Timothée Gérardin, auteur du livre "Christopher Nolan, la possibilité d'un monde"

Cet entretien avec Timothée Gérardin a été réalisé à l’occasion de la sortie de son livre "Christopher Nolan, la possibilité d'un monde" édité par Playlist Society.

Timothée Gérardin © DR Timothée Gérardin © DR

Cédric Lépine : Quelle place occupe Christopher Nolan actuellement dans le cinéma hollywoodien ?
Timothée Gérardin :
Il a un statut presque sans équivalent aujourd’hui à Hollywood, en tout cas dans sa génération : celle d’auteur de blockbusters. Comme autre exemple de réalisateur parvenant à faire produire sur son nom des films à aussi gros budget, je ne vois guère que Steven Spielberg, avec l’exemple récent de Ready Player One. Au box-office de 2017, Dunkerque est le seul des grands succès en prise de vue réelle qui ne soit pas un remake ou le nouveau volet d’une franchise (La Belle et la Bête, Spiderman : Homecoming, Star Wars The Last Jedi, etc.). Dans un marché où le nom du réalisateur n’est plus un argument marketing, Nolan parvient pourtant à aller chercher un public très large avec des films originaux. Cette situation semble lui aller comme un gant, mais cela n’a pas toujours été comme ça : Memento était un film indépendant qui a eu beaucoup de mal à trouver un distributeur. C’est Steven Soderbergh qui lui a donné un coup de pouce en plaidant la cause de Memento auprès de Newmarket et en le mettant sur le projet du remake américain d’Insomnia pour la Warner qu’il produisait : c’est le début de sa collaboration avec le studio qui a distribué tous ses films suivants. Et c’est vraiment depuis les succès de The Dark Knight et d’Inception qu’il semble avoir plus ou moins carte blanche. Aujourd’hui, sa place à Hollywood est paradoxale. Il est à la fois un produit des studios et une anomalie. Il pratique un cinéma très sérieux, parfois solennel, destiné aux adultes, qui est à mille lieux des recettes familiales qui ont cours dans les blockbusters actuels. Passionné d’innovation technologique et défenseur du format IMAX, il a fait de la pellicule son cheval de bataille. Et surtout il parvient à joindre le spectaculaire à l’expérimental, comme l’a bien illustré Dunkerque : d’un côté le film de guerre immersif par excellence, de l’autre une œuvre éprouvante dans sa mise en scène, son sound design, son montage, sa narration. En somme, comprendre la place paradoxale de Nolan à Hollywood est une manière parmi d’autres d’entrer dans ses films, qui ne parlent que d’individus confrontés à des systèmes - qu’ils échafaudent ou dont ils se retrouvent prisonniers.

C. L. : De quelle indépendance dispose-t-il selon vous et comment la protège-t-il ?
T. G. :
Difficile d’évaluer son degré exact d’indépendance, et d’ailleurs l’idée de liberté créative est forcément relative, dans des productions de cette taille : j’imagine qu’on le laisse faire ce qu’il veut, mais dans la mesure où il accepte de jouer le jeu du studio. J’ai l’impression qu’il tire parti de deux choses. Premièrement son côté bon élève : il est connu pour respecter le budget et les délais, pour tourner vite avec peu de prises, quelles que soient les conditions. Il plaisante souvent sur le fait qu’on le dit chanceux sur la météo lors des tournages alors que ce n’est pas vrai : c’est juste qu’il a pris l’habitude d’adapter ses journées de tournage à toutes les circonstances. C’est un trait de Nolan que je souligne dans le livre : la manière dont il a appris à transformer les contraintes matérielles en choix de mise en scène. Cela date de ses courts métrages étudiants et de Following où il avait forcément peu de moyens. Le deuxième chose qui pousse la Warner à lui faire confiance, c’est la succession de réussites au box-office. Tant que l’investissement est gagnant, ils n’ont pas raison de le mettre en cause. S’ajoute à cela un certain talent de storyteller de la part de Nolan, qui fonctionne probablement aussi bien sur les cadres de la Warner que sur le public. Il a conscience que ses films reposent sur des concepts scénaristiques forts, et sait particulièrement bien les présenter. Il se confiait là-dessus en interviews à la sortie de Dunkerque, où il disait qu’il avait su vendre Inception comme le nouveau Matrix, et qu’il avait comparé son projet sur Dunkerque aux récents Gravity et Mad Max. Pour ce qui est de préserver son indépendance, une autre caractéristique est sa manière de s’entourer de fidèles, au premier rang desquels son épouse et productrice Emma Thomas, qu’il a rencontrée au tout début à la fac et avec laquelle il a créé la société de production Syncopy. Il y a aussi son frère Jonathan qui est à l’origine de plusieurs de ses projets, dont certains qu’il a coscénarisé, et toute une galerie d’acteurs (Cillian Murphy, Tom Hardy, Christian Bale, Michael Caine).

