Entretien avec Laurent Ardoint, réalisateur de "Qui a tué Cendrillon ?"

Laurent Ardoint est un réalisateur indépendant dont le premier long métrage "Qui a tué Cendrillon?" édité en DVD à L'Harmattan présente sous la forme d'un faux documentaire l'enquête sur l'assassinat d'une jeune femme en quête de célébrité.

Laurent Ardoint © DR Laurent Ardoint © DR
Cédric Lépine : Quelle place occupez-vous dans le cinéma ? Vous sentez-vous comme un pirate du cinéma pour son esprit d’indépendance ?

Laurent Ardoint : Pirate est un mot qui a une connotation trop négative dans le cinéma. Je suis un indépendant, mais ce n’est pas par militantisme. Je le suis devenu par les aléas de mon parcours. J’ai commencé ma carrière dans les années 1990, ce qui prouve au passage que je ne suis pas tout jeune. À cette époque, j’ai tourné plusieurs courts métrages avec des sociétés de production et des financements officiels. L’un de mes courts a obtenu l’aide du CNC.
Après cette étape, cela semblait logique de vouloir passer au long. Avec Stéphane Duprat, mon collaborateur habituel, nous avons alors écrit le scénario d’un film d’aventure comique. Pendant près de 10 ans, nous avons tenté de trouver le financement sans y parvenir malheureusement.
Après cette déconvenue, nous avons décidé d’écrire un scénario que nous pourrions tourner même avec un très petit budget. Ce fut Qui a tué Cendrillon ?
Depuis, nous continuons de travailler sur des projets avec des sociétés de production pour lesquels nous cherchons des financements traditionnels. Mais à côté de ça, nous faisons des films en autoproduction pour ne pas perdre la main.


C. L. : Comment financez-vous vos films ? Est-ce que vous suivez les systèmes classiques de demande d’aide auprès du CNC pour avoir l’avance sur recette ?
L. A. :
Pour prolonger ma réponse précédente, je dirais que cela dépend du projet. Pour certains, nous faisons les demandes d’aide classique. Pour Qui a tué Cendrillon ?, nous avions par exemple demandé l’aide du CNC. Nous avions d’ailleurs tenté l’aide au long et l’aide au court avec une version du scénario de 80 minutes et une de 55.
Si la réponse pour les aides officielles est négative, nous nous posons la question de savoir si le film est faisable autrement. Dans le cas de Cendrillon, c’était possible, le scénario étant conçu pour cette éventualité. Pour le financer, nous avons fait une sorte de Crowdfunding mais sans passer par une plateforme de ce type. En gros, on tape la famille et les amis pour nous aider.
Dans le cas de Cendrillon, nous avions aussi fait le choix d’acheter une partie du matériel (la caméra, l’ordinateur et les disques durs pour le montage). Nous avons donc pu les utiliser sur d’autres projets, des projets rémunérés, ce qui nous a permis de rembourser une bonne partie du budget de Cendrillon.
Pour les courts, c’est variable. Lorsque nous partons à la poursuite des financements institutionnels, nous savons qu’il faudra patienter au moins 18 mois avant de pouvoir tourner, dans le cas où les réponses sont positives.
Alors que si l’on prend l’exemple de Lune de miel dans l’ouest, le western que nous avons fait en 2016, la décision de le réaliser a été prise en mai et le film a été tourné en aout : il était terminé en décembre.

"Qui a tué Cendrillon ?" de Laurent Ardoint © DR "Qui a tué Cendrillon ?" de Laurent Ardoint © DR


C. L. : Pouvez-vous parlez des personnes avec qui vous travaillez et qui reviennent régulièrement de film en film ?
L. A. :
Quand on tourne un film, on choisit avant tout des personnes compétentes. Mais quand on fait des films dans des conditions qu’on pourrait qualifier de « rock’n roll », on s’arrange aussi pour trouver des techniciens et des comédiens motivés et qui font preuve de souplesse. C’est arrivé sur certains de mes films que la maquilleuse donne un coup de main pour l’éclairage ou qu’un comédien pose des rails de travelling. Aussi quand les gens sont à la fois compétents et souples d’esprit, je suis toujours heureux de retravailler avec eux.


C. L. : Qui a tué Cendrillon ? est votre premier long métrage : qu’est-ce qui a changé par rapport à vos autres films dans la réalisation de celui-ci et pourquoi avoir choisi ce format ?
L. A. : La principale différence est la longueur du tournage. Il faut arriver à garder la même énergie pendant une période assez longue. Cendrillon a été tourné en environ une vingtaine de jours répartis sur 6 mois, parce qu’on tournait en fonction de la disponibilité des membres de l’équipe.
La volonté de faire un long est déjà de pouvoir développer des intrigues plus complexes que sur un court, de rendre nos personnages plus fouillés. L’autre espoir est de pouvoir toucher un public plus large car, dans le court, en dehors des festivals, de quelques soirées et avec beaucoup de chance une diffusion télé en pleine nuit, c’est compliqué de toucher le grand public. Mais tout est relatif, car certains de mes courts métrages ont été beaucoup plus vus que Qui a tué Cendrillon ?.


C. L. : Quelle a été la diffusion publique de ce film ?
L. A. : Ce film a été projeté dans quelques salles lors de soirées uniques. Il a participé à une dizaine de festivals autour du monde. Il est sorti en DVD et VOD.


