Entretien avec Naruna Kaplan de Macedo, réalisatrice de "Depuis Mediapart"

Après un passage en festivals dont le Festival International du film politique de Carcassonne où cet entretien a pu être réalisé en décembre 2018, le documentaire de Naruna Kaplan de Macedo "Depuis Mediapart" sort dans les salles de cinéma le mercredi 13 mars 2019. Une opportunité de penser le politique à travers 'éthique du journalisme et la poétique du cinéma documentaire.

Naruna Kaplan de Macedo © Stéphanie Limongy Naruna Kaplan de Macedo © Stéphanie Limongy

Cédric Lépine : Peux-tu préciser la place que tu t'es donnée en faisant ce film ? En effet, celui-ci commence avec ta voix off qui explique que Mediapart est ton journal, en tant qu'abonnée.
Naruna Kaplan de Macedo :
Mediapart est mon journal depuis sa création en 2008. Je lis d'autres journaux mais Mediapart est devenu mon journal de référence. Je pense que comme il y a eu une génération Nouvel Obs' ou une génération Libé, il y a maintenant une génération Mediapart. En novembre-décembre 2015, la France se trouvait en pleine confusion politique, à la suite des attentats et avec déjà la dynamique de la présidentielle qui approchait. Confusion dont nous ne sommes pas encore sorti, mais c'est un autre sujet ! J'ai eu envie de réfléchir avec mon outil, ma caméra. Les questions posées par les présidentielles me semblaient offrir un cadre pour le film, une métaphore en soi, un condensé de ce moment politique. Et puis c'est un peu une figure de style au cinéma, de filmer la rédaction d'un journal pendant un moment électoral. Depuis Mediapart, parce que j'avais envie de voir les choses depuis ce lieu, mais aussi parce que je pense que depuis que ce journal existe, tout à changé.


C. L. : Tu commences donc avec l'envie de suivre la campagne présidentielle depuis Mediapart ?

N. K. de M. : Je disais que je lis Mediapart depuis 2008. J'y tiens un blog, comme beaucoup d'abonnés. Edwy Plenel a eu l'occasion de poster un commentaire sur l'une de mes publications et par la suite, il a vu mon film Depuis Tel Aviv, librement inspiré du blog, ainsi que d'autres journalistes, comme François Bonnet et Sophie Dufau. C'est à eux trois que j'ai adressé ma demande de venir dans la rédaction. C'est donc mon blog qui a créé ces premiers liens, et en cela ce journal est véritablement participatif.

La première question était pour moi de savoir si j'avais là un film. D'autres films ont déjà présenté ce cadre dramaturgique mais j'avais besoin de m'interroger là-dessus depuis les singularités de Mediapart. Le cinéma c'est du temps et de l'espace. Je trouvais que le bureau de la rédaction était un espace intrigant : un open space où l'absolue transparence devient presque allégorique. Il y a en outre une tension du temps qui se compresse, ce temps tendu par le flux continu des actualités. Ce qui est particulier, et qui était une vraie question formelle pour moi, c'est qu'à Mediapart il n'y a pas le stress lié au temps de l'impression. Savoir déceler ce qui va devenir une nouvelle, un scoop, est quelque chose que j'ai pu sentir en direct et que j'ai eu envie de filmer. Je me suis identifiée avec cette rédaction, probablement parce que que pour certains, nous faisons partie de la même génération. Mais aussi parce que j'y ai vu une transmission inter-générationelle très forte.


