Entretien avec Mathieu Colloghan, auteur du roman graphique "Manif"

Cet entretien avec Mathieu Colloghan a été réalisé à l'occasion de la sortie de son roman graphique "Manif" aux éditions Adespote.

Cédric Lépine : Pouvez-vous décrire l’hommage que vous avez tenu à rendre à la manif comme espace de l’expérience collective ?
Mathieu Colloghan :
Je ne visais pas à rendre hommage en fait !
Ma démarche, avec ce roman graphique, comme avec mes peintures, est une tentative militante, à ma hauteur et avec mes limites, évidemment. Il s'agit d'essayer de porter, dans des espaces où elles sont peu présentes, des représentations des mouvements sociaux, de l'histoire révolutionnaire et des questions politiques.
C'est ainsi, à mon humble niveau, participer à la constitution de ce qu'Oskar Neight appelle "un espace public oppositionnel". Je vais faire du Adorno de comptoir, je m'en excuse : pour qu'un groupe constitué puisse peser dans la société, voir changer la société ou changer de société, il faut qu'il soit constitué dans l'espace public, qu'il puisse s'identifier lui-même, se penser comme groupe et donc être visible, être montré.
Lors de la révolution française, pourtant révolution populaire, le seul groupe constitué en capacité de contester l'hégémonie de l'aristocratie, c'était la bourgeoisie. Elle avait ses valeurs, son imaginaire, sa littérature, son mode de vie. Tout ce qui la rendait légitime pour se saisir du pouvoir quand il a vacillé. Le mouvement ouvrier a aussi eu son espace public, de la fin du XIXe au milieu du XXe : sa presse ouvrière, ses chansons, son histoire, ses martyres, ses valeurs. Les acteurs du mouvement ouvrier rêvaient alors d'améliorer leurs conditions de vie : de vivre mieux en tant qu'ouvrier, pas de vivre comme des cadres supérieurs. Sur cette question, il y a eu une sacré régression ! L'hégémonie gramscienne semble aujourd'hui plus être du côté de la figure de Macron ou Sarkozy - de jeunes traîtres arrivistes assoiffés de pouvoir - que du working class hero : on semble tous fredonner avec les Massilia Sound System "On voudrait tous être Bill Gates et Bill Clinton et Monica."
Il n'en est que plus impératif de faire vivre des espaces oppositionnels pour les classes populaires, pour les racisés, les femmes, etc. C'est le rôle des chercheurs, des partis, des syndicats.
Pour des auteurs ou des artistes, il s'agit de participer à la représentation de cet imaginaire.
Je pense qu'il y a une raison de rester optimiste dans cette période politique rugueuse : pour qu'il y ait un gagnant, il faut qu'il y ait des perdants et plus le gagnant est un grand gagnant plus nous sommes nombreux à être des perdants. Le nombre est de notre côté ! Les laudateurs assurés du triomphe libéral font un peu penser au fou qui va à la grille de l'asile et interpelle les passant dehors : "et vous êtes nombreux à l'intérieur ?" C'est vrai au niveau national, mais encore plus d'un point de vue international : ceux qui profitent du système sont si peu nombreux !

manif-1
Pour répondre à votre question plus directement : il ne s'agit en tout cas nullement d'un hommage posthume, d'une célébration historique. Au contraire, j'ai voulu normaliser, décrire comme une normalité du quotidien la manifestation, à hauteur d'homme.
Cependant, je dois aussi admettre mon attachement sentimental à cette forme de lutte. Il arrive que manifester tienne du sacrifice (quand on est 20 sous la pluie et le froid ou coincé des heures sans bouger derrière une sono à fond) mais les manifestations sont souvent un moment sympa : l'espace public redevient piéton. C'est un moment chômé, de promenade. Avec le temps, on y retrouve des habitués, des amis. Il y a aussi un côté spectacle : les cortèges peuvent être inventifs, les slogans très drôles ou sinistres, il y a de la musique. Parfois, c'est aussi le lieu pour déverser sa colère face aux événements. ça peut être un grand moment de fraternité ou un moment de tension extrême.
Ceci dit, je ne veux pas parler des manifs comme d'une sorte de loisir créatif. C'est surtout un moment ou un sentiment, une analyse, qui se traduit physiquement. Quand un murmure de colère traverse la foule, comme s 'il s'agissait d'un spectre hantant le corps de la manifestation ; quand la manif est joyeuse et dynamique et matérialise ainsi la puissance du collectif ; quand elle se heurte à la violence d'État ... Ces instants marquent, ils permettent de toucher des éléments réels souvent impalpables.