C. L. : Quelle était votre intention en écrivant ce livre : mettre en valeur l’auteur Nolan à l’intérieur de l’industrie du cinéma hollywoodienne ? découvrir sa personnalité, ses obsessions à travers ses films ?
T. G. :
Mon envie d’écrire un livre sur Nolan est partie d’un double constat. D’un côté, le fait qu’il s’agit d’un réalisateur qui fait débat : entre ceux, très nombreux, qui vénèrent ses films et ceux, dans le milieu cinéphile, qui le trouvent trop pompier, trop sûr de ses effets et pas assez subtil. Et d’un autre côté, les textes sortant de cet antagonisme pour s’attacher à la mise en scène de Nolan sont très peu nombreux. J’ai donc voulu faire un livre permettant de juger sur pièce. C’est-à-dire un livre parlant des motifs et des obsessions de Nolan, comme auteur, mais en s’attachant avant tout à sa mise en scène, son style narratif, son utilisation du montage et à ce que tout cela révèle du rapport au monde de ses personnes. La notion de « monde » justement, dans tous les sens (matériel, social, universel) s’est révélée de plus en plus intéressante, car problématique, à mesure que je me replongeais dans les films de Nolan. En plus de cela, c’est un réalisateur qui a beaucoup réfléchi à l’expérience cinématographique et au rapport des gens au spectaculaire. J’ai l’impression qu’avec le numérique, la performance capture et toutes sortes d’innovations comme la réalité virtuelle, on est un peu à un tournant dans notre rapport à l’imaginaire. Et Nolan est quelqu’un qui pose la question du sens des images, de la croyance qu’elles suscitent et qui cherche sans cesse à faire la part entre ce qui relève du dévoilement ou de l’aveuglement. Il me semblait donc intéressant de me pencher sur ce cinéaste qui a des convictions fortes, sur l’expérience cinématographique en salle, sur la pellicule, le format Imax, et la manière dont tout cela s’articule à ses films.

C. L. : Vous n’établissez pas de hiérarchie des films de Nolan dans votre livre : avez-vous des préférences et si oui pour quelles raisons ?
T. G. :
Si je ne devais retenir que quelques-uns de ses films, je parlerais en priorité de Memento qui est sans doute son film matriciel – il partage de nombreuses choses, notamment, avec Inception : l’épouse défunte, le monde perdu qu’on tache de recomposer en vain, la complexité ludique du scénario, et l’écart entre la maîtrise du dispositif narratif et l’espèce d’incertitude qui ronge le film jusqu’au plan final. Le Prestige est aussi intéressant, car plutôt à part dans sa filmographie, tout en étant une sorte de mode d’emploi pour comprendre ses autres films, à l’aune du métier de prestidigitateur. The Dark Knight est un film charnière. C’est le moment où il est vraiment entré de plain-pied dans le grand spectacle hollywoodien et s’est mis à adopter une forme plus majestueuse et moins nerveuse. Entre la première séquence de Batman Begins et celle de The Dark Knight, on passe de la caméra portée au plan aérien, évolution illustrant bien le tournant qu’a représenté pour lui la trilogie Dark Knight. Et il y a enfin Interstellar, dont je dois bien avouer qu’il est mon préféré, dans sa manière d’articuler la plupart des motifs évoqués plus haut à une veine mélodramatique. Il parvient à donner à sa méditation sur la relativité de l’univers une dimension intime et une intensité émotionnelle qui me semble inédite dans son cinéma.