C. L. : Ton film s'inscrit à la fois dans la filiation des films de fiction américains sur le journalisme et les documentaires français sur les campagnes présidentielles.
N. K. de M. :
Chaque film s'inscrit dans une histoire du cinéma mondial qui nous précède, en toute humilité. On se pose toujours des questions par rapport aux films existants et évidemment j'avais en tête le film Les Gens du Monde d'Yves Jeuland, Contre-pouvoirs de Malek Bensmaïl sur El Watan au moment des élections en Algérie, ainsi que les films sur le scandale Watergate, mais aussi Le Grand chantage (Sweet Smell of Success) d'Alexander Mackendrick (1957).
J'assume mes références explicites aux fictions hollywoodiennes dans le parti pris esthétique de représenter la beauté et l'intelligence que j'avais vue au milieu du chaos que nous vivions. Surtout qu'en contraste au même moment la campagne présidentielle était confuse et violente à bien des égards. J'avais besoin de m'accrocher aux visages des journalistes, à leurs paroles : c'était un parti pris esthétique. On s'en référait souvent à des peintres, avec la monteuse, Valérie Pico, ce qui m'a aidé à me guider dans le filmage. Il y avait une journaliste qu'on avait surnommée Botticelli, une autre c'était la Jeune fille à la perle, une autre Velázquez... Pour les hommes, je me souviens que nous parlions beaucoup de Delacroix qui s'y connaît un peu en héros...! Au moment de l'étalonnage, des références picturales flamandes m'ont guidée. Le tournage s'est beaucoup fait dans des conditions de très basses lumières et /ou en tournages nocturnes, donc les peintres flamands et Caravage étaient des références presque imposées. J'avais aussi en tête aussi des films de fiction américains où l'on voit une personne seule chercher dans une immense bibliothèque à New York avec la petite lumière à ses côtés alors que la pénombre se fait tout autour de lui. C'est ce genre de situations que nous avons retravaillé à l'étalonnage mais j'avais déjà cette idée de contrastes au moment du tournage.

"Depuis Mediapart" de Naruna Kaplan de Macedo © DOCKS 66 "Depuis Mediapart" de Naruna Kaplan de Macedo © DOCKS 66


C. L. : Pourquoi avoir privilégié le huis clos en restant prioritairement dans les bureaux à l'exception de quelques rares échappées à l'extérieur ?
N. K. de M. : Le film a subi beaucoup d'écritures et de réécritures. Nous avons cherché des financements et nous avons déposé différents dossiers avec diverses notes d'intentions. Le tout premier dossier, comme l'a rappelé Serge Lalou lors de la présentation du film au festival du cinéma politique de Carcassonne, avait comme intention de faire un portrait de la France à travers cette nouvelle génération de journalistes. Nous avions alors l'idée de suivre une manifestation avec tel journaliste, un meeting avec un autre... Avec cette note d'intentions, nous n'avons reçu aucun financement. J'en ai pris mon parti et j'ai accepté le huis clos et très franchement je pense que cela m'a sauvé. En effet, le cinéma est tout de même l'art de la condensation. C'est-à-dire qu'à partir de cette rédaction, nous avons pu condenser une vision de la France contemporaine. Contrairement au journal qui est à la fois national et international, le film n'avait pas vocation à être exhaustif. Ainsi, dans ce cas précis, l'absence de moyens m'a donné un carcan offrant une forme forte au film.

C. L. : Pourquoi après avoir commencé sur une enquête sur le harcèlement sexuel, tu t'es focalisée essentiellement sur la campagne présidentielle ?
N. K. de M. : Parce que la campagne pose un cadre mais une campagne présidentielle n'est qu'un symptôme. Et lorsque l'on parle également des Footbal Leaks et de la corruption délirante dans un milieu donné, cela fait miroir avec l'affaire Fillon qui arrive deux mois plus tard. Les choses se répondent et je pense qu'elles mettent en évidence un moment politique, et la campagne ne fait ainsi que révéler divers fonctionnements, déjà présents par ailleurs. Il aurait été dommage de ne voir Mediapart qu'à travers le prisme politique. Les différents sujets journalistiques dialoguent très bien entre eux au sein de la rédaction, même s'il est vrai que certains sujets affectent plus que d'autres à un moment donné.