Je me rends bien compte qu'il y a cette contradiction dans ma description des manifestations : mes personnages sont normaux, ils ont froid quand ils piétinent et se désolent de manger de mauvais sandwichs en regardant passer des cortèges navrant - en cela, ils racontent la normalité - et donc la légitimité - de la manifestation répu-nation ordinaire. Cependant, ces personnages racontent aussi l'émotion qu'il peut y avoir dans ces manifs, l'extraordinaire héritage parfois héroïque et poignant charrié par ces cortèges.

Je sais : raconter ainsi, ça peut paraître dogmatique et pompeux. Il me semble que le support - le roman graphique - donne un ton plus léger à ces questions. J'ai essayé de ne pas étouffer le lecteur. Il me semble qu'il y a le même décalage entre un texte d'analyse politique et un roman graphique, qu'entre un discours politique et une chanson politisée.

 

C. L. : Comment a évolué la manif à l’heure d’Internet où les mobilisations, les rendez-vous se font sur le monde virtuel ?
M. C. :
Évidemment, les progrès des modes de communication révolutionnent l'histoire militante.
Sans doute la poste royale a renforcée le pouvoir totalitaire des rois. Les sémaphores de la révolution ont changé la perception d'un territoire national qui pouvait être traversé par un message en une seule journée. Le télégraphe a aidé le mouvement syndical à se développer sous une forme internationale, etc. Même le fax, durant le mouvement social de 1995, a joué un rôle très important dans le développement des coordinations étudiantes en changeant la place alors centrale qu'occupaient les syndicats pour coordonner. Il est évident qu'Internet a fondamentalement changé les mouvements sociaux. Le mouvement altermondialiste est sans doute un des enfants de cette technologie. La mobilisation contre l'AMI, par exemple ? a été une mobilisation via le net. Et une mobilisation victorieuse ! Ce mouvement, par définition international, n'aurait certainement pas eu ce développement sans Internet.

Cependant (pour ne plus utiliser le très macronien "en même temps"), je me méfie des discours technophiles. Combien de nouvelles inventions ont été présentées comme révolutionnaires, comme un séisme civilisationnel ! Il y a un quart de siècle, par exemple, le minitel nous faisait, parait-il, entrer dans l'ère de la sexualité virtuelle. Bientôt, il n'y aurait plus de sexualité qu'à travers des écrans.
SI on met de côté les adorateurs des techniques, avec leur blabla transhumaniste, il y a surtout un procédé commercial : il faut acheter la dernière version, le dernier modèle.
Et en plus quand cette technophilie peut s'accompagner de l'annonce de l'agonie des mouvements sociaux, des partis politiques, etc.
Il y a 10-15 ans, les pétitions en ligne et les manifestations virtuelles à base de clics allaient tout changer. Sauf que non. Les manifestations physiques, dans le réel, continuent d'exister.
Une banderole se porte toujours à bout de bras, un autoroute se bloque avec des camions, une préfecture s'incendie avec du feu, un palais d'hiver se prend toujours au fusil. La fonction sociale et affective, la construction de l'imaginaire et du récit militant continue à passer aussi par les manifestations, les tracts, le café après la manif.

manif-2
Malgré cette restriction sur les progrès techniques, il me semble que les mouvements sociaux ont été effectivement bouleversés par certains progrès.
Au moins trois grandes évolutions technologiques ont changé la politique :
- La première, c'est la place centrale que les médias ont pris dans l'espace public, dans la démocratie.
Combien de mouvements sociaux, de partis, se sont développés tant qu'il y avait une couverture médiatique importante et positive et se sont effondrés quand la couverture est devenue plus faible ? Combien de militants acceptent un engagement qui passe sous les radars médiatiques ?
Ce rapport narcissique aux médias, cette fébrilité médiatique est pour moi un changement en profondeur important car avoir les médias comme arbitres des élégances politiques est particulièrement problématique tant l'espace médiatique est dominé par des grands groupes industriels dont les intérêts divergent de ceux des mouvements sociaux.
- Deuxième évolution technique : le Net 2.0 (l'Internet utilisable sans compétence technique). Voilà qui a fait exploser les sources d'information et de contre-information. Par exemple, la campagne du non au TCE est passée largement par les réseaux sociaux. Mais il s'agit là d'une évolution à côté des manifestations, pas à la place.
- Finalement, le téléphone portable est peut-être l'évolution récente qui a le plus changé les manifestations. Cela permet des coordinations très souples des mouvements, le fait de mieux coordonner une action, d'être plus autonome dans une manif.

