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Billet de blog 13 novembre 2024

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La Rue (Street Smart) de Jerry Schatzberg

Un journaliste pressé de gagner en notoriété invente un article sur la prostitution newyorkaise sans avoir questionné les intéressé es. Cela lui vaut certes un rapide succès mais aussi d'être sollicité par un proxénète aussi séduisant que dangereux.

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Illustration 1
La Rue Street Smart de Jerry Schatzberg © BQHL

Sortie DVD : La Rue de Jerry Schatzberg

Dans les années 1980, la société de production Cannon s'est lancée dans une singulière aventure dans le paysage audiovisuel nord-américain en mettant en chantier à la fois les films d'action réactionnaires de vigilante movie incarnés notamment par les acteurs Chuck Norris et Charles Bronson, des films à grand spectacle comme Allan Quatermain, Over the Top avec Sylvester Stallone ainsi que le quatrième volet des aventures de Superman mais aussi à partir de 1984 des auteurs à l'intégrité artistique plus exigeante à l'instar d'Andreï Kontchalovski, Robert Altman, Barbet Schroeder, Jean-Luc Godard, Norman Mailer ou Jerry Schatzberg.

Pour La Rue (Street Smart, 1987), tout commence avec un scénario de David Freeman qui a pu mettre en pratique son expérience de journaliste. En effet, autour de cette description sans fard d'un certain journalisme opportuniste sans éthique, quoi de mieux que de proposer le rôle à la figure incarnant le journaliste boy scoot portant fièrement les couleurs du drapeau américain comme un emblème tout en s'imposant comme une apparition christique ? Oui, c'est bien à Christopher Reeve alias Superman à l'écran que le rôle de journaliste crapuleux a été proposé et après quelques années, le scénario lui a tellement plu qu'il a été l'élément clé pour rendre possible la production du film : sa participation à Superman 4 était conditionnée au financement du film de Jerry Schatzberg.

Ce cinéaste qui a marqué les années 1970 avec sa vision de New York sous acide avec la peinture d'une société dépendante aux drogues avec la révélation de l'interprétation d'Al Pacino dans Panique à Needle Park (The Panic in Needle Park, 1972) était parfait pour mettre en scène le milieu de la prostitution newyorkaise. Sauf que le film pour des raisons budgétaires d'économies de production a été tourné en fait à Montréal et que le film souffre du manque d'acuité documentaire qui est le point fort du cinéaste newyorkais malgré un travail remarquable du chef opérateur et de la direction artistique pour reconstituer à l'image la ville de New York.

Quant à Christopher Reeve, si son interprétation n'est pas ce que l'on retient en premier lieu du film, il ose incarner un personnage plus qu'ambigu, un golden boy cynique tout en conservant son apparence d'innocent au-dessus de tout soupçon en tant que pourfendeur des injustices dans ses émissions télévisées. Son machiavélisme se révélera lentement tout au long du film avec un dénouement particulièrement saisissant.

S'il on oublie vite le protagoniste, c'est que le film porte pour la première fois aux nues un Morgan Freeman électrique, magnétique, au charme charismatique mais dont le venin de la morsure est mortel. L'acteur qui depuis presque deux décennies est négligé par les castings de cinéma en assumant des rôles modestes tout en poursuivant ses interprétations sur la scène théâtrale, compose un proxénète inédit loin des figures véhiculées par la blaxploitation de la décennie précédente. Sans imposer la performance inoubliable de sa prestation, celle-ci s'inscrit pleinement au service de l'intrigue et des acteurs et actrices avec lesquel les il partage avec générosité ses scènes. Peu à peu, ce rôle secondaire se révèle être l'antagonisme parfait du journaliste, chacun appartenant à des mondes sociaux opposés mais se retrouvent pleinement dans leur volonté de satisfaire les bas instincts d'une clientèle en utilisant les outils de la séduction.

Même sil manque la vigueur de la mise en scène du réel qui faisait tout le sel de Panique à Needle Park, La Rue mérite un véritable intérêt, non seulement pour l'une des meilleures performances de Morgan Freeman (ce que l'acteur reconnaît lui-même) mais encore par la riche ambiguïté de la peinture d'un journalisme cynique n'ayant d'égal que la violence du proxénétisme à la misogynie explicite.

Cette édition bénéficie de l'analyse et des informations concernant la réalisation film de la part du journaliste Samuel Blumenfeld ainsi qu'un livret largement documenté, concis et rigoureux.

Illustration 2

La Rue
Street Smart
de Jerry Schatzberg
Avec : Christopher Reeve (Jonathan Fisher), Kathy Baker (Punchy), Mimi Rogers (Alison Parker), Morgan Freeman (Fast Black), Jay Patterson (Léonard Pike), André Gregory (Ted Avery), Anna Maria Horsford (Harriet), Frederick Rolf (Joel Davis), Erik King (Reggie), Michael J. Reynolds (Art Sheffield), Shari Hilton (Darlène), Donna Bailey (Yvonne), Ed Van Nuys (le juge), Dorian Joe Clark (le travesti), Lynne Adams (le journaliste)
USA, Canada – 1987.
Durée : 97 min
Sortie en salles (France) : 10 juin 1987
Sortie France du Blu-ray : 22 octobre 2024
Format : 1,85 – Couleur
Langues : anglais, français - Sous-titres : français.
Éditeur : BQHL Éditions
Bonus :
Entretien avec le journaliste Samuel Blumenfeld (47’)

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