Festival International du film de La Rochelle 2018: "Ága" de Milko Lazarov

Nanouk et Sedna sont un couple iakoute uni et solidaire de l'une des régions les plus froides du monde, au nord-est de la Sibérie. Les conditions de vie deviennent de plus en plus difficiles depuis le départ de leur fille Ága et une ressource en poissons toujours plus restreinte.

"Ága" de Milko Lazarov © Arizona Films "Ága" de Milko Lazarov © Arizona Films

Le réalisateur bulgare Milko Lazarov pour son second long métrage après Aliénation (2013) part à la rencontre d'un rapport au monde d'une forte cohésion avec l'environnement sibérien austère. Si son personnage principal se nomme Nanook, c'est que le réalisateur ne cache pas sa filiation à l'égard de Robert Flaherty et de son film éponyme. L'approche de Milko Lazarov est ainsi anthropologique, avec la volonté de s'enraciner dans la lutte quotidienne d'un couple de Iakoutes, unis dans l'adversité et le soutien réciproque pour assurer leur subsistance, d'où apparaît progressivement le fil conducteur fictionnel brodé sur une photographie magnifique d'une palette de blancs extraordinairement féconde. Le monde présenté semble fonctionner avec une limpidité d'horloger au fil égrené des jours, sauf que ce couple est confronté à des ressources alimentaires de plus en plus limitées, à la violence des éléments à laquelle ils font face avec une force de couple inaltérable époustouflante. Peu à peu, apparaît le drame intérieur de ces personnages : la déliquescence de la famille depuis que leur fille est partie travailler au loin dans une immense mine à ciel ouvert qui est comme la gueule ouverte infernale d'un ogre qui mange le monde. De ce point de vue, le film devient une fable écologique tirant la sonnette d'alarme sur une certaine modernité destructrice, auquel fait parallèlement écho le réalisateur Milko Lazarov à l'égard de son pays natal. C'était aussi le propos d'Akira Kurozawa dans son film Dersou Ouzala (1975) qui évoquait déjà un paradis perdu dans son histoire personnelle en allant convoquer l'harmonie séculaire d'un rapport au monde iakoute. La beauté du monde ici présentée n'empêche jamais d'oublier en toile de fonds la violence d'un monde où la faune est massacrée (cadavres d'animaux sur la neige immaculée qui ne cessent de traverser tout le film), la nature violée (cf. les machines de la mine) et l'équilibre des relations humaines fragmenté (la famille iakoute désunie). C'est aussi le constat des films de Anastasia Lapsuy et Markku Lehmuskallio, ou comment les marges du monde traduisent les profondes et sourdes problématiques des sociétés urbaines géocentrées.

 

 

Ága
de Milko Lazarov

Fiction
92 minutes. Bulgarie, Allemagne, France, 2018.
Couleur
Langue originale : iakoute

Avec : Mikhail Aprosimov (Nanook), Feodosia Ivanova (Sedna), Galina Tikhonova (Ága), Sergey Egorov (Chena), Afanasiy Kylaev (le conducteur du poids lourd)
Scénario : Milko Lazarov, Simeon Ventsislavov
Images : Kaloyan Bozhilov
Montage : Veselka Kiryakova
Musique : Penka Kouneva
Son : Johannes Doberenz
Décors : Ariunsaichan Dawaachu
Costumes : Vanina Geleva, Daria Dmitrieva
Maquillage : Natalya Tomskaya, Raisa Kolodeznikova
Assistant réalisateur : Emil Granicharov
Production : 42film, Arizona Productions, ZDF/Arte, BNT
Productrice : Veselka Kiryakova
Coproducteurs : Eike Goreczka, Christoph Kukula, Guillaume de Seille, Alexander Bohr, Sevda Shishmanova
Distributeur (France) : Arizona distrib.

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