Entretien avec Anne Alix, pour son film "Il se passe quelque chose"

Anne Alix était venue présenter son nouveau film « Il se passe quelque chose » au Festival International du film de La Rochelle. C'est à cette occasion que cet entretien a été réalisé au préalable de la sortie nationale du film le mercredi 15 août 2018.

Anne Alix © Philippe Lebruman Anne Alix © Philippe Lebruman
Cédric Lépine : L'idée du voyage comme générateur d'histoires est-elle à l'origine de ce film ?
Anne Alix :
 Je suis abonnée aux road movies, c'est ma forme malgré moi ! En effet, toutes mes fictions sont liées à cette forme. Je pense que le road movie comble ma curiosité du monde et des autres.


C. L. : Au moment de l'écriture du scénario, comment imagine-t-on la rencontre entre les personnages de fiction et les personnages réels ?
A. A. :
  Le scénario a beaucoup évolué. Je l’ai presque abandonné. Il commençait à dater et j'ai ressenti le besoin de le revivifier. J’ai alors décidé que ses deux héroïnes au lieu de rencontres préécrites feraient des rencontres réelles. Il était alors question de rêver ce qui pourrait advenir de ces rencontres sans fermer le champ des possibles, en proposant des situations qu’il fallait ensuite laisser vivre, au risque de se tromper... et ça a été généralement fantastique. Un exemple : au départ, j'avais écrit qu'Irma raconterait son suicide dans une soirée d’anniversaire, mais décidé en retravaillant le film qu’on tenterait la scène dans un bar qui existe et qui me plaisait beaucoup, au moment d’un karaoké. Les gens au moment du tournage ignoraient ce qu'elle allait dire. Leur réaction a dépassé tout ce que je pouvais imaginer : si je l'avais mise en scène, je serai difficilement parvenue à cette force là. J'ai choisi de filmer certaines personnes parce qu’elles racontent une réalité qui m'intéresse. Ensuite j’ai fait un pari sur des situations où je les mets en rapport avec mes personnages de fiction - sans clore les choses évidemment. 
Nous sommes donc passé d’un scénario très écrit - dont j’ai juste conservé les scènes se passant entre les deux femmes et concernant leur relation, leur trajectoire et quelques thématiques auxquelles je tenais. Autrement, je voulais laisser advenir en l'état le réel. Mon travail a avant tout été de mettre en confiance les non professionnels en les encourageant à être eux-mêmes. Tout en les aidant par la mise en situation : Lorsque Jean emmène Irma et lui parle de sa vie, cela se passe dans un endroit qui fait partie de sa propre histoire, ce qui lui permettait de parler plus facilement de son intimité.

C. L. : Quel temps accordez-vous aux repérages des lieux de tournage et au choix des acteurs non professionnels ?
A. A. :
  J'ai passé un mois à sillonner avec mon assistant un petit périmètre qui m’intéressait et les rencontres au final se sont faites assez vite. Dans certains cas, j'ai découvert des lieux et des gens étaient associées à ces lieux. Nous avons tenu un journal de « notre propre road movie ». C’est dans ce temps qu’il nous fallait découvrir quelle nouvelle fiction allait émerger. J’ai suivi mes intuitions. Je savais où je voulais aller mais j'ai redéployé mon récit différemment et de nouvelles choses sont apparues. Puis je me suis enfermée un mois et demi pour observer tout le matériel ramené de ce repérage et réécrire ou plutôt imaginer la nouvelle trajectoire du film. Ensuite je suis revenue vers les personnes rencontrées pour leur proposer « un rôle » que j’avais imaginé pour elles. Il ne s'est donc pas agi pas de faire coïncider des personnes avec un scénario écrit : c'est plutôt les personnes réelles qui sont devenues la matière même du récit. Le film est le résultat de ce que m'a inspiré le réel traversé. 

C. L. : Est-ce que les acteurs professionnels ont été un relais pour toi sur le tournage pour diriger les acteurs non professionnels ?
A. A. :
 C'était le cas sur mon précédent film, moins dans celui-là. Cette fois-ci, j'ai demandé à mes comédiennes professionnelles de connaître profondément leur personnage pour l'incarner afin d'être dans le même niveau de réalité que les personnes rencontrées. Ça les a, en quelque sorte, obligées à sortir de leur zone de confort. 

