Entretien avec Lise Beaulieu, monteuse

Du 9 au 13 mars 2016 se tient à Paris la deuxième édition du Festival « Les Monteurs s’affichent » au Cinéma La Clef. Pour lancer une réflexion sur l'état du montage, au cinéma comme à la télévision, dans le documentaire comme dans la fiction, Lise Beaulieu est la première interlocutrice.

Cédric Lépine : Depuis vos premières années de travail comme monteuse, quelles ont été pour vous les grandes dates qui ont marqué l’évolution du montage ?

Lise Beaulieu : Le début des années 1980 : la vidéo (en documentaire). J’ai détesté cette période. Le montage en vidéo s’apparentait plus à de la photocopie qu’à du montage.

Le début des années 1990 avec le basculement du montage en pellicule vers les premiers logiciels de montage sur ordinateur. Le basculement s’est fait en 10 ans. Maintenant quasiment tous les films qu’ils soient documentaires ou fictions sont montés sur ordinateur.

Très peu de films sont tournés en pellicule maintenant. Nous sommes passés des galettes de films, puis des cassettes vidéo à maintenant des fichiers numériques.

C. L. : Avez-vous l’impression qu’au sein de votre filmographie comme monteuse, on peut identifier des manières de monter qui vous seraient personnelles ?

L. B. : J’ai du mal à vous répondre. Le montage est certes la troisième écriture du film (après le scénario et le tournage), les monteurs participent très largement à cette écriture avec le réalisateur. Le style employé est celui du film, donc variable d’un film à l’autre, d’un réalisateur à l’autre.
Cependant, je n’aime pas trop que le montage « se voit ». Je n’aime pas du tout les documentaires « découpaillés » à tort et à travers. Et j‘aime beaucoup les ellipses pour l’émotion que ça peut apporter. J’aime les films qui prennent leur temps sans mollir.

C. L. : Distinguez-vous le montage de films documentaires et de films de fiction ?

L. B. : D’une certaine façon, non. Le montage c’est toujours un récit à construire et à tenir. Cependant, il me semble que le montage de documentaire est parfois sans filet (pas ou peu de scénario préexistant, beaucoup de rushes). Il représente donc un plus gros travail de construction. J’aime monter les deux. Aller d’un genre à l’autre, c’est très stimulant.

C. L. : Comment apprend-on le métier de monteuse ?

L. B. : En ce qui me concerne, et c’était il y a longtemps, j’ai appris le montage grâce au « compagnonnage » pratiqué à l’époque qui consistait à apprendre « sur le tas » au sein d’une équipe. Et puis au fur et à mesure de la pratique. Chaque film, chaque rencontre avec un réalisateur (trice) vous en apprend tout le temps. Ce qui fait qu’on n’est jamais blasé de pratiquer ce métier.
Maintenant, on apprend le montage dans des écoles (La Femis et beaucoup d’écoles privées) mais aussi grâce à des BTS. Ensuite, c’est la grande plongée et ce n’est pas toujours évident de trouver du travail… rémunéré ! Mais il est vrai que le « métier » s’acquière au fur et à mesure. Le travail d’équipe à tendance à disparaître et le compagnonnage avec et je trouve ça très dommage.

C. L. : Comment dialogue-t-on avec un réalisateur quand on est monteuse ? À quelle étape du film commencez-vous à travailler : toujours après le tournage ?

L. B. : Le dialogue avec le réalisateur est constant et démarre lors de la première rencontre. La tendance actuelle en ce qui concerne les films de fiction est de faire démarrer le montage en léger décalé avec le tournage, ce qui fait que le réalisateur peut voir un premier montage de son film peu de temps après le tournage. Je trouve ça dommage. Je préfère personnellement démarrer après le tournage et choisir les prises et le jeu des acteurs avec le réalisateur. Ainsi on fait le chemin ensemble et je trouve ça plus fructueux. Le temps du montage n’est pas celui du tournage. On a plus le temps de réfléchir et les prises choisies au moment du tournage ne sont pas toujours celles qui sont retenues ensuite. En général le montage des documentaires commence une fois le tournage terminé mais il peut arriver, dans le cas d’un tournage au long cours qu’on monte entre les différents tournages avec des interruptions.

