Entretien avec la réalisatrice Frédérique Barraja pour son film "Les Branleuses"

Bien avant la vague enthousiasmante des réflexions sur la réappropriation des femmes à disposer d’elles-mêmes, Frédérique Barraja réalisait avec "Les Branleuses" en 2011 un documentaire qui questionnait la sexualité féminine notamment autour de la masturbation comme un acte d’indépendance et de découverte de soi.

Frédérique Barraja © Lea Lydie L. Frédérique Barraja © Lea Lydie L.
Cédric Lépine : En introduction du film, vous expliquez que la société est passée rapidement de siècles d’interdiction du plaisir dans la sexualité féminine à l’injonction à la performance sexuelle pour les femmes : une décennie après votre film, la sexualité féminine est-elle toujours confrontée aux mêmes tabous ?
Frédérique Barraja : Oui, ce que je voulais dire c’est qu’on est passé d’un extrême à l’autre.
Il y a 50 ans les femmes se battaient pour faire valoir leurs droits fondamentaux comme le droit de vote, le droit à l’avortement, e droit de travailler, le droit de ne pas dépendre de son mari pour avoir un compte en banque, etc. Donc le droit au plaisir était le cadet de leur souci ! C’est après la révolution de 1969 que les femmes ont commencé à y penser, et à ne plus vouloir subir certaines injonctions, comme « tant que mon homme est content… Tant que je suis « bonne » au lit… » ou au boulot « J’aime pas que mon patron me mette une main aux fesses mais tant qu’il ne me vire pas… ».
Nous sommes passés de ce tabou du plaisir féminin à une pornographie très accessible, avec des pratiques presque violentes, qui influence la sexualité, surtout des jeunes gens. Avec des magazines qui font leur couverture sur « Les femmes multi-orgasmiques, jouir à chaque rapport », qui mettait la pression aux jeunes femmes. La jouissance devient une économie, il faut être dans la performance, plutôt que de se laisser aller à découvrir son plaisir…

Mais je reste optimiste et selon moi, en 10 ans oui, j’ai l’impression que les choses évoluent. Je vois la génération de mon fils, 19 ans, ses amies sont plus ouvertes, elles sont toutes très concernées par le féminisme alors que je ne connaissais rien de tout ça à leur âge. Elles parlent même de clitoris et savent très bien où il est situé et comment s’en servir ! Faut savoir que les manuels scolaires commencent à le représenter seulement depuis 2017. Donc oui ça avance ! 
L’accès facile aux réseaux sociaux y participe aussi, il donne de l’information plus facilement.
Mais faut avouer que je me sens très privilégiée en France, car quand je parle de droit de la femme de disposer de son corps, je pense à toutes les femmes dans le monde.
Vouloir l’égalité des droits entre hommes et femmes, ce n’est pas effacer leurs différences, car je trouve essentiel cette altérité de l’homme et de la femme, c’est ce qui attisent le désir. Je ne parle pas de genre, mais de féminin et masculin.
En revanche ça me rend dingue que certaines femmes soient encore payées moins que des hommes pour le même job ! D’avoir une taxe sur les produits féminins… Mais surtout il y a encore 200 millions de femmes excisées dans le monde, des femmes violées, des femmes qui sont punies par lapidation car elles ont désobéi à leur mari… Enfin on est loin d’une égalité de droits hommes/femmes dans le monde.


C. L. : Comment le sujet de votre film est arrivé : s’agit-il d’une commande de la télévision ? D’une réaction personnelle face à un état des médias trop frileux sur ce sujet ?
F. B. : Non, ce n’est pas du tout une commande de la télévision ! Cela a même été très difficile de convaincre les chaînes de télévision de diffuser ce sujet. Nous avons eu des refus de toutes les chaînes au début car elles trouvaient ce thème vulgaire.
Je ne sais pas si les autres médias en parlaient ou non, mais selon moi, les médias parlent beaucoup de sexe, de performances, de porno, pas beaucoup de plaisir, de honte, de nos petites faiblesses ou complexes qui nous empêchent de nous épanouir. Donc j’ai voulu donner la parole à de vraies femmes qui se posaient des questions.
Pour être plus précise, le sujet m’est venu d’un questionnement tout à fait personnel, j’en parle dans le film. Puis mes amies aussi ont beaucoup participé à l’écriture du film, je me suis nourrie de leurs témoignages. Mais aussi beaucoup de garçons me racontaient qu’ils étaient étonnés de coucher avec des filles qui ne se connaissaient pas, qui attendaient d’eux qu’ils les fassent jouir, sans les guider. C’est là que je me suis dit qu’on avait du boulot à faire, nous les filles, pour mieux nous connaître, pour mieux jouir seule ou avec un partenaire, mieux nous épanouir. Je me suis rendu compte que nous étions notre propre censeur et que notre plaisir ne dépendait que de nous.
Tout ceci m’a convaincu que c’était un sujet important.

photo de l'exposition de Frédérique Barraja présente dans le film "Les Branleuses" © Frédérique Barraja photo de l'exposition de Frédérique Barraja présente dans le film "Les Branleuses" © Frédérique Barraja



C. L. : Aviez-vous rencontré des difficultés pour produire ce film ?
F. B. :
Oh Oui ! Personne n’en voulait !
Comme je vous l’ai dit plus haut, nous avons d’abord essuyé des refus chez France Télévision sous prétexte que c’était un sujet trop « vulgaire ». Puis Canal+ a d’abord refusé, avant d’accepter quelques mois plus tard.
Les chaînes ont besoin de remplir leurs cases : sociales, scientifiques, féministes… Mon documentaire est un peu de tout ça à la fois. Il n’y a pas vraiment de case pour ce genre de film hybride.
Mais c’est ce que j’aime : passer un message profond avec beaucoup de bonne humeur !