Le soir de ses 80 ans, René Vautier, figure du cinéma engagé des années 1960 et 1970, m'avait raconté son immense optimisme sur l'évolution que représentait le téléphone portable avec caméra avec les réseaux sociaux du Net 2.0 pour les luttes. Pour lui, n'importe quel gamin pouvait filmer sa grève, la raconter en ligne et être lu et vu largement sans passer par la censure ou l'évaluation des médias traditionnels.
Voilà sans doute un grand changement.

Il faudrait aussi parler des progrès techniques de l'arsenal répressif des CRS, policiers ou gardes mobiles. De tels "progrès" techniques répondent bien à un besoin nullement virtuel.

 

C. L. : Entre le cadre d’une manif parisienne où se situe votre histoire et les autres manif à travers le monde, peut-on y voir une tradition capable de dépasser les frontières et qui réunit les peuples autour des mêmes intérêts ?
M. C. :
Évidemment, il faut se méfier de nos tropismes et ne pas projeter sur des événements à l'autre bout du monde une lecture française. Il me semble cependant qu'il y a des constantes. Elles sont largement dues à la globalisation des raisons de manifester. Les questions sociales, environnementales, le pacifisme, le rejet du système dominant... Ce ne sont pas des revendications franco-françaises mais internationales. D'autant que l'internationalisation du système économique et du mode de vie qu'il promeut, via les accords de libre échange internationaux, la reproduction des stratégies de casse sociale et de démantèlement de l'État-Providence, la globalisation des marchés, finissent par donner les mêmes motifs de mécontentement, les mêmes ennemis sur toute la planète.

Mais il est vrai qu'il y a des cultures différentes de la manifestation, plus ou moins violente, plus ou moins réprimée et même des éléments profondément locaux dans la manière de manifester, dans la référence des slogans, dans la stance même. Mais ça, c'est l'écume.

manif-3

Les manifestations, où qu'elles soient, restent des moments de regroupement - on s'y retrouve - et de révolte. C'est un peu cet exotisme de surface et cette proximité sur le fond que j'ai essayé d'aborder.

 

C. L. : Le roman graphique, à la différence des médias pour lesquels vous dessinez, est-il un moyen alternatif pour vous de prendre le temps d’informer, notamment ici autour de l’histoire peu connue des manifestations ?
M. C. :
Il y a effectivement quelque chose de spécifique : c'est le temps. Un dessin de presse doit être court à lire. S'il est bavard, c'est qu'il est raté. Le roman graphique permet de prendre son temps. C'est d'ailleurs quelque chose de compliqué à vivre durant le processus créatif. Je livre tous les mois une planche pour un journal d'écologie radicale. Je dois me faire violence assez souvent pour être synthétique, et parfois même pour être assez long. Dans un roman graphique, je ne me suis pas astreint à un rythme, à une pagination serrée. Manif n'a pas arrêté de changer de format au gré de l'écriture. Au début, une poignée de pages, puis une centaine. Plus de 200 à un moment. Je n'ai pas non plus visé à l'exhaustif d'une thèse, à équilibrer le propos. Bien sûr, il y a des contraintes narratives mais le fait de pouvoir continuer sur un sujet si nécessaire pour moi, c'est une liberté d'écriture totale un peu déstabilisante. Heureusement, les discussions avec mon éditeur ont ensuite permis non seulement des corrections, mais aussi de me sécuriser : oui, ce que j'écrivais avait un sens pour autrui.

manif-4
Et puis, le roman graphique reste dans la grande famille de la bande dessinée, avec son lectorat spécifique parfois très éloigné des lectures politiques. C'était pour moi aussi l'occasion d'essayer de faire entrer clandestinement la politique dans d'autres espaces culturels.

