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Cédric Lépine : Pouvez-vous rappeler les circonstances dans lesquelles est né Les Arcs Film Festival ?
Guillaume Calop : Pierre-Emmanuel et moi avons tous deux grandi à Bourg-Saint-Maurice et Les Arcs était notre terrain de jeu. En 2007, nous nous sommes retrouvés par hasard dans un train, nous nous sommes racontés nos vies de Parisiens qui travaillent dans le cinéma et nous nous sommes aperçus que nous avions la même idée, la même envie : faire un festival dans notre station de cœur, Les Arcs ! Nous avons rapidement été rejoints par Jérémy Zelnik et une autre boraine, Fabienne Silvestre. Et c’est ensemble que nous avons proposé à Frédéric Boyer les commandes de la programmation, juste avant qu’il devienne délégué général de la Quinzaine des Cinéastes.
Pierre-Emmanuel Fleurantin : Notre projet de départ était de créer un grand festival consacré au cinéma européen un peu à l’image de Sundance, une autre station de ski. Avec une partie professionnelle et une partie grand public. Le projet était ambitieux mais on a eu de la chance car très rapidement le maire de la commune de Bourg-Saint-Maurice - Les Arcs et le responsable de la station Arc 1950 nous ont fait confiance et nous ont donné les moyens de construire le projet. Après il y a eu un peu de magie pour que le projet devienne réalité !
C. L. : Quelle perception avez-vous à l'heure actuelle des cinémas européens qu'il s'agisse des infrastructures qui permettent la production, les politiques publiques pour protéger et promouvoir un cinéma indépendant et leur diffusion en dehors du pays initial de tournage ?
Frédéric Boyer : La distribution en salle du cinéma indépendant a quasiment disparu en Europe, à part en France où le réseau de salles et d’exploitants parvient encore à diffuser ses films sur tout le territoire. Les festivals européens de Berlin, Cannes, Locarno ou Venise participent également à faire vivre le cinéma indépendant notamment grâce aux retours de la presse.
G. C. : On se rend compte chaque jour de la chance qu’on a d’avoir un système très vertueux en France qui soutient un cinéma indépendant sans regarder forcément sa rentabilité, et qui permet à l’industrie française de participer à de nombreuses coproductions européennes. Cette vitalité stimule toute l’Europe. Côté distribution en France, c’est là aussi une chance pour le cinéma européen car ce territoire de cinéphiles est assez friand de cinéma européen, même si après le Covid, les films indépendants sont à la peine.
Solenn Durmord : L’Europe étant un territoire très hétérogène, avec des cultures et des économies très différentes, on observe une variabilité importante des mesures mises en place. Certains pays bénéficient de systèmes relativement vertueux encourageant des productions fragiles quand d’autres voient leurs politiques publiques mises en péril, ce qui va de pair avec une remise en cause de l’existence même d’un cinéma indépendant local. Pour ce qui est de l’exportation des œuvres, l’Europe vend beaucoup à l’Europe ce qui contribue grandement à la vitalité de nos cinématographies. Cette traversée des frontières se doit toutefois d’être régulée, en particulier à l’ère du streaming, pour ne pas se faire au détriment d’un secteur qui s’effondrerait si une libre circulation des œuvres venait à voir le jour comme discuté actuellement au Parlement européen.
P-E. F. : En ce qui concerne la production, si on regarde en termes macro-économiques l’évolution du secteur, on voit que l’arrivée des plateformes a eu tendance à augmenter le volume global d'investissement dans le cinéma ces dernières années. Mais ce n’est pas le cinéma indépendant qui en bénéficie et l’évolution actuelle des lignes éditoriales des plateformes va encore renforcer cette tendance. Or les autres financements, du fait de la concurrence des plateformes (mais aussi du temps passé sur d’autres médias et notamment les réseaux sociaux), ont tendance à stagner voire baisser. Notamment ceux des chaînes de TV traditionnelles faisant moins d’audience et de recettes ou encore du DVD qui se sont carrément effondrés. Et le gros problème c’est que la salle est mal en point depuis la crise du Covid. En France on s’en sort pas si mal à -10% (sur les entrées en salles) par rapport à l’avant crise car on a maintenu notre parc de salles mais ailleurs en Europe la situation est bien plus grave car beaucoup de salles ont fermé et les spectateurs ne reviennent pas. La conséquence c’est qu’il y a une baisse des MG (minimum garanti sur les recettes) provenant des distributeur·rice·s en salle dans le financement des films. Et donc le travail des vendeurs internationaux est plus difficile car les distributeur·rice·s leur achètent de moins en moins les films les plus difficiles et les prix baissent. En conséquence les MG des vendeurs internationaux diminuent dans les plans de financement. Restent donc les financements publics qui ont tendance à stagner en France mais dans beaucoup de pays les fonds culturels sont coupés beaucoup plus vite dès qu’il y a une crise et des économies à faire.
