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Billet de blog 7 février 2019

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Entretien avec Xavier Ladjointe, pour son film "Armonía, Franco et mon grand-père"

Le13 février 2019 sort en salle le nouveau long métrage réalisé par Xavier Ladjointe : « Armonía, Franco et mon grand-père ». Il y ait question du contexte de l'exil des Espagnols lors de l'événement douloureux et traumatisant de la Retirada qui continue à avoir un impact sur les nouvelles générations du XXIe siècle.

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Illustration 1
Xavier Ladjointe © DR

Cédric Lépine : Depuis quand portes-tu ce désir de quête sur tes origines ? Dans quelles circonstances cela est-il apparu ?
Xavier Ladjointe :
J'ai eu le désir de mettre en images l'histoire de ma grand-mère dès qu'elle me la racontait: c'était l'histoire d'une femme de 20 ans, ma grand-mère, qui marchait pieds nus dans la neige des Pyrénées. Elle portait sur son dos une petite fille de 2 ans, ma mère. Elle fuyait les fusils franquistes pour retrouver mon grand-père qui l'attendait en France. C'était une vision très romantique de ce que vécurent en réalité mes grand-parents...
C. L. : La forme du film dans ses partis pris esthétiques et de choix de narration est très cinématographique, que ce soit dans l'usage du Noir & Blanc, le genre road movie documentaire, proche du polar... Peux-tu expliquer comment se sont imposées pour toi ces références de cinéma ?
X. L. :
Au départ, il y a eu d'abord un scénario de fiction: Libertad. Ce scénario de long métrage de fiction avait été sélectionné au pavillon des scénaristes durant le festival de Cannes en 2013. J'y avais rencontré une productrice... qui m'a lâché un an après. J'avais tant travaillé dessus, recherches historiques à l'appui, que je me suis dit : c'est pas possible, il faut que je fasse quelque chose de tout ça. C'était un film noir où un petit-fils découvrait et enquêtait sur son grand-père espagnol qu'il ne connaissait pas en traversant l'Espagne. J'ai gardé la forme du film noir (ses ombres sur le passé, son contraste, son introspection) et j'ai réécris un scénario de documentaire basé sur cette enquête avec les vrais personnages que j'avais à ma portée de caméra : ma mère, ma famille espagnole restée en Espagne... Documentaire ou pas, j'avais ce désir profond du faire du cinéma; c'est-à-dire d'utiliser les images et le son pour dire autre chose que je disais avec la voix off et la quête du passé s'est imposée en Noir & Blanc. C'était une évidence, ce Noir & Blanc portait le passé qui était tu et puis la couleur s'imposait au fur et à mesure que ce passé explosait dans le présent.
C. L. : Pourquoi selon toi faut-il attendre ta génération pour que l'on commence à parler au cinéma de la Retirada ? Pourquoi les cinéastes de la movida ne se sont pas emparés de ce sujet ?
X. L. : Dans mes recherches, j'ai lu que l'héritage d'une histoire familiale était souvent découverte et mis au jour par la deuxième génération. La première génération, celle de ma mère, ont appris à se taire pour avancer. Ma mère disait et dit dans le film : "C'était marche ou crève". En même temps, elle ne conservait de ce passé que le bon, l’héroïsme de ses parents. La deuxième génération, ma génération, sort de cette histoire le côté plus obscur. Mes grands-parents sont des héros mais aussi des victimes. Je pense que les cinéastes de la movida, comme Pedro Almodóvar, font partie de la première. Ils voulait avancer et sortir du franquisme...
C. L. : Considères-tu la réalisation du cinéma comme un outil cathartique pour toi et les spectateurs ?
X. L. : Pour moi, oui car je m'investis toujours personnellement et entièrement dans mes films. Le cinéma est pour moi un moyen d'exprimer ce que la vie me fait traverser. On voit au début du film que l'élément déclencheur est la confrontation avec la mort: la mort de mon père et ma possible mortalité. Il fallait que je fasse ce film coûte que coûte. Je n'avais pas le temps d'attendre un nouveau producteur... J'ai besoin de cette authenticité dans le cinéma. C'est pourquoi en tant que spectateur, je n'accroche pas vraiment au "cinéma comme un produit". Je vais plutôt voir des films en résonance avec ma vie. Cela ne veut pas dire que je ne vais voir que du naturalisme social. Non. Les films qui me parlent peuvent être des films de tous genres, des films de super-héros, des films fantastiques, policiers.... Ce qui importe, c'est le thème du film. Et de plus en plus, je dois avouer que je me retrouve mieux dans les séries (Mad Men, American crime, Friday Lights Night, Il Miraculo, Au nom du père, Engrenages...).

Illustration 2
"Armonía, Franco et mon grand-père" de Xavier Ladjointe © DR


C. L. : Ta caméra et ton statut de cinéaste t'ont donné une légitimité supplémentaire pour enquêter sur ce sujet dans ta famille ?
X. L. :
Non pas du tout. Car les personnes "authentiques" de ma famille qui sont dans le film ne savait pas du tout que je faisais un film. Je leur ai juste dit que c'était pour enregistrer leur mémoire du passé pour ensuite la transmettre à mon fils. Je n'avais pas alors de légitimité supplémentaire pour enquêter sur ce passé. Je les ai embêtés jusqu'à ce qu'ils me lâchent le morceau du passé qu'ils avaient en eux. Ce n'est qu'après, lorsque mon film a été sélectionné en festivals et qu'il passait sur grand écran que j'ai acquis mon statut de cinéaste auprès d'eux.
C. L. : Si tu avais réalisé une fiction sur ce sujet, quel en aurait été le scénario ?
X. L. :
J'ai toujours ce projet de fiction de long métrage, mais maintenant j'imagine un film d'épouvante où une grand-mère serait hantée par des visions de son passé qu'elle communique à sa petite-fille à sa mort. Sa fille découvrirait alors le passé de milicienne de sa grand-mère et remettrait en question toute sa vie présente pour vivre pleinement sa vie de femme. Car les miliciennes de la guerre d'Espagne étaient des femmes modernes avant l'heure. Malheureusement, tout cela a été enterré avec la guerre.

Armonía, Franco et mon grand-père
de Xavier Ladjointe

Documentaire
70 minutes. France, 2017.
Couleur
Langues originales : français et espagnol


Scénario : Xavier Ladjointe et Philippe Bouet
Images : Stéphane Coda et Xavier Ladjointe
Montage : Stéphane Coda
Musique : Jean-Louis Hennequin
Son : Stéphane Coda et Xavier Ladjointe
Production : Imerje Productions, Monde & Média TV
Distributeur (France) : BKE

Contact :
BKE
1, place Jean Moulin
91000 Evry
+33 1 69 13 04 87
contact@collectifbke.com

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