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Billet de blog 13 octobre 2022

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Cinémondes 2022 : "Gaz Bar Blues" de Louis Bélanger

Une station service est le rendez-vous privilégié de différentes âmes en peine, sous la gestion de François Brochu atteint de la maladie de Parkinson préoccupé par l'avenir de ses trois fils.

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Cinémondes, 18e édition du Festival International du film Indépendant de Berck-sur-Mer 2022 : Gaz Bar Blues de Louis Bélanger

Pour ce deuxième long métrage, Louis Bélanger ose un voyage d'inspiration autobiographique en hommage à son propre père dans un road movie sédentaire. En effet, ce sont ici les voyageurs qui s'arrêtent et partagent leurs histoires en un lieu inattendu et touchant de sociabilité fragilisée par la modernité néolibérale où le prétendu progrès s'impose à coup de disparition de l'humain de l'espace public. L'histoire se déroule notamment en 1989 alors que le monde binaire opposé entre deux conceptions idéologiques et politiques disparaît brutalement sans transition avec la fin de l'URSS, avec certes beaucoup d'espoirs et aussi une nouvelle forme de prédation intense issue de l'économie de marché. De l'intime ancré à un paysage politique mondialisé, Louis Bélanger construit un scénario aux multiples couches de lecture où chacun.e est invité.e à prendre part à la narration.

Illustration 1
"Gaz Bar Blues" de Louis Bélanger © DR

Un père de famille qui lutte pour maintenir à flot une petite station de service, développe maladroitement son amour pour ses trois fils avec l'idée de leur laisser un héritage économique garant des incertitudes de la vie alors que chacun aspire à un épanouissement personnel extérieur, qu'il s'agisse de musique, de journalisme ou de base ball. La famille se révèle peu à peu plus large que les liens du sang, où d'autres personnages masculins font aussi bien figures de frères et oncles autour de la figure paternelle épicentre des récits et de la sociabilité grandissante.

Dès lors, chaque rencontre est l'occasion d'échanges savoureux à vocation implicitement thérapeutique où des hommes solitaires livrent spontanément leurs émotions, leurs failles et leurs touchantes fragilités qui font d'eux des individualités uniques. Louis Bélanger construit ainsi avec amour chacun de ses personnages dans une dimension chorale fascinante qui gravite autour d'une famille composée d'un père dont le pouvoir est fragilisé, tel un Roi Lear shakespearien inquiet de l'héritage qu'il va pouvoir laissé à ses fils dont l'expression de l'amour prend de multiples détours pour s'exprimer en dehors de la spontanéité d'une tendresse partagée. C'est là où toute cette peinture humaine d'hommes fragilisés mais toujours dignes est aussi savoureuse que merveilleuse, avec un regard totalement inédit, permettant de projeter un modèle de masculinité qui exprime ses émotions en dehors de la fatalité univoque de l'homme bourru dont les émotions et les doutes ne passeraient que dans l'expression exacerbée de la violence comme tout un pan du cinéma made in USA passant notamment par la figure de la virilité incarnée par John Wayne. Chez Louis Bélanger, la vie ne vaut jamais la peine d'être mise en péril pour quelques billets de banque, ce qui fait de lui un chroniqueur humaniste de son époque comme des microsociétés locales qui le traversent comme il les traverse.

Du récit intime d'inspiration autobiographique, le film déborde sans cesse pour embrasser les problématiques de toute une époque, celle du triomphe décomplexé de l'économie de marché. Ainsi, ce qui aurait pu être un modeste « film de famille » est entré en connexion avec toute une époque au moment de la sortie du film au Québec, remportant un considérable succès faisant encore de nos jours de Gaz Bar Blues une œuvre culte dont les répliques servent encore à nourrir et imager des situations personnelles.

Au moment où le succès public et critique de son premier long métrage Post Mortem lui ouvrait la voie vers d'autres horizons géographiques et cinématographiques, l'intégrité du cinéaste l'a conduit à s'enraciner dans une réalité et ses racines locales pour devenir le cinéaste inspiré que l'on connaît et nourri imperturbablement chacune de ses réalisations, dont la générosité humaniste le conduit à partager avec son public sa propre famille comme ses amis à l'écran dans une merveilleuse connivence complice.

Gaz Bar Blues
de Louis Bélanger
Fiction
115 minutes. Québec, Canada, 2002.
Couleur
Langue originale : français

Avec : Serge Thériault (François Brochu), Gilles Renaud (Gaston Savard), Sébastien Delorme (Réjean Brochu), Danny Gilmore (Guy Brochu), Maxime Dumontier (Alain Brochu), Fanny Mallette (Nathalie Brochu), Gaston Caron (Jos), Gaston Lepage (Normand Patry), Daniel Gadouas (Yves Michaud), Claude Legault (Ti-Pit), Réal Bossé (Nelson), Yves Bélanger (Coyote), Roger Léger (Claude Métivier), Vincent Bilodeau (Mononc' Boivin), Daniel Brière (Paul Gobeil, l'inspecteur de Champlain), Daniel Rousse (Dan), Marc Beaupré (Yoyo), Emmanuel Bilodeau (Jocelyn), Michel Mongeau (policier), Daniel Desjardins (le cantinier), Sandrine Bisson (la guichetière), Bob Walsh (le chanteur), Mike Sawatzky (Peter, un ami bassiste de Guy), Jacques Bertrand (lecteur de nouvelles
Scénario : Louis Bélanger
Images : Jean-Pierre St-Louis
Montage : Lorraine Dufour
Musique : Guy Bélanger et Claude Fradette
Direction artistique : Jean-Pierre Paquet
Conception visuelle : André-Line Beauparlant
Costumes : Sophie Lefebvre
Maquillage : Jessica Manzo
Coiffure : Jean-François Marleau
Son : Gilles Corbeil, Louis Collin, Hans Peter Strobl
Production : Coop Vidéo de Montréal, Les Productions 23
Productrice : Lorraine Dufour

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