 

C. L. : Les mouvements Occupy, Indignados, Nuit debouts constituent-ils pour vous une évolution naturelle de la manif où la résistance s’est opposée à l’idée du mouvement pour prendre le temps de se parler dans un processus plus démocratique de réaliser une communauté humaine de pensée ?
M. C. :
Je ne me risquerai pas à un avis définitif sur l'avenir, qui s'obstine à changer en permanence. Il me semble que c'est dans L'Insurgé que Jules Vallès raconte qu'au soir d'une manifestation désastreuse, il rentre chez lui dépité, persuadé que rien de progressiste ne se fera en France alors qu'il est à quelques semaines de la Commune de Paris.
Alors, disons avec beaucoup de conditionnel, que les formes du type Occupy ou des Indignés représentent des évolutions importantes de l'organisation collective politique, son futur possible, non seulement pour les manifestations, mais aussi des meetings, de la forme parti, etc. En France, on a vu cette crise des formes orthodoxes portées par l'écologie politique, puis par l'altermondialisme et, après le 21 avril 2002, plus largement encore, avec de multiples tentatives de pratiques alternatives (forums, ateliers participatif, mobilisation flash mob, réseaux, horizontalité, etc.).
L'occupation de la Puerta del Sol était vraiment le fruit du travail de fond de ses groupes anti-autoritaires et féministes. Le mouvement altermondialiste avait aussi amené un élément important : on peut avoir un même mouvement avec des universitaires venant prendre la parole dans les institutions, des réseaux d'experts, des mouvements sociaux de base, des actions coup de poing de groupes radicaux). Cette polymorphie des modes de militantisme entraîne de fait une décentralisation des pouvoirs, plus de démocratie.
Sauf que... Sauf qu'il est frappant de voir que les formes organisationnelles qui ont émergé à gauche dans la dernière période - le NPA puis le PG/FI - sont eux, sur la forme - d'une rare orthodoxie : un leader charismatique et médiatisé, des militants impliqués plus dans l'action que dans l'élaboration programmatique, une stratégie infléchie par des préoccupations électorales - ou validée ou non par les résultats électoraux -, une certaine prédation des mouvements sociaux. Tout cela est très classique et semble donner le sentiments d'un retour à la forme classique. Dans cette forme, la manifestation Bastille-Nation reprend ses droits et les nouvelles formes de militantisme ne sont que des futurs potentiels, en rien des certitudes.

Je pense malgré tout qu'il y a une réticence de plus en plus grande à faire le petit soldat (voter ceci, manifester de là à là...) qui tient aussi bien à une plus grande exigence intellectuelle, un rejet d'un certain panurgisme militant (on rechigne à déléguer à d'autres des choix stratégiques qu'il conviendrait d'appliquer sans les comprendre) qu'à un individualisme et un rapport consommateur à l'action politique, fruit du triomphe idéologique libéral.

Les appels à prendre le carré de tête des manifs est pour moi la matérialisation la plus visible aujourd'hui de la remise en cause du format des manifs.

 

C. L. : Qu’attendez-vous d’un roman graphique ?
M. C. :
J'ai une affection particulière pour ce qu'on appelle le roman graphique, que je définirais comme de la bande dessinée d'auteur, pour adulte, aux formats divers. C'est bien plus proche du roman que de la bande dessinée classique. Un roman, pas un roman illustré. Un roman qui serait dans une autre langue que le seul texte. C'est un monde entier dans quelques centimètres carré. Une plongée dans des univers, des milieux, des névroses, des espaces totalement étrangers au mien. Parfois, c'est par son formalisme qu'il est enthousiasmant. Depuis le milieu des années 1990, de petits éditeurs indépendants ont révolutionné l'aspect formel de la bande dessinée en en explosant les cadres.

manif-6
Cependant, une fois qu'on a constaté que le roman graphique a hissé la bande dessinée au rang d’œuvre littéraire, il faut aussi le lire et l'évaluer comme on le ferait d'un roman (pourquoi dessiner cela ? qu'est-ce que cela apporte ? et pourquoi l'éditer ? quel est l’intérêt du contenu ?). Là, je deviens un lecteur mauvais public. Il y a une tentation "nouveau roman" post-moderne dans la production la plus pointue du roman graphique centré sur le formalisme qui m'ennuie.
Mais il y a encore beaucoup de formes et de sujets à explorer dans ce média : c'est riche, prometteur. Bref, ça peut légitimement être enthousiasmant !

couverture-finale
Manif
de Mathieu Colloghan

Nombre de pages : 189
Date de sortie (France) : 7 novembre 2017
Éditeur : Adespote

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.