C. L. : Christopher Nolan présentera la nouvelle copie de 2001 l’odyssée de l’espace à Cannes Classic à Cannes cette année : quelles comparaisons feriez-vous entre Nolan et Kubrick ? Comment leurs films communiquent-ils ensemble ?
T. G. :
Stanley Kubrick a joué un rôle important pour toute la génération de réalisateurs à laquelle appartient Nolan. J’imagine que c’est autant pour son esthétique que pour l’indépendance qu’il a réussi à conserver au sein du système. Il a pu faire des films personnels et audacieux avec les moyens des studios. Les films de Kubrick ont une aura qui tient de leur qualité propre, mais aussi de la façon dont ils affichent leur ambition, avec un sujet fort et des effets parfois appuyés, ce qu’on retrouve un peu dans les films de Nolan. Du point de vue esthétique, Pierre Berthomieu pointe, dans Le Temps des mutants, un héritage kubrickien qui serait celui du « minimalisme monumental ». C’est-à-dire une certaine manière d’épurer le plan et de se focaliser sur certains détails ou certains motifs esthétiques afin de les souligner et de les systématiser. L’image parfaite de cela, c’est le monolithe de 2001 : l’odyssée de l’espace – qu’on retrouve d’ailleurs sous la forme de la machine de Tesla dans Le Prestige. Le « minimalisme monumental » est une expression qui convient bien au cinéma de Nolan, à ses paradoxes et à sa manière de jouer sur les échelles. La proximité avec 2001 a été souvent soulignée à propos d’Inception et d’Interstellar, et elle semble assez évidente. Mais justement, pour Interstellar, Nolan a su délaisser un peu cet héritage-là pour se revendiquer plutôt de grandes fresques comme L’Étoffe des héros, sur l’exploration spatiale, ou les films de David Lean. Et je pense qu’on peut aussi pointer les limites de cette comparaison. Nolan est plus ludique que Kubrick dans ses constructions narratives, moins contrebandier dans sa manière d’envisager Hollywood.

C. L. : Le cinéma de Nolan ne trouve-t-il ne trouve sa raison d’être selon vous qu’à Hollywood ?
T. G. :
C’est une bonne question, je me demande souvent à quoi ressemblerait un film de Nolan qu’il réaliserait aujourd’hui avec les moyens de Memento. Il faut noter qu’avec Dunkerque, c’est la première fois qu’il sort de la science-fiction depuis Insomnia, donc en un sens cela a pu représenter un pas de côté pour lui, même s’il s’agit encore d’un blockbuster. Il y a toujours ce minimalisme à l’origine de son cinéma, dont il pourrait être fascinant de voir les mécaniques dénudées dans un film réalisé à plus petite échelle. Dans le livre, je compare souvent ses personnages à Robinson Crusoé : des gens qui ont tout perdu, se retrouvent seuls sur une île déserte, et tachent de reconstruire un semblant de civilisation avec ce qu’ils ont à portée de main. Voilà un projet de film peu coûteux qui lui irait comme un gant !

C. L. : Quelle a été votre démarche pour tenter d’appréhender l’univers de Nolan ?
T. G. :
Je suis vraiment reparti des films, je les ai tous revus plusieurs fois, crayon en main. J’ai essayé dès que possible d’illustrer mon propos par des propos de Nolan, même s’il semble assez avare de confidences. J’ai donc passé pas mal de temps à retrouver d’anciennes interviews et à lire entre les lignes. Il n’y a pas eu d’entretien. J’ai glané sur Internet quelques éléments biographiques et sélectionné ceux qui permettent de mieux comprendre sa méthode ou sa vision du cinéma. Mais à nouveau, la matière du livre, ce sont les films : mon but était vraiment d’en dévoiler les mécaniques secrètes, que la séduction et le succès du cinéma de Nolan ont paradoxalement contribué à occulter.

 

 

 

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Christopher Nolan, la possibilité d'un monde
de Timothée Gérardin

Nombre de pages : 128
Date de sortie (France) : 1er mars 2018
Éditeur : Playlist Society
Collection : essai / cinéma

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