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Billet de blog 9 septembre 2025

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11e édition du festival "Play It Again" : entretien avec Dominik Moll

Dans le cadre de la 11e édition du festival Play It Again ! qui se déroule partout en France du 19 au 29 septembre 2025 mettant en valeur l'histoire du cinéma avec la diffusion de films en copies restaurées, le réalisateur Dominik Moll viendra présenter son film « Harry, un ami qui vous veut du bien » le samedi 20 septembre 2025 à 20h00 au cinéma Les Fauvettes.

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Illustration 1
Dominik Moll © DR

Cédric Lépine : Quelle est l'importance du cinéma de répertoire, pour vous qui avez notamment participé à la réalisation de bonus de films de l'histoire du cinéma ?

Dominik Moll : Déjà parce qu'on se nourrit du cinéma, quand on est spectateur, mais d'autant plus quand on est réalisateur. Mon envie de m'intéresser au cinéma, à la fabrication de films, est venue en voyant des films et en me demandant comment c'était fabriqué.

Une des choses importantes pour moi a été la lecture des entretiens d'Hitchcock-Truffaut, autour de l'analyse très pratique et concrète de ses films, ce qui m'a permis de comprendre que la narration cinématographique reposait sur des choses très concrètes et pratiques, et pas forcément sur des concepts intellectuels, qui me paraissaient plus compliqués à appréhender. Je sais que mon envie de cinéma s'est beaucoup construite là-dessus, sur les films d'Hitchcock, mais aussi plein d'autres. Et puis, je continue à m'en nourrir.

C'est toujours un plaisir de voir et de revoir des films, qu'ils appartiennent au répertoire ou qu'ils soient contemporains. Je suis toujours content de voir un film, même récent, où tout à coup, je me dis qu'il y a une vraie proposition de cinéma, et d'autant plus quand ce sont des réalisatrices ou des réalisateurs jeunes. On sent alors une envie de quelqu'un qui a compris quelque chose du cinéma, et qui continue ce chemin construisant l'histoire du cinéma.

C. L. : Vous êtes un homme nourri de cette cinématographie reposant sur l'importance de penser les images pour une expérience de la salle. Comment voyez-vous cette arrivée d'Internet et du numérique surtout au moment où vous réalisez Harry, un ami qui vous veut du bien ?

D. M. : C'est vrai qu'à mon époque, pour découvrir des films, il fallait aller en salles ou à la cinémathèque, ou attendre qu'ils passent à la télévision, même s'il y avait déjà des VHS. L'expérience de la salle reste quand même une expérience très différente d'un ordinateur, ou même d'un vidéoprojecteur.

La salle du cinéma est l'un des seuls lieux, aujourd'hui, où l'on se déconnecte, où l'on est obligé, en principe, d'éteindre son portable. En effet, quand on regarde un film chez soi, il y a toujours le téléphone allumé, puis dès qu'il y a une notification, on va quand même regarder, ou alors il faut vraiment être très discipliné. Outre le fait que les conditions de visionnage en salles sont quand même autrement meilleures que sur des écrans numériques, c'est aussi une expérience que l'on partage, et où l'on s'immerge complètement dans une proposition narrative de quelqu'un qui a pensé le film. Par exemple, l'année dernière, j'ai revu Thelma & Louise en salles, et ce n'était pas du tout la même expérience qu'ailleurs, comme pour Léa Drucker qui me disait qu'elle avait vu French Connection ressorti en salles aussi.

C'est vrai que voir, dans le métro ou le RER, des films sur des tout petits écrans, c'est passer à côté d'une grande partie du film. Bon, après, il peut y avoir des contenus qui sont tout à fait adaptés à ce type de visionnage.

C. L. : La salle de cinéma incarne aussi le fait de sortir de chez soi, de s'ouvrir à une altérité, ce qui se passe ailleurs.

D. M. : Oui, mais aussi parce que c'est un rendez-vous : on a choisi la salle, on a choisi l'horaire, on est content d'y aller, on espère qu'on va être entraîné dans cette histoire, dans ce film, par les personnages. Il y a vraiment l'idée d'un rendez-vous avec le plaisir de savoir qu'il va avoir lieu à telle heure : tout cela joue aussi, bien sûr, sur les émotions.

C. L. : Pensez-vous votre mise en scène autour de l'opportunité de découvrir en gros plan sur un visage, un paysage émotionnel qui en dit long sans mot sur la psychologie du personnage en question ?

D. M. : Oui, après je ne limiterai pas la mise en scène aux gros plans. Ce que je trouve réellement intéressant dans le cinéma et dans le langage cinématographique, c'est le montage qui permet la juxtaposition de plans. C'est vrai que la singularité du cinéma comme forme artistique ou narrative, c'est le montage. Parce que des belles images, on peut les avoir dans la peinture, la musique, sur des disques. Quant aux comédiens qui jouent bien, on peut les retrouver au théâtre et la narration se retrouve dans un roman. Le cinéma combine tout ça et apporte le montage. Ce qui m'a toujours intéressé, c'est quand on met un plan et puis ensuite un autre plan, c'est quel sens et quelle émotion cela produit. Il s'agit ainsi de révéler ce qui est caché sous la surface. Comme vous parliez de visage, de gros plan, il s'agit de lire sur un visage et deviner ce qui se passe dans la tête du personnage. Pour cela, le montage est un outil formidable ! Il suffit de repenser à l'effet Koulechov.