C. L. : Quelle a été la réception du film ?
F. B. :
Formidable ! Déjà ma grande joie était que toutes les filles qui avaient participé étaient contentes de l’avoir fait ! Elles avaient l’impression d’avoir participé à un vrai acte féministe (ce qui est le cas), et surtout d’aider les autres femmes à se déculpabiliser ! C’était ma première victoire.
Ensuite la chaîne Canal+ m’avait laissé une totale liberté pendant le tournage, et elle était ravie du résultat. J’étais fière d’avoir été à la hauteur de leurs espérances. Les médias étaient aussi au rendez-vous, les magazines, les radios, la télévision : à ce moment-là tout le monde voulait m’avoir alors qu’ils avaient tous refusé le film !
C’était une période très joyeuse de voir ce sujet toucher les individus, hommes ou femmes. Les hommes m’ont beaucoup parlé aussi et m’ont aidé à écrire Les Branleurs, film pour lequel je cherche actuellement un producteur, avec cette injonction d’être performant, mais aussi la difficulté de se positionner dans la société aujourd’hui.
Le plus touchant était sans aucun doute tous ces mails, lettres, que j’ai reçu d’inconnus qui me remerciaient d’avoir parlé de ce geste. Je me souviens d’une vieille dame de 72 ans veuve, qui n’avait pas envie de retrouver un nouveau vieux mari mais qui avait toujours une énergie sexuelle… Elle avait oublié qu’elle pouvait se faire plaisir seule ! Sa lettre était très émouvante. Une jeune fille aussi qui ne savait même pas que le clitoris existait et qui me posait pleins de questions… J’ai reçu plus de 500 lettres, toutes extraordinaires, la dernière était un médecin qui voulait que je l’aide à trouver une solution pour une patiente nymphomane ! Mais là ce ne sont plus mes compétences ! :-))


C. L. : Avez-vous pu continuer sur des thèmes similaires dans votre travail par la suite ?
F. B. :
J’essaye ! Je ne lâche pas ! Mais c’est très dur ! Souvent les gens croient que ce sont des thèmes racoleurs mais pas du tout, ce qui concerne les femmes n’intéresse pas beaucoup…
Par exemple, j’ai ce sujet sur les règles que je trouve très important, car c’est un sujet qui concerne toutes les femmes de 14 à 55 ans. Et donc tous les hommes qui vivent avec ces femmes, ou travaillent avec, ou qui sont papa de filles ! Donc tout le monde !
Ça commence avec les jeunes filles, qui se posent mille questions et qui n’ont pas des parents réceptifs. Ouvrir le dialogue peut leur permettre de se poser les bonnes questions et mieux gérer leur contraception par exemple (16 millions de jeunes filles dans le monde tombent enceintes involontairement avant 18 ans). Sans parler d’autres maladies contractées, comme les papillomavirus, les cancers car elles n’osent pas aller en parler à leur médecin de famille…
Les médecins devraient être sensibilisés aussi, pour diagnostiquer plus rapidement l’endométriose, qui rend stérile une femme sur deux si on ne le prend pas à temps.
Sans parler des nouvelles études qui dénoncent la composition des tampons, et les chocs toxiques. On parle enfin de la taxe tampon, il est anormal de payer 3 fois plus cher des produits dit « féminins ». Nous sommes médicalisées toute notre vie, de la pilule aux hormones. Aujourd’hui 60 000 femmes contractent le cancer du sein chaque année.
Socialement aussi, quand on souffre tellement le jour de nos règles qu’on ne peut pas se rendre au boulot… Ou les sportives de haut niveau. Les règles sont une différence avec les hommes que l’on doit prendre en compte.
Mais les chaînes de télévision ont refusé en disant que c’était un « non-sujet ».

photo de l'exposition de Frédérique Barraja présente dans le film "Les Branleuses" © Frédérique Barraja photo de l'exposition de Frédérique Barraja présente dans le film "Les Branleuses" © Frédérique Barraja


