendant 5 jours à la misère et aux immenses problèmes du monde, que cette 8e édition du Festival International du Film Politique de Carcassonne soit source d’espoir. Celui de notre capacité à nous retrouver, à penser ensemble, à nous émouvoir ensemble et ce malgré toutes nos différences. Qu’elle soit aussi, encore en 2026, l’édition du public et là les signes sont, à l’heure où je réponds à cette question, très positifs. Par ces nouveaux projets, LaBoite et Filmpolitique.fr, c’est une édition de transition, de maturité. C’est celle d’un nouveau chemin, plus ample et toujours aussi stimulant, pour ce festival et ses équipes, qui a encore tant de choses à faire et à créer dans les années à venir.