Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
Abonné·e de Mediapart

2013 Billets

5 Éditions

Billet de blog 11 févr. 2015

En 2003 déjà, la politique de l’exclusion à l’œuvre : quand Sarkozy Valls en un temps

En DVD : Caravane 55, de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun

Cédric Lépine
Critique de cinéma, essais littéraires, littérature jeunesse, sujets de société et environnementaux
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

© Caravane Films

En DVD : Caravane 55, de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun

En 2003 dans la commune d’Achères dans les Yvelines plusieurs familles roms sont installées dans des caravanes rafistolées pour l’occasion afin de servir de logement. Avec le soutien de la mairie, plusieurs enfants ont pu être scolarisés. Face à cette volonté réciproque d’intégration entre accueillants et accueillis, des finalités politiques d’autres sphères s’appliquent avec cynisme : le préfet Bernard Niquet, fraîchement choisi (19 décembre 2002), a décidé d’employer la force pour chasser toute personne en situation irrégulière des Yvelines (son dévouement sans failles se poursuit dans les autres préfectures dont il a la responsabilité et son haut « fait d’armes » consistera à l’expulsion musclée d’un adolescent polyhandicapé kosovar et de sa famille en mai 2010). En l’occurrence, durant la nuit du 5 mars 2003, les forces de police épaulées par les CRS embarquent les occupants des caravanes, celles-ci étant immédiatement et systématiquement détruites. L’exercice de l’État dans l’application des lois s’avère effroyable dans ce documentaire : le soin appliqué à détruire les caravanes relève davantage du sadisme décomplexé que d’une volonté de servir au mieux les populations d’un territoire. La « chasse aux Roms », leitmotiv de la présidence de Sarkozy, avait donc commencé plus tôt durant son ministère en tant que ministre de l’Intérieur fraîchement élu (7 mai 2002). La démarche des réalisatrices Valérie Mitteaux et Anna Pitoun consiste à aller sur le terrain rendre compte avec leur caméra de la réalité concrète de l’application de lois douteuses. On sent dans cette prise de position l’urgence de témoigner au plus vite d’une situation limite où un État s’engage à enfreindre les droits de l’Homme les plus élémentaires. Les populations roms sont vite devenues les plus stigmatisées en France, portant le lourd fardeau de bouc émissaire traditionnellement dévolus dans l’histoire de ce pays aux nomades. À l’heure où la politique nationale est étroitement liée à la construction européenne, quelle est la place pour les Européens à proprement parler ? Car venus de Roumanie, les Roms sont bien des Européens et si espace européen de libre échange il doit y avoir, le profit devrait se diriger bien davantage du côté des individus que de la spéculation financière. La question mérite d’être posée à l’heure où le film Spartacus et Cassandra qui sort en salles ce mercredi 11 février 2015 tente aussi de partager leurs histoires de vie. Le documentaire Caravane 55 met en avant un personnage dont la conviction à vouloir s’intégrer dépasse toutes les violences politiques qu’elle trouve sur son chemin. Il s’agit de Salcuta Filan, jeune veuve de 29 ans en 2003 dont les enfants sont scolarisés mais qui vit sous l’épée de Damoclès de l’expulsion : le numéro 55 écrit rapidement à la bombe par les forces de police facilite l’identification pour mieux répertorier et expulser le moment venu. Malgré cette pression, elle résiste et reste à Achères le soir de la descente de police cette nuit du 5 mars 2003. Il faut préciser que la municipalité est de leur côté et répond présente cette nuit-là pour s’opposer à l’expulsion. La faillite de l’État qui devrait être soucieuse de bien vivre ensemble apparaît clairement dans ce cas : le drame est qu’à la tête de l’État se trouvent des individus capables de prôner l’idéologie selon laquelle il n’y a pas de communauté sans exclusion, le choix de l’exclusion revenant à ces responsables politiques.

Prises dans l’urgence de communiquer cette tragique nuit, les réalisatrices poursuivent leur documentaire en suivant le parcours de Salcuta Filan dont la ténacité sera récompensée par la prise de position citoyenne de la mairie d’Achères. L’objectif de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun n’est pas seulement de dénoncer les injustices et autres atteintes au respect des droits de l’Homme, mais aussi de montrer que l’intégration sociale est possible à partir du moment où plusieurs individus s’impliquent et assument leur rôle d’hôte. En 2015, la stigmatisation des Roms étant toujours à l’ordre du jour et la présidence d’Hollande soutenue et renforcée par le gouvernement Valls entérinant les choix politiques de la décennie précédente (cf. les propos du président Hollande lors de sa conférence de presse en date du 14 janvier 2014), ce documentaire de 2003 se devait malgré tout de faire le point sur l’actualité la plus récente : pour cette raison, les coréalisatrices ont décidé de retrouver Salcuta Filan et témoigner de sa nouvelle situation dans un documentaire toujours en préproduction et qui est actuellement intitulé 8 avenue Lénine.