C. L. : Comment fait-on appel à vous pour monter un film ? Parce qu’un réalisateur ou un producteur a repéré ce que vous avez fait dans un film et vous demande alors de répéter alors ce travail ?

L. B. : On ne m’a jamais demandé de « répéter » un montage et j’en serai bien incapable. Chaque film est différent. Mais quand on s’entend bien avec un réalisateur(trice), il ou elle vous propose souvent un nouveau film ou fait votre pub auprès de ses collègues. Parfois aussi ce sont des producteurs qui me contactent ou des camarades monteurs qui parlent de moi si on leur propose un film pour lequel ils ne sont pas libres.

 

Les Nuits fauves (Cyril Collard, 1992) © DR Les Nuits fauves (Cyril Collard, 1992) © DR

C. L. : En quoi votre César pour Les Nuits fauves a-t-il été déterminant pour votre travail dans les années qui ont suivies ?

L. B. : J’ai commencé le montage en 1967 et eu un César pour « Les Nuits Fauves » en 1993, tout ça pour dire qu’après le César, j’ai continué à exister et à monter. Cependant, il est vrai que j’avais monté peu de films de fiction et que le César m’a rendue « crédible » pour en monter.

C. L. : Avez-vous des montages de films qui vous ont durablement marqués ?

L. B. : Oui, beaucoup, aussi bien des documentaires que des fictions. Par exemple le film d’André S. Labarthe sur John Cassavetes, celui de Guy Girard sur David Lynch (dans la série Cinéastes de notre temps). Les Nuits fauves, bien sûr et aussi La Mémoire est-elle soluble dans l’eau… ? de Charles Najman. Pigalle, Bye Bye et Cuba feliz de Karim Dridi et plus récemment d’un 11 septembre à l’autre de Guy Girard…Mais je crois que chaque film est marquant, on ne les oublie pas.

Bye Bye (Karim Dridi, 1995) © DR Bye Bye (Karim Dridi, 1995) © DR

C. L. : En dehors du cinéma, y a-t-il des expressions artistiques qui vous inspirent pour monter un film ?

L. B. : Les livres et encore les livres et aussi les films et encore les films. 

C. L. : Au service de quoi doit être selon vous le montage d’un film : d’un récit, d’un auteur, d’une relation étroite avec le public… ?

L. B. : Le montage, pour moi est au service… du film et de personne d’autre. Le public, c'est une notion abstraite. Je ne peux pas me mettre à la place du public, ni aller au-devant de ses goûts supposés.

C. L. : Qu’est-ce qui a déterminé votre longue collaboration avec Karim Dridi ?

L. B. : Le plaisir de monter ses films. Mais ce n’est pas le seul réalisateur avec qui j’ai eu une longue collaboration : j’ai travaillé 10 ans avec Claude Ventura pour l’émission Cinéma, cinémas. J’ai aussi travaillé à de nombreuses reprises avec André S. Labarthe, Marcel Bluwal, Charles Najman et Guy Girard.

C. L. : Quelle est la place selon vous du montage dans le cinéma d’auteur français ? Est-il bien accepté comme l’un des éléments déterminants du processus créatif du film ?

L. B. : Tout le monde reconnaît l’importance du montage dans le cinéma qu’il soit ou non d’auteur. Malheureusement cette reconnaissance s’arrête souvent aux mots. Quand on parle du cinéma dans les médias on cite souvent l’image et la musique, rarement le montage. C’est bien sûr la chose la plus difficile à percevoir dans un film sauf quand on lui reproche sa longueur.

 

FILMOGRAPHIE DE LISE BEAULIEU

Séries documentaires

Cinéastes de notre temps (1968-69)

1968 : Bleu comme une orange réalisé par André S. Labarthe (58 min)

1968 : Pierre Perrault, l'action parlée réalisé par Jean-Louis Comolli et André S. Labarthe (52 min)

1968 : Jerry Lewis (1re partie) réalisé par André S. Labarthe (56 min)

1969 : King Vidor réalisé par Hubert Knapp et André S. Labarthe (40 min)

1969 : Conversation avec George Cukor réalisé par Hubert Knapp et André S. Labarthe (42 min)

1969 : John Cassavetes réalisé par Hubert Knapp et André S. Labarthe (48 min)

