"Jeune cinéma arménien": 4 films de Tamara Stepanyan

Cette édition DVD dédiée à la filmographie de Tamara Stepanyan offre l’opportunité de découvrir dans son ensemble une fascinante construction cinématographique autour des thématiques de l’exil, de la perte, du deuil, de l’amour, de la famille et de l’Arménie.

"Village de femmes" de Tamara Stepanyan © La Huit "Village de femmes" de Tamara Stepanyan © La Huit
Sortie du coffret DVD : Jeune cinéma arménien : 4 films de Tamara Stepanyan

Autour de la notion de « Jeune cinéma arménien » annoncé par l’éditeur de cette sortie DVD, apparaît une figure singulière, celle de la cinéaste Tamara Stepanyan, qui s’affirme avec force et conviction au fil de ses films comme de ses prises de position à l’intérieur de ceux-ci. Tout commence avec un court métrage de fiction de fin d’étude intitulé sobrement 19 février (2011) qui concentre à la fois autobiographie et documentaire fictionnée d’une impossible communication entre deux individus qui ne peuvent devenir couple. Les choix de mise en scène sont tellement expressifs qu’ils font le choix délibéré de l’économie de mots dans un film quasi muet et un espace en transit, celui d’un train allant d’un pays à un autre pour des personnes déracinées dont l’inscription dans le cadre familial est mise en question. Dans une lumière bleutée et grise, l’énergie de l’effervescence sociale était alors en suspens.
De cette première expérience aboutie de la fiction, Tamara Stepanyan s’empare de sa caméra en suivant un élan vital pour filmer les membres de sa famille dans le huis clos de leur intérieur afin de raviver les braises de leur mémoire, celle de l’Arménie du XXe siècle où les habitants se sont battus pour conquérir leurs libertés contre les dénis multiples portés à la conscience de leur propre histoire de la part des grandes puissances voisines. Avec Braises (2012), la cinéaste ouvre un nouveau champ d’exploration qu’est le cinéma documentaire en révélant aussi bien l’histoire de son pays natal que sa propre place dans sa propre famille en rendant public des interrogations historiques et politiques d’un pays confiné à la charnière entre l’Occident et l’Orient.
Installée en France, Tamara Stepanyan a découvert une réalité inconnue en Arménie : la situation des personnes tombées dans une profonde précarité qui les conduit à vivre dans la rue sous des tentes de fortune. C’est le paradoxe de se retrouver dans un pays dit riche comme la France où les droits et libertés des citoyens ne sont pas communément partagés surtout lorsque l’État par l’intermédiaire d’une administration kafkaïenne déni le droit de disposer d’une situation régularisée pour vivre paisiblement en un lieu. Telle est la situation de ceux que l’on appelle confusément « Sans papiers », les grands oubliés de la République auxquels la cinéaste laisse vivre et transparaître leurs paroles et leurs doutes dans Ceux du rivage (2016). Le rivage en question est celui de la Méditerranée, ce grand carrefour des cultures où les rêves d’ailleurs sont parfois figés dans un immobilisme qui va résolument à l’encontre des valeurs de « terre d’accueil » officiellement promues. Dans ce nouveau long métrage documentaire dans un sublime noir & blanc, Tamara Stepanyan filme à Marseille la situation lancinante de doute quant à l’avenir et l’incapacité à pouvoir s’enraciner dans un lieu en filmant principalement des femmes de tous âges avec pudeur, dignité et surtout avec une caméra qui prend le temps nécessaire pour filmer et faire advenir les confessions de sentiments ineffables.

Dans Village de femmes (2019), le film le plus récent de Tamara Stepanyan, qui n’a pas eu la diffusion attendue en raison de la pandémie mondiale, de la fermeture des salles et du bâillonnement littéral de la culture par le gouvernement français, ce sont des femmes qui font vivre au quotidien un village alors que la plupart des hommes sont partis en Russie en quête d’un travail rémunéré. Une sororité se développe incidemment pour lutter face au dénuement économique dans une première séquence musicale qui ouvre le film d’une grande profondeur en raison de ces paroles qui sont les sobres et pudiques annonciateurs de la vie de ces femmes au courage surhumain découvert au fil du montage à venir du film. Dans ce village arménien se dessine aussi les conséquences des excès de l’hypermondialisation de l’économie qui méprise l’enracinement des choix de vie et de l’élaboration du sentiment familial. Avec grâce et en suivant avec subtilité le rythme de ces puissantes femmes, la cinéaste rend patiemment compte de la singularité d’un pays qui doit subir constamment les politiques bellicistes des pays frontaliers. Pendant que les dirigeants maintiennent un patriarcat dont les signes du cancer s’exprime dans des déclarations de guerre, les femmes œuvrent à construire un foyer et à cultiver les ressources de la vie. Un magnifique témoignage qui laisse présager encore de beaux récits de la part de Tamara Stepanyan cultivant un regard fécond sur l’Arménie d’aujourd’hui.

 

 

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Village de femmes
de Tamara Stepanyan

Arménie, 2019.
Durée : 81 min

Ceux du rivage
de Tamara Stepanyan

France, 2016.
Durée : 84 min

Braises
de Tamara Stepanyan

Liban, Qatar, Arménie, 2012.
Durée : 76 min

19 février
de Tamara Stepanyan

Liban, Qatar, Arménie, 2011.
Durée : 34 min

Avec : Vakhtang Harutyunyan (Alex), Ofelia Zakaryan (Anna)

Sortie en salles (France) : inédit
Couleur
Langue : arménien - Sous-titres : anglais, français.
Durée totale du coffret : 235 min
Sortie France du coffret DVD : 2 décembre 2020
Éditeur : La Huit

Bonus :
Un livret inédit de 16 pages avec un long entretien de la réalisatrice avec Jean-Christophe Ferrari (rédacteur en chef cinéma de la revue Transfuge)

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