"Il se passe quelque chose" d'Anne Alix © DR "Il se passe quelque chose" d'Anne Alix © DR


C. L. : Pourquoi vos protagonistes sont deux étrangères entre elles et au pays qu'elles parcourent ? 
A. A. :
 Ce film est un peu le pendant d'un road movie que j'avais fait pour Arte en 2002 où un Français et un Italien se retrouvaient en Scandinavie et dans lequel Kati Outinen jouait un rôle secondaire - je suis fan de Kaurismaki. Suite à cette belle rencontre, j’ai eu très envie de la faire jouer à nouveau: de là est né le personnage d'Irma qui était, comme Kati, finlandaise. J'ai eu très vite envie de lui opposer un autre personnage d'une autre nationalité. Du tandem masculin, j’ai donc glissé vers un tandem féminin. Le regard de l'étranger permet un regard décalé et donc de voir de nouvelles choses de notre propre pays. 

C. L. : Cette histoire devient un véritable enjeu à l'heure où dans le cinéma français les actrices qui approchent la cinquantaine ont de moins en moins de rôles, notamment en tant que protagonistes.
A. A. :
 Globalement, ce film part de la volonté de représenter des personnes que l'on ne représente pas habituellement. En effet, quand on ne voit pas les gens, quelque part ils n’existent pas – ou comme fantasme ce qui est en général très pauvre. Le personnage d'Irma représente quelqu'un qui n'a plus de place au monde à cause de son âge, de son absence de travail. On est actuellement dans un monde de fou où à 45 ans on est considéré comme un senior ! Le film milite à cet égard en effet contre un état du monde appauvri, bien au-delà de la simple question de l’âge.

C. L. : La lumière qui inonde tout le film fait un contrepoint aux drames individuels des personnages.
A. A. :
 C'est là une inspiration de Van Gogh. Je souhaitais parler de choses difficiles (une femme en situation de crise) sans pour autant plomber le public. Il y a une énergie de vie à travers ces gens qu’on rencontre et qui se battent alors que leur vie n'est pas facile. Ce n'est jamais triste, au contraire, cela donne envie de ne pas se laisser abattre. Ça va contre la résignation dominante, car lorsque l'on est acteur de sa vie, on est présent au monde. Le film ne cache pas pour autant les difficultés de la vie : il présente des gens debout. Ces personnes qui connaissent la dureté de la vie savent en retour être légers.

C. L. : Autour du guide touristique que doit écrire l'un des personnages, émerge ce questionnement sur le rapport aux lieux que l'on traverse au moment où l'on est en vacances.
A. A. :
 En effet, il y a dans le film une charge contre le tourisme qui a cette propension, à rebours du voyage, à consommer des lieux, des paysages, et pourquoi pas au final de l’humain. C'est le témoignage du vide que peut produire le monde moderne. Ce personnage va connaître un véritable déplacement et se rendre compte du vide de ses guides. 

C. L. : Le choix des prénoms des personnages n'est pas anodin : ainsi Irma est sauvée par Dolores qui signifie douleurs en espagnol.
A. A. :
 Ce sont des prénoms que j'ai choisis tout de suite. J'avais en tête l'idée que Dolores a construit toute sa vie sur le fait d'échapper à la douleur et que malgré ça elle se retrouve à un moment en panne car elle a fui plutôt que d’affronter cette douleur. J'avais en tête pour Irma, « Irma la douce », mais au final c’est aussi un peu « madame Irma », celle qui est capable de voir des choses parce qu'elle traverse plusieurs niveaux de réalité.


 

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Il se passe quelque chose
d’Anne Alix

France, 101 min, 2018

Avec : Lola Dueñas (Dolores), Bojena Horackova (Irma), Serge Geairain (Jean Mohammed Tora San Be (le coureur), Dora Manticello (Dora) Alexandre Violet (l'amant)
Scénario : Anne Alix et Alexis Galmot
Images : Aurélien Py
Son : Maxime Gavaudan, Pierre-Alain Mathieu et Fred Bielle
Montage : Anna Riche et Céline Bellanger
Musique : David Merlo, Damien Ravnich et Bertrand Wolff
1er assistant réalisateur : Luis Bértolo
Directeur de production : Jacques Reboud
Régisseur Bastien Martin
Directrice de casting : Judith Fraggi
Production : Shellac Sud
Producteurs exécutifs : Thomas Ordonneau, Francine Cadet
Producteur Thomas Ordonneau
Ventes internationales : Shellac

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