1969 : Le Jeune Cinéma hongrois : Miklos Jancso réalisé par Jean-Louis Comolli (53 min)

 

Magazine Cinéma, Cinémas (1982-1991)

De très nombreuses séquences réalisées par Claude Ventura parmi lesquelles : David Goodis, Nathanael West, Louise Brooks, Scott Fitzgerald, La Couleur Perdue (Jour de fête en couleur)

 

Documentaires

1989 : Don’t look at me (David Lynch) réalisé par Guy Girard

1991 : 10 ans de culture réalisé par Serge Le Peron

1992 : Mineur de fond réalisé par Serge Le Peron

1994 : L’Énigme du Sous Commandant réalisé par Carmen Castillo

1996 : Impressions d’Afrique du Sud réalisé par Karim Dridi

1996 : En attendant la Vague réalisé par Guy Girard

1996 : Citizen Ken Loach réalisé par Karim Dridi

1997 : Il voit des plis partout réalisé par Guy Girard

1998 : The Life And Times of Sarah Bartman réalisé par Zola Maseko

2000 : Mes chers antipodes réalisé par Philip Brooks

2001 : Mariages arrangés réalisé par Carol Equer-Hamy

2003 : Banlieues bleues réalisé par Guy Girard

2003 : Un œil sur les RG réalisé par Guy Girard

2003 : Piaf sans amour on est rien du tout réalisé par Marianne Lamour

2004 : Exhibition/La Voiture réalisé par Guy Girard

2006 : Exhibition/L’Électricité réalisé par Guy Girard

2006 : Luntano réalisé par Alessandra Celesia

2006 : Adjusters réalisé par Thomas Balmès

2007 : Clint Eastwood –A Life In Film réalisé par Michael Henry Wilson

2007 : Theo Klein-Juif, Français, Israélien réalisé par Jean-Baptiste Frappat

2009 : Les Français réalisé par Guy Girard

2009 : Le Système Moullet réalisé par André S. Labarthe

2009 : D’une prison, l’autre réalisé par Guy Girard

2011 : D’un 11 septembre à l’autre réalisé par Guy Girard

2015 : Don Pauvros de La Manche réalisé par Guy Girard

 

Fiction / téléfilm

1990 : Sésame ouvre-toi réalisé par Serge Le Peron

2000 : L’Affaire Muller réalisé par Frédéric Auburtin

2007 : À droite toute (4x 52’) réalisé par Marcel Bluwal

2010 : Jeanne Devere réalisé par Marcel Bluwal

2012 : Les Vieux calibres réalisé par Marcel Bluwal et Serge de Closets

 

Longs métrages

1968 : Les Deux Marseillaises réalisé par André S. Labarthe et Jean-Louis Comolli

1990 : Les Étrangers réalisé par Djim Kola

1992 : Les Nuits fauves réalisé par Cyril Collard

1993 : Grande petite réalisé par Sophie Fillières

1994 : Pigalle réalisé par Karim Dridi

1995 : Bye Bye réalisé par Karim Dridi

1996 : La Mémoire est-elle soluble dans l’eau… ? réalisé par Charles Najman

1997 : Caïn (La Préférence) réalisé par Grégoire Delacourt

1998 : Hors jeu réalisé par Karim Dridi

1998-99 : Dieu est grand, je suis toute petite réalisé par Pascale Bailly

1999 : Cuba feliz réalisé par Karim Dridi

2000 : Les Yeux fermés réalisé par Olivier Py

2001 : Reine d’un jour réalisé par Marion Vernoux

2002 : Royal-Bonbon réalisé par Charles Najman

2002-03 : Fureur réalisé par Karim Dridi

2004 : Un petit jeu sans conséquence réalisé par Bernard Rapp 

2004-05 : Belzec réalisé par Guillaume Moscovitz 

2005 : Gris-Blanc réalisé par Karim Dridi

2008 : Khamsa réalisé par Karim Dridi

2009 : Le Dernier vol réalisé par Karim Dridi

2010-11 : Après le Sud réalisé par Jean-Jacques Jauffret

2010-11 : Paradis perdu réalisé par Ève Deboise

2011 : Méditerrannée réalisé par Olivier Py (court métrage)

2012-13 : Pitchipoï (Vagabond) réalisé par Charles Najman

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