C. L. : Comment s’est déroulé le travail avec le chef opérateur Luis Armando Arteaga qui a signé depuis la photographie de films de fiction très remarqué des quatre coins d’Amérique latine ?
F. B. :
Oui il cartonne aujourd’hui ! Je suis très contente pour lui, c’est mérité ! Je l’avais remarqué sur les tournages de films de Claude Miller.
À l’époque, j’étais photographe de plateau et Luis était à la seconde caméra sur certaines séquences. Il était vif, ses cadres étaient bien pensés, j’aimais sa façon de filmer. Il ne faisait pas encore de lumière, mais je pressentais sa sensibilité.
Quand je lui ai proposé le film, il était encore tout jeune chef opérateur, je pense qu’il n’avait fait que deux ou trois courts métrages…
En tant que photographe, c’était dur pour moi de confier cette place. Il fallait qu’il s’imprègne de mon cerveau pour penser mes cadres à ma place. Donc on a fait un énorme boulot en amont, pas spécialement de découpage du film, mais de calage de nos goûts. Il m’a fait découvrir beaucoup de films vénézuéliens, d’Amérique latine, avec des couleurs vives, des partis pris très forts, des cadrages osés avec des personnages bords cadres, tout ce que j’aimais ! Il me montrait en images ce que j’avais dans la tête, de là est née la confiance, la base d’un travail entre un réalisateur et son directeur de la photographie.
Après le film reste un film pour la télévision avec des codes, on n’a pas pu faire exactement ce qu’on voulait mais on s’y est approché.
C’était aussi difficile d’imposer Luis à ma production, qui pensait qu’il était préférable d’avoir une femme à la caméra, pour parler d’un tel sujet.
Mais si on parle d’égalité hommes/femmes, ça marche aussi dans l’autre sens. Je pense qu’un homme peut être aussi sensible qu’une femme. La sensibilité n’a pas de genre.
J’avais vu quelques femmes chefs opérateurs, mais il n’y en avait pas beaucoup, je n’avais pas trouvé ce sens artistique que je cherchais. En revanche, il y a de plus en plus de femmes directrices de la photo aujourd’hui ! 
Avec Luis, nous partagions aussi cette idée, qu’un bon documentaire est un film qui tient les gens en haleine sur un sujet qui ne les aurait pas passionnés au départ.


C. L. : Qu’est-ce que vous a apporté Les Branleuses de plus par rapport à votre travail en tant que photographe sur le même thème comme on le voit dans le film ?
F. B. :
La parole !
Au départ ce n’était qu’un travail d’images, de photographies, un travail esthétique sur un thème féminin.
Quand j’ai commencé les photos sur ce sujet pour en faire une exposition, je ne m’attendais pas du tout que ce sujet allait soulever autant de souffrances, de complexes, d’inégalités, de combats… Les Branleuses m’a beaucoup apporté humainement et professionnellement.
Puis j’ai appris a réalisé en réalisant, il n’y a pas de meilleure école !
J’ai découvert un autre monde. Dans une photo on doit tout mettre dans une image, là il y a les mouvements de caméra, la mise en scène, les dialogues… c’est merveilleux de réaliser et tout à fait complémentaire à la photographie.


C. L. : Comment avez-vous choisi vos intervenants et pourquoi ? Fallait-il pouvoir doser selon vous les dialogues avec les proches d’abord avant de recueillir les paroles de spécialistes et de féministes ?
F. B. :
C’était amusant car je pensais que toutes les filles qui avaient posé pour moi seraient ravies de participer au film ! En fait, je me suis rendu compte que la pudeur se plaçait ailleurs chez chacune d’entre elles. Certaines n’étaient pas pudique de leur corps mais beaucoup de leur parole et pour d’autres c’était l’inverse ! Du coup je me suis retrouvée sans personne ! Ça a été un travail de bouche à oreille, les photos ont beaucoup convaincu car elles voyaient que ce n’était pas du voyeurisme mais un sujet exprimé par l’art. Au début je ne voulais que des témoignages de femmes, puis en faisant mon enquête les spécialistes m’ont beaucoup appris, donc je me suis dit que si ça m’intéressait, ça allait en intéresser d’autres ! Mais je n’ai pris que des femmes expertes !


C. L. : Si la masturbation est un moment de plaisir pour se réapproprier individuellement son corps au-delà des interdits sexuels des milieux extrémistes qu’ils soient religieux ou laïcs, l’excision est sa condamnation la plus violente et destructrice : était-ce l’un des messages importants de votre film ?
F. B. :
J’aurais bien fait tout un film sur l’excision. Je connaissais mais je ne savais pas l’atrocité de ce que cela représentait avec 200 millions de femmes dans le monde excisées avec un matériel de fortune qui souvent donne lieu à des septicémies qui entraînent la mort. Elles sont coupées n’importe comment, tout cicatrise ensemble, ce qui veut dire qu’à chaque rapport sexuel, elles sont déchirées… Ces médecins qui les reconstruisent font un boulot formidable. D’abord parce que c’est une vraie équipe composée de psy, sexologue et chirurgien. Celui-ci intervient en dernier, parfois le sexologue suffit à les faire se réapproprier leur corps par la masturbation. Car l’excision est une violence physique, sexuelle mais aussi psychique, en plus d’être un acte discriminatoire !
Mais il y avait bien d’autres sujet que j’aurais aimé défendre, et que je n’ai pu qu’aborder dans ce film, comme l’assistance sexuelle aux personnes handicapées, la masturbation dans la vieillesse… J’aurais pu en faire une série ! On ne se rend pas compte comment la masturbation est à la base de très nombreuses solutions !!

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