Entretien avec Annouchka De Andrade, directrice artistique du FIFAM 2018

Le Festival International du Film d'Amiens se poursuit depuis le 9 novembre jusqu'au 17 novembre 2018 pour sa 38e édition. Annouchka De Andrade, directrice artistique partage ici son regard sur les enjeux du festival.

Cédric Lépine : En tant que directrice artistique du festival, comment conjuguez-vous cette années l'histoire de plusieurs décennies de festival avec des propositions novatrices ?

Annouchka De Andrade © DR Annouchka De Andrade © DR
Annouchka De Andrade : J'ai été choisie en tant que directrice artistique parce que je me suis complètement inscrite dans l'identité du festival : je la comprends et je souhaite poursuivre ce qui a été construit durant plus de trente ans de festival tout en me tournant vers l'avenir, vers les nouveaux talents, les nouvelles écritures cinématographiques, les nouvelles technologies. Il était essentiel pour moi que le festival ne soit pas généraliste mais renforce au contraire son identité, ce qui constitue un réel moyen de survie. Lorsque le festival a commencé, il est très vite devenu une référence pour les cinémas d'Afrique et d'Amérique latine, en particulier. Le FIFAM s'est ensuite élargi en direction de divers continents. La géographie du cinéma n'est plus la même actuellement qu'à l'origine. Aujourd'hui, il faut pouvoir exister parmi une très grande quantité de festivals, le cinéma africain est peu diffusé : ce sont à présent de nouveaux enjeux !

C. L. : La rétrospective Idrissa Ouedraogo cette année s'inscrit-il ainsi comme une affirmation de ce soutien pour le cinéma africain et son histoire ?
A. D. A. :
Idrissa Ouedraogo était en effet une évidence par son histoire à l'égard du festival : il est venu avec ses premiers films en 1983, puis par la suite en tant qu'invité et président du jury. Malheureusement, nous n'avons pas pu avoir l'intégralité de ses films, faute de matériel disponible, mais la restauration de Samba Traoré (1992) est en cours et nous pourrons le programmer l'année prochaine. Nous avons envie d'accompagner et soutenir chacun de ses films qui sortiront pour donner un hommage sans limites dans le temps au cinéaste. Il est essentiel de continuer à faire connaître auprès de la nouvelle génération de spectateurs ce cinéaste burkinabé universel !

C. L. : Pourquoi avoir réalisé un double focus sur le cinéma mexicain avec d'un côté le cinéma classique des films noirs et de l'autre le cinéma documentaire contemporain ?
A. D. A. :
Jean-Pierre Garcia, l'un des fondateurs et premier directeur du festival, m'a proposé cette programmation autour du film noir mexicain, dans lequel on trouve une nouvelle copie restaurée du film El Suavecito de Fernando Méndez, pour la première fois présentée en public. Je voulais compléter ce programme en présentant les grandes figures du cinéma mexicain contemporain, avec Everardo González, Eugenio Polgovsky et l'actualité de l'événement tragique des étudiants disparus à Ayotzinapa avec le documentaire Guerrero de Ludovic Bonleux. Nous avons tenu également à montrer l'animation mexicaine à travers une programmation jeune public.

C. L. : Après le Costa Rica l'an dernier avec le film Medea d'Alexandra Latishev, cette année en compétition vous mettez en valeur un autre pays d'Amérique latine dont la filmographie est malheureusement encore peu visible en France : le Pérou, avec le film Wiñaypacha d'Oscar Catacora.
A. D. A. :
Le rôle d'un festival est aussi de prendre des risques. Que ce soit pour un premier film comme pour les autres, réaliser des films est difficile. L'objectif d'un festival est de soutenir les films et cela s'adresse pour moi d'abord aux films sans distributeurs : nous sommes ainsi là pour bousculer les habitudes et soutenir les enjeux artistiques des cinéastes. C'est pourquoi cette année le film de Juan Manuel Sepúlveda, s'il n'est pas un film facile autour de cette histoire poignante d'un homme qui refuse d'être chaman, j'ai été bouleversée à la fois par le fond que par la forme. Ou encore Djamila d'Aminatou Echard tourné au Kirghizistan où l'on peut constater que seul le documentaire a cette liberté de prendre le temps de rencontrer ses personnages. La réalisatrice a fait le choix de son format en filmant en Super8. Ceci pose comme contrainte des séquences courtes ce qui a été favorable à la réalisation du film, créant une tension dans le dialogue avec les personnes filmées.
Les choix de programmation du festival partent de ces coups de c
œur qui sont de véritables convictions en matière du cinéma et j'espère que le public et la presse y seront sensibles, pour qu'ils puissent être connus des distributeurs et être diffusés.

C. L. : Où en est le festival quant aux rencontres professionnelles autour du soutien à l'écriture des films organisées depuis plusieurs années ?
A. D. A. :
Pendant vingt ans, le festival d'Amiens proposait un fonds d'aide à l'écriture à cinq cinéastes d'Amérique latine et d'Afrique. Pour différentes raisons, notamment financières, ce fonds n'a pas pu être reconduit. J'essaie à présent de reconstruire quelque chose de différent et j'ai décidé que le festival cesserait d'aider le cinéma d'Amérique latine tout simplement parce que diverses aides existent entre Ibermedia, le volet professionnel « Cinéma en construction » des festivals Cinélatino et San Sebastian. En outre, les cinématographies d'Amérique latine sont à ce jour plus structurées avec Proimágenes par exemple en Colombie, l'INCAA en Argentine, etc. Il reste que les cinématographies d'Afrique sont les plus fragilisées et nous souhaitons, au sein du festival d'Amiens, les renforcer et les soutenir. Cependant, nous ne pouvons pas le faire seuls. C'est pourquoi nous nous sommes associés avec le Ouaga Film Lab, le Capetown Film Market et la Fabrique Cinéma de l'Institut Français qui ont sélectionnés plusieurs projets parmi lesquels nous en avons choisi trois. Ainsi, Bassi Konate, Souadah Kafando et Luck Razonajoana présenteront leur projet aux experts français que sont les producteurs François d'Artemare et Thierry Lenouvel, le vendeur International Pyramide films en présence d'Agathe Mauruc et le mixeur son Jean-Guy Véran. L'idée est de renforcer leur projet pour qu'ils puissent se sentir prêts à les présenter lorsqu'ils seront à Cannes. Nous ne sommes qu'un petit rouage dans leur parcours, mais un de plus malgré tout. Nous espérons avoir les moyens économiques l'année prochaine d'accueillir davantage de projets. Nous sommes également partenaires du Final Cut de Venise qui aide les films en postproduction venus d'Afrique et du Moyen-Orient. C'est d'ailleurs ainsi que le film Les Moissonneurs d'Ėtienne Kallos que nous avions aidé il y a deux ans se retrouve cette année en compétition.

C. L. : Un mot de plus à ajouter ?
A. D. A. :
J'aimerais mettre en avant la volonté du festival de travailler avec des artistes. Ainsi, l'an dernier c'était un artiste colombien qui a réalisé l'affiche et cette année c'est au tour de l'artiste français Pascal Monteil qui nous a offert son œuvre, une tapisserie, pour représenter le festival. Son image d'un regard très fort d'un homme qui pense le monde reflète parfaitement ce que nous souhaitons faire, avec ces deux têtes connectées ensemble pour regarder autrement le monde.

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