C. L. : Redécouvrir 25 ans Harry, un ami qui vous veut du bien permet aussi d'y voir le conflit de classes sociales que l'on retrouve aussi dans votre dernier film Dossier 137.

D. M. : Au moment de Harry, en tout cas de la fabrication du film, je ne m'étais pas vraiment posé la question en termes de classes sociales, mais aussi parce que le personnage d'Harry est une abstraction, ou un nouveau riche. Je ne me dis pas que c'est un grand bourgeois ou un aristocrate : on ne sait pas très bien d'où il vient, mais aussi parce que c'est un fantasme psychanalytique. Il représente un peu les pulsions enfouies de l'autre personnage interprété par Laurent Lucas.

C'est vrai qu'après, dans l'évolution de mon travail, j'ai senti que petit à petit, il y avait un intérêt croissant pour m'inscrire plus fortement dans des sujets contemporains ou dans des thématiques liées à l'actualité. Tout a commencé avec Des nouvelles de la planète Mars (2016) où la question de l'engagement est très présente. Il y a eu la série Eden, sur les destins de migrants à travers l'Europe. On m'a demandé de reprendre ce projet de série en cours de développement, qui m'a fait peur parce que je me demandais comment rendre justice à un sujet aussi complexe. Finalement, je m'y suis plongé dedans en me documentant. C'est aussi l'histoire d'individus qu'il faut traiter aussi avec les ressorts de la narration classique hitchcockienne ou autre.

Cet intérêt pour la réalité sociale s'est poursuivi avec Seules les bêtes (2019) et surtout avec La Nuit du 12 (2022) et Dossier 137 (2025). Mon travail peut contribuer à éclairer certaines choses ou au moins à changer les choses. Si cela me paraît très ambitieux, au moins cela peut susciter des discussions ou des questionnements. Il y a aussi beaucoup de films qui ne sont pas forcément liés à l'actualité que je trouve formidables.

Néanmoins, mes films restent des films de genre, en tant notamment qu'enquêtes policières. Le film de genre a toujours eu cet avantage de fonctionner sur des codes que les gens connaissent, où ils se sentent en terrain familier.

C. L. : Peut-on à présent appréhender et découvrir Harry, un ami qui vous veut du bien, 25 ans plus tard comme un portrait saisi d'une époque et d'une société ?

D. M. : Oui, mais j'ai l'impression, pour avoir une vision plus large, qu'il faudrait prendre tous les films français de l'an 2000. Ça ne peut pas se limiter à un seul film. On pourrait aussi dire que Harry a quelque chose de presque trumpien dans ses solutions très radicales.

Je ne pense pas que ce soit quelque chose qui soit spécifiquement lié à cette époque-là et que les rapports humains ou les rapports de force qui sont décrits dans le film pourraient être toujours valables aujourd'hui. Après, c'est presque plus sur les détails que le film retranscrit une époque... Ainsi, c'était vraiment l'époque des premiers téléphones portables et ainsi, il n'y a que le frère qui a un téléphone portable alors que les autres n'en n'ont pas. C'est vrai que si, dans le film, tout le monde avait été équipé de smartphone, on aurait dû raconter l'histoire différemment.

Nous sommes plus dans un scénario psychologique et psychanalytique. Tandis que Des nouvelles de la planète Mars, avec le personnage de François Damiens, parle davantage d'une réelle inquiétude sur le cours que prend le monde.

Harry..., on l'a tourné en 1999, à une époque où il n'y avait pas encore eu le 11 septembre, et où la chute du mur de Berlin laissait entrevoir la « fin de l'Histoire ». On se disait que maintenant, tout allait vers le mieux, même s'il y avait eu la guerre et les génocides en ex Yougoslavie et au Rwanda, etc., plusieurs signes qui annonçaient le monde à venir.

Illustration 2

Harry, un ami qui vous veut du bien
de Dominik Moll
Fiction
111 minutes. France, 2000.
Couleur
Langue originale : français

Avec : Laurent Lucas (Michel), Sergi López (Harry), Mathilde Seigner (Claire), Sophie Guillemin (Prune), Liliane Rovère (la mère), Dominique Rozan (le père), Michel Fau (Éric), Victoire de Koster (Jeanne), Laurie Caminita (Sarah), Lorena Caminita (Iris)
Scénario : Gilles Marchand et Dominik Moll
Images : Matthieu Poirot-Delpech
Montage : Yannick Kergoat
Musique : David Whitaker
Son : Gérard Hardy, Gérard Lamps et François Maurel
Décors : Michel Barthélémy
Costumes : Virginie Montel
Production : Michel Saint-Jean et Éric Zaouali
Sociétés de production : Diaphana Films et M6 Films

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