Entretien avec Emmanuelle Jay, pour son livre «Plus long le chat dans la brume»

"La plupart de mes écrits ont pour racine ce désir de raconter l’art du montage. L’artisanat du montage. Je parle de mes outils, et j’emploie une écriture imagée parce que je suis passionnée par les images. Je ne fais pas ce métier par hasard, je vis dans un monde d’images et de sensorialité ; et donc les images qui me viennent dans le travail, j’aime les mettre en mots." Emmanuelle Jay

 

Emmanuelle Jay © DR Emmanuelle Jay © DR

Cédric Lépine : Votre ouvrage est composé de textes écrits à des dates distinctes mais monté dans un ordre non chronologique : quel scénario avez-vous suivi pour monter les pages de ce journal d’une monteuse ?
Emmanuelle Jay : J’avais pour « rushes », en démarrant le livre, les billets de mon Journal d’une monteuse tenu sur le web pendant trois ans, un second journal de bord tenu sur un carnet à spirale lors d’un long métrage, et des citations collectées dans mon téléphone.
J’ai donc écrit et composé ce livre comme je monte. J’ai imaginé des personnages : celui de la monteuse, celui du réalisateur-avec-lequel-j’ai-monté-cinq-films, celle de la réalisatrice qui ne veut pas terminer son film. Je ne cite aucun nom, mais au travers de sept ou huit films documentaires et de fictions, j’aborde les questions et parfois les obstacles que l’on rencontre lorsque l’on monte.
Concernant la construction de la chronologie du livre, elle est de deux ordres. J’ai pris pour trame principale le chemin du montage, c’est-à-dire que l’on commence au moment où « je saute dans les rushes ». Toutes les grandes étapes du montage font suite : la première version, le travail des personnages, les premiers visionnages, le travail des séquences, les raccords, mes relations avec le réalisateur ou la réalisatrice, et cela va jusqu’à la fin du travail avec « Pénélope » réalisatrice avec laquelle il fut si long de terminer le film.
J’ai utilisé les ellipses lors de la réécriture pour donner plus de force à mes textes, et je me suis servi du raccord pour construire le récit et assembler les billets entre eux. Dans cette trame principale, je fais donc quelques détours ici et là, en développant des motifs avec ce principe du raccord d’idée. Ainsi, quand je parle des personnages, je développe le thème jusqu’à la rencontre que j’ai vécue avec des comédiens lors de la sortie du film. Ou encore, il m’arrive de poser la question au milieu du livre : c’est quoi un film bien monté ?

C. L. : Pourquoi avoir choisi le chat à la fois comme emblème de cette nouvelle maison d’édition que sont Les Éditions Adespote, l’image de couverture, le titre de votre livre ?
E. J. : C’est un peu un hasard mais c’est vrai que j’aime beaucoup les félins en général car ils sont doux et sauvages en même temps. Il faut, et on peut, les apprivoiser. Apprivoiser le film, apprivoiser le réalisateur ou la réalisatrice, apprivoiser sa propre intuition.
L’image du film comme un animal sauvage mais prêt à se laisser approcher me plaît assez. J’ai aussi lu que Kurosawa disait que seulement trois choses lui échappait sur un tournage : la météo, la musique et les animaux.
Concernant le titre de mon livre Plus long le chat dans la brume signifie : “rallonger le plan dans lequel le chat traverse l’écran dans un paysage brumeux”. Il s’agit d’une note de visionnage griffonnée dans le noir pendant une projection de travail sur un film. Cela arrive souvent que l’on invente des noms pour définir les plans. Et ces noms sont souvent jolis ou amusants. Voilà comment un chat s’est retrouvé sur la couverture !
Pour Adespote, notre chat marche sur ses pattes avant ! Adespote signifie animal sans maître en grec, alors ce petit chat prend sa liberté et joyeusement file sur les mains !

C. L. : Pourquoi avoir choisi de créer des personnages quasi anonymes lorsque vous citez le/la réalisatrice/teur, le mentor et la monteuse même si celle-ci c’est vous ?
E. J. : Je tenais à cette idée de créer des personnages. Bien entendu je parle d’expérience et d’une réalité que j’ai vécue. Mais tout ce que je raconte passe par le prisme de mon regard très subjectif et quelque part de mon imagination. Créer « des figures » c’est justement prendre du recul avec la réalité. C’est aussi une manière d’exprimer encore plus de choses. Derrière le mot « mentor » que je n’ai absolument jamais utilisé dans la vie ( !) il est dit cette idée de la transmission. Derrière la formule