C. L. : Le rapport au temps est fascinant dans le film, car tu suis des journalistes qui se fixent sur le temps présent en s'interdisant de prédire l'avenir, alors que le film est à présent vu par des spectateurs qui connaissent désormais l'issue de la campagne présidentielle, tout comme toi au moment du montage.
N. K. de M. : La réflexion à ce sujet repose sur l'idée que « le journalisme est interdit de futur ». C'est une phrase d'Edwy Plenel que je reprends dans le film, et qui souligne le fait qu'un journaliste doit se garder de toute prédiction. Je trouve cela intéressant car nous sommes à l'ère où l'opinion et les commentateurs politiques prennent beaucoup de place. Le journaliste, puisqu'il s'attache à des faits, peut réfléchir mais sa prise de position dans la cité se trouve dans l'analyse des faits plutôt que dans l'opinion. Je dois avouer que je m'attendais à connaître les nouvelles avant tout le monde, depuis la rédaction! Mais les journalistes se contentent de travailler à partir des faits, sans faire de prédictions. Contrairement à ce qu'Emmanuel Macron dit de la nécessité d'avoir des sachants, les journalistes ne sont pas ceux qui savent "plus", mais bien ceux qui analysent les faits. Les journalistes ne sont ni des juges, ni des Cassandre ni la Pythie de Delphes.
Pour ma part, n'étant pas journaliste, mon défi consistait à pouvoir créer quelque chose qui existe au-delà du temps narratif que je lui ai choisi, en le bornant et en le mettant en scène. Il faut voir comment ce film raisonne encore deux ans après la campagne présidentielle. L'important pour moi est de savoir ce que j'ai réussi à saisir de ce moment précis pour cette génération de journalistes et la France actuelle.
La position du journaliste va au-delà du réel en tentant de saisir quelque chose qui est contenu dans la beauté d'un geste, d'une parole, d'une pensée, d'un visage, d'un instant silencieux. Si le soir du résultat des élections présidentielles, ce n'est ni la gauche, ni la droite qui a gagné, qui en sort vainqueur ? Le film ne peut pas apporter une réponse, il pose la question.

C. L. : Il est essentiel que tu puisses préciser ta position en préambule du film, car on a tendance à attendre d'un film qu'il devienne la vérité sur un sujet donné.
N. K. de M. : En effet, certaines personnes pourraient attendre de moi d'être la porte-parole par mon film du journal Mediapart. Je pense que nous sommes dans un moment, dans notre rapport à l'image, où il y a une sorte d'injonction au réel. Le monde virtuel fait partie de notre quotidien et nous avons une soif d'ancrage dans ce qui serait de l'ordre du concret et du matériel. La position de l'artiste consiste à offrir une condensation du réel, du moins une manière de travailler le réel qui s'en détache. L'œuvre, de fiction ou de documentaire, dialogue en permanence avec le réel et c'est banal de le dire mais ça vaut la peine de le rappeler: dès qu'on pose sa caméra quelque part, on transforme le réel! J'ai privilégié les gros plans pour filmer la rédaction de Mediapart : ce point de vue exprime quelque chose de précis sur ce qui est en train de se passer et que je filme. La prétendue objectivité dans un tel moment est non seulement fallacieuse mais périlleuse. Qu'est-ce que cette objectivité par rapport au moment que l'on vit ? Ma position esthétique est subjective. Je ne prétends pas montrer ce que chacun souhaite voir de Mediapart, je propose de rencontrer ce que j'ai vu.

C. L. : En revanche, tu opères une forte mise à distance au moment du montage en prenant en considération tes rushes.
N. K. de M. : Cela commence avec Valérie Pico, qui était aussi la monteuse de Depuis Tel Aviv. Nous avons travaillé neuf mois ensemble : c'est beaucoup, sachant que nous regardions ensemble les rushes au fur et à mesure du tournage. Ce qu'elle me disait sur ce qu'elle voyait constituait la première matière du travail avec mon journal de bord. Car il y a une grande différence entre ce que l'on croit avoir filmé et l'enregistrement que l'on découvre sur la table du montage. C'est Valérie qui a permis cette première mise à distance en découvrant la musicalité propre au récit. C'est son oreille qui a monté cela. Et puis, par delà le montage du film à l'intérieur de la rédaction, nous nous sommes demandé comment mettre en scène ce flux d'informations qui peut avoir des côtés comiques par son aspect obsessionnel. Représenter ce que l'on voit à la télévision ou dans les vidéos sur YouTube, c'était une manière d'ancrer le film dans le temps, sachant que les messages sur Twitter ou Facebook apparaissaient déjà presqu'un peu ringards. Nous avons choisi d'insérer dans le film quelques vidéos musicales de Khaled Freak parce qu'elles semblaient pouvoir dire elles aussi quelque chose de l'époque que le film a saisi.

 

 

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Depuis Mediapart
de Naruna Kaplan de Macedo
Documentaire
99 minutes. France, 2018.
Couleur


Scénario : Naruna Kaplan de Macedo
Images : Sarah Blum
Montage : Valérie Pico
Son : Olivier Dandré, Mariette Goudier, Olivier Pelletier, Matthieu Perrot, Jocelyn Perrot
Étalonnage : Sarah Blum 
Producteur : Serge Lalou (Les Films d'Ici)
Codistribution (France) : Docks 66 et Ligne 7

 

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