Ce projet est actuellement en cours de production est en financement participatif ici :

 http://fr.ulule.com/8-avenue-lenine/

© 

Caravane 55

de Valérie Mitteaux et Anna Pitoun

France - 2003.

Durée : 55 min

Couleur

Langue : français - Sous-titres : français.

Éditeur : Doriane Films

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
La visite du ministre Lecornu a renforcé la colère des Guadeloupéens
Le barrage de La Boucan est l'une des places fortes de la contestation actuelle sur l’île. À Sainte-Rose, le barrage n’est pas tant tenu au nom de la lutte contre l’obligation vaccinale que pour des problèmes bien plus larges. Eau, chlordécone, vie chère, mépris de la métropole... autant de sujets que la visite express du ministre des outre-mer a exacerbés.
par Christophe Gueugneau
Journal — France
L’émancipation de la Guadeloupe, toujours questionnée, loin d’être adoptée
Alors qu’une crise sociale secoue l’île antillaise, le ministre des outre-mer, Sébastien Lecornu, a lâché le mot : « autonomie ». Une question statutaire qui parcourt la population depuis des années et cristallise son identité, mais qui peine à aboutir.
par Amandine Ascensio
Journal — France
Didier Raoult éreinté par son propre maître à penser
Didier Raoult défend un traitement inefficace et dangereux contre la tuberculose prescrit sans autorisation au sein de son institut, depuis au moins 2017. Le professeur Jacques Grosset, qu’il considère comme son « maître et numéro un mondial du traitement de la tuberculose », désapprouve lui-même ce traitement qui va « à l’encontre de l’éthique et de la morale médicale ». Interviewé par Mediapart, Jacques Grosset estime qu’il est « intolérable de traiter ainsi des patients ».
par Pascale Pascariello
Journal — International
Variant Omicron : l’urgence de lever les brevets sur les vaccins
L’émergence du variant Omicron devrait réveiller les pays riches : sans un accès aux vaccins contre le Covid-19 dans le monde entier, la pandémie est amenée à durer. Or Omicron a au contraire servi d’excuse pour repousser la discussion à l’OMC sur la levée temporaire des droits de propriété intellectuelle.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Les communautés masculinistes (1/12)
Cet article présente un dossier de recherche sur le masculinisme. Pendant 6 mois, je me suis plongé dans les écrits de la manosphère (MGTOW, Incels, Zemmour, Soral etc.), pour analyser les complémentarités et les divergences idéologiques. Alors que l'antiféminisme gagne en puissance tout en se radicalisant, il est indispensable de montrer sa dangerosité pour faire cesser le déni.
par Marcuss
Billet de blog
Pour une visibilisation des violences faites aux femmes et minorités de genre noires
La journée internationale des violences faites aux femmes est un événement qui prend de plus en plus d'importance dans l'agenda politique féministe. Cependant fort est de constater qu'il continue à invisibiliser bon nombre de violences vécues spécifiquement par les personnes noires à l’intersection du cis-sexisme et du racisme.
par MWASI
Billet de blog
Ensemble, contre les violences sexistes et sexuelles dans nos organisations !
[Rediffusion] Dans la perspective de la Journée internationale pour l'élimination des violences faites aux femmes, un ensemble d'organisations - partis et syndicats - s'allient pour faire cesser l'impunité au sein de leurs structures. « Nous avons décidé de nous rencontrer, de nous parler, et pour la première fois de travailler ensemble afin de nous rendre plus fort.e.s [...] Nous, organisations syndicales et politiques, affirmons que les violences sexistes et sexuelles ne doivent pas trouver de place dans nos structures ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Pas de paix sans avoir gagné la guerre
« Être victime de », ce n’est pas égal à « être une victime » au sens ontologique. Ce n’est pas une question d’essence. C’est une question d’existence. C’est un accident dans une vie. On est victime de quelque chose et on espère qu'on pourra, dans l’immense majorité des cas, tourner la page. Certaines s’en relèvent, toutes espèrent pouvoir le faire, d’autres ne s’en relèvent jamais.
par eth-85