C. L. : Pourquoi avoir choisi de réaliser un faux documentaire ?
L. A. : C’est un choix économique et artistique. Économique car cela permet de tourner en équipe légère, dans une configuration de reportage. Cela permet aussi de justifier certains défauts techniques. Artistique car dans nos films, nous aimons jouer avec les clichés, ici avec ceux du documentaire. C’est aussi un moyen de crédibiliser certaines scènes ou certains personnages en jouant sur une apparence de réalisme.
"Qui a tué Cendrillon ?" de Laurent Ardoint © DR "Qui a tué Cendrillon ?" de Laurent Ardoint © DR


C. L. : Où ce film a été tourné et pourquoi ?
L. A. :
Ce film a été tourné dans 5 régions : Île de France, Bourgogne, Picardie, Champagne et Centre. Ce n’était pas une volonté particulière. C’était lié à la disponibilité des décors et parfois des participants au film. C’était aussi possible car on tournait avec une équipe très légère qui était donc facile à déplacer.


C. L. : Que représente pour vous le mythe de Cendrillon et pourquoi l’avoir choisi pour tourner en dérision le monde de la télé-réalité ?
L. A. : Dans le projet de départ, il n’était pas question de Cendrillon ni de télé-réalité, c’était juste l’histoire d’une comédienne qui voulait devenir une star. Quand nous avons commencé à réfléchir au rôle qu’elle allait interpréter et qui la rendrait célèbre, nous avons cherché dans les personnages connus de la littérature et rapidement Cendrillon s’est imposée car le parallèle avec la comédienne nous semblait évident. Cendrillon, c’est la jeune fille ordinaire qui devient la star d’une soirée avant de retourner dans l’anonymat.
Quant à la télé-réalité, au moment où nous écrivions, c’était l’époque où elle explosait. Elle est donc apparue comme une évidence avec l’obsession de la célébrité de l’héroïne. Si nous avions fait le film un peu plus tard, nous aurions évidemment intégré les réseaux sociaux à l’intrigue.


C. L. : Le grand thème du film est l’importance pour chacun de créer de la fiction : qu’il s’agisse de l’enquêteur de télévision, de la commissaire qui finit par se rêver star de cinéma, l’héroïne qui joue Coralie, le cousin qui fait ses films… Y a-t-il en cela à la fois un regard critique sur les médias actuels et les désirs d’une autre vie qui parcourent les spectateurs, mais aussi un portrait de vous qui aimez raconter et faire des films ?
L. A. : Je pense que dans quasiment tous mes films apparaît l’ambiguïté entre la réalité et la fiction. Ce sont parfois les personnages qui sont conscients d’être dans un film, parfois on rappelle aux spectateurs qu’ils sont en train de regarder un film, parfois comme dans Cendrillon, on utilise le principe du faux documentaire où l’on joue sur cette ambiguïté. Cette thématique m’intéresse sans doute pour la même raison que le cinéma m’intéresse en général, c’est-à-dire un moyen de s’échapper de la réalité. Ce que j’aime en faisant des fictions, c’est la possibilité de tout contrôler. L’univers présenté dans mes films m’appartient. C’est un univers où tout est possible, d’où mon attirance à faire des films délirants.
Dans Cendrillon, je pense que les personnages en plus de vouloir créer de la fiction, de vouloir être quelqu’un d’autre, veulent surtout devenir connus. Ils pensent que la célébrité leur apportera une nouvelle vie plus heureuse. Je pense que ça me concerne moins. J’aimerais que mes films soient connus, qu’ils soient vus par beaucoup de monde, mais je ne cherche pas à être connu personnellement.
En même temps, je viens de faire cette longue interview où j’ai beaucoup parlé de moi, donc je suis sûrement un peu hypocrite.

 

 

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Qui a tué Cendrillon ?
de Laurent Ardoint
Avec : Stéphane Duprat (Philippe Delcourt), Diane Montcharmont (Coralie Bonnet), Sabine Goldberg (le commissaire Véronique Gaillot), Cédric Ben Abdallah (Jean-Luc Couderc), Arnaud Cosson (le CRS), Louise Ardoint (Manon), Renaud Calvet (Monsieur Duchemin), Pierre Derible (le père), Nicole Desjardins (Coco), Matthieu Droin (David Vauclair), Jean-François Hudo (le présentateur TV), Henri-Paul Korchia (le cousin Paul), Marc Liambo (le cuisinier), Pierre Marquez (Willy), Caroline Marti (Géraldine Maldini), Marine Segalen (Christine Pujol), Andrea Seguin (la mère), Laurent Simoni (Xavier Gorneau), Fred Tolfey (Alfred Leborgne), Marine Toulet (Audrey), Teri Trisolini (le docteur Blanchard)
France – 2012.
Durée : 72 min
Sortie en salles (France) : inédit
Sortie France du DVD : 2 février 2016
Couleur
Langue : français - Sous-titres : anglais.
Éditeur : L’Harmattan


Bonus :
Scènes coupées de Qui a tué Cendrillon ? (3 min 31)
Bande-annonce de Qui a tué Cendrillon ? (1 min 32)
Présentation d’Amour et Commando (41 sec)
Amour et Commando (2013, 14 min)

lien vers le site de Laurent Ardoint

 

 

 

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