Ce qui en résulte c’est un déplacement global du marché vers des films ayant un plus grand potentiel de recettes. Donc une frange du cinéma indépendant aura tendance à disparaître dans les prochaines années car seuls les festivals continuent aujourd’hui à les diffuser.
C. L. : Comment s'équilibre une programmation européenne en termes de diversités de pays, de genres et de thèmes ?
F. B. : Nous essayons d’établir une répartition géographique du sud au nord de l’Europe sans oublier le cinéma de l’Est, très créatif ces dernières années.
G. C. : Notre principe est d’offrir à notre public le meilleur du cinéma européen de l’année, du film très “auteur” aux grands succès qui n’ont pas toujours dépassé leurs frontières. En termes de genres, on ne s’interdit rien, on peut montrer un film de kung-fu estonien comme la dernière grande fresque politique d'Agnieszka Holland.
P-E. F. : En compétition, en dehors de la répartition géographique dont parle Frédéric, on essaye d’avoir des registres cinématographiques différents. Des films naturalistes, d’autres moins, des caméras légères comme des images plus travaillées, plus léchées. Certains films sont plus solides, notamment scénaristiquement, et permettent à certains, peut-être plus faibles en apparence, ou plus difficiles pour le public, de trouver leur place. On essaye aussi d’avoir des points vue différents, de différentes générations, mais aussi une parité entre hommes et femmes.
S. D. : L’idée générale est de faire la part belle à tous les coins de l’Europe et aux différentes cultures qui la traversent. Nos sections nous aident à éditorialiser la programmation pour le public. Il y a évidemment la Compétition mais également plusieurs sections parallèles. Playtime regroupe le meilleur cinéma de divertissement européen, Hauteur propose un regard peut-être plus exigeant sur le cinéma contemporain et avec Oscar au Ski nous faisons nos propres nominations à l’Oscar du Meilleur Film Étranger parmi les candidats choisis par chaque pays européen. La section Avant-Premières nous permet ensuite de mettre en lumière les films français qui sortiront dans les mois à venir, toujours en présence de leurs équipes pour de belles rencontres avec le public. Chaque année, nous mettons également un pays à l’honneur à l’occasion d’un Focus. Cette année ce sont les Pays-Bas qui parcourent la programmation du festival à travers une sélection de films de cinéastes cultes comme de la génération montante mais également au niveau des rencontres professionnelles.
Nous avons la chance de construire cette programmation avec l’aide d’un comité de sélection collégial où règne une diversité de profils et de points de vue nous aidant à bâtir la sélection la plus éclectique et qualitative possible.
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C. L. : Quels sont les thèmes, les formes, les sensibilités qui caractérisent cette nouvelle programmation ?
F. B. : Difficile de tracer une ligne puisque nos choix sont essentiellement des coups de cœur mais la diversité des points de vue et des formes est essentielle !
G. C. : On sent que les artistes sont habité·e·s par les angoisses et questionnements qui traversent la société. C’est souvent de manière indirecte, mais on retrouve beaucoup de métaphores d’une société qui est à bout, de problématiques écologiques, de sujets d’identité…
P-E. F. : J’ai la sensation cette année que beaucoup de films posent des questions autour de l’éducation, de la jeunesse, de la rupture générationnelle en cours. Il y a un monde que l’on ne désire plus, que l’on veut changer et cela se retrouve à plein de niveaux de la société.
S. D. : On sent en effet une vraie intention de nombreux.ses cinéastes de questionner notre monde qui change. Les problématiques de santé mentale sont également prégnantes dans nombre de films cette année. Sans doute un effet post-Covid où ces considérations cruciales se sont démocratisées et invitées dans le débat public. C'est notamment pour ça que le festival développe cette année un fil rouge intitulé "Cinéma en thérapie : la santé mentale, devant et derrière l'écran” en collaboration avec Jean-Victor Blanc, psychiatre et fondateur du festival Pop & Psy. Un programme composé d’une sélection de films labellisés, de ciné-débats et d’ateliers pour les professionnel.le.s de l’industrie.
C. L. : Que souhaitez-vous défendre et promouvoir comme vision du cinéma européen indépendant dans cette sélection ?
P-E. F. : Je pense que l’on a besoin d’audace, qu’elle soit formelle, thématique ou scénaristique. On cherche un cinéma qui se renouvelle, qui a de l’ambition, qui nous bouscule. Et il y en a beaucoup en ce moment.
F. B. : On est à la recherche d’un cinéma vivant et contemporain qui peut lancer des discussions. La mise en avant de jeunes cinéastes avec leurs premiers films nous tient également particulièrement à cœur tout comme la forme des films et leurs qualités de mise en scène qui sont l’une de nos priorités.
S. D. : En effet, les questions de société nous sont particulièrement chères. Le cinéma est un formidable outil pour alerter, sensibiliser, mais aussi enthousiasmer sur les sujets de l’écologie, du vivre ensemble et d’un cinéma plus inclusif et plus représentatif de la diversité de nos sociétés. Il nous tient à cœur de donner à voir des films qui font réfléchir. Ces films sont réunis sous un label : “Déplacer les Montagnes”, un programme que nous avons conçu pour inviter les grands sujets de société dans chaque pan de l’événement.
C. L. : Du local, au national et à l'européen, quel est votre public et comment le festival s'est construit au fil des années avec lui ?
F. B. : Notre public a été formé par le festival. C’est un public fidèle, attentif et curieux qui demande à être surpris mais aussi ému. Le public du festival est devenu un bon baromètre pour la réception d’un film en France et les équipes sont toujours en demande d’un échange avec lui après la projection.
G. C. : Le festival fait un peu plus de 20 000 entrées en salle chaque année. C’est à mettre en regard d’un potentiel de population de seulement 10 000 habitan.e.s à moins de vingt minutes en voiture du premier cinéma. Autant vous dire que les locaux sont très stimulés par ce qu’on leur propose ! Nous travaillons aussi beaucoup avec le jeune public qui compose un tiers de notre audience. Il y a également des habitué.e.s de la station, beaucoup de retraité·e·s qui profitent de la première semaine de ski, habituellement plus calme que les autres, et enfin les participant.e.s à nos événements professionnels.
C. L. : Que souhaitez-vous créer autour des rencontres professionnelles de l’Industry Village ?
F. B. : À l’Industry Village, je ne m’occupe personnellement que des Works in Progress, une sélection de projets prometteurs en post-production dont les vendeurs internationaux et programmateur.rice.s de festivals pourront découvrir quelques extraits aux Arcs. L’occasion d’avoir un aperçu des films qui parcourront l’agenda des festivals en 2024.
P-E. F. : L’industry Village est devenu en quelques années un rendez-vous important de l’industrie européenne. Un lieu de découverte de talents, de projets, de films... Nous ne serons jamais un marché de la taille de Cannes mais nous pouvons creuser ce sillon d’un beau marché de financement, très qualitatif par sa sélection, ses participant.e.s et les thématiques abordées chaque année.
C. L. : Avez-vous des liens privilégiés avec d'autres festivals européens dans l'organisation du festival ?
G. C. : Nous faisons partie d’un réseau de festivals appelé MIOB (Moving Images Opening Borders) dont la thématique est le cinéma européen, dans lequel nous construisons des choses en commun, comme une charte environnementale à destination de tous les festivals dans le monde (greencharterforfilmfestivals.org). Et évidemment, chaque grand festival, Cannes, Berlin, Venise et d’autres, sont autant de moments importants où nous trouvons toujours des occasions de retrouver nos pairs pour échanger autour de nos expériences et problématiques communes.
C. L. : Sentez-vous une volonté politique européenne à défendre un espace commun de production et de diffusion des films, de la même manière que le CNC prend cette responsabilité pour les films nationaux ?
G. C. : L’Europe est très active dans le domaine du cinéma, à travers les différents programmes de soutien d’Europe Créative. Nous avons le sentiment que certain·e·s ont compris que la collaboration entre pays était le meilleur moyen de nous construire une culture commune, tout en respectant nos cultures individuelles. C’est la singularité de la “mosaïque européenne”. Un festival comme le nôtre a comme premier soutien public l’Europe, ce qui s’explique par la promotion que nous faisons du cinéma européen et l’importance de nos événements professionnels qui stimulent la coproduction et la distribution.
S. D. : Effectivement, le programme MEDIA (Mesures pour Encourager le Développement de l’Industrie Audiovisuelle) d’Europe Créative rattaché au Parlement européen soutient le secteur grâce à un large programme d’aides sur tout le spectre : de la production à l’exportation en passant par l’exploitation mais également l’événementiel et donc les festivals de cinéma. Le réseau de l’European Film Promotion (EFP) œuvre aussi à la promotion et à la commercialisation du cinéma européen en dehors de ses frontières. L’Europe a également sa propre cérémonie de remise de prix avec les European Film Awards. Il apparaît donc que nous aspirons globalement à un langage commun malgré la diversité caractéristique du territoire et la pluralité de ses cinémas.
C. L. : Quelles sont les actions à l'année des Arcs Film Festival en dehors des dates du festival ?
P-E. F. : Il y a plusieurs actions à l’année localement notamment avec les publics scolaires et quelques avant-premières que nous organisons. Une toute nouvelle option cinéma a ouvert à la Cité Scolaire de Bourg-Saint-Maurice et nous l’accompagnons dans sa mise en place et son programme.
Nous avons aussi créé en 2016 le Lab Femme de Cinéma qui est un think tank qui organise une étude annuelle sur la place des réalisatrices en Europe mais également des masterclass et des ateliers autour de la parité et la mixité dans le cinéma européen. C’est surtout Fabienne Silvestre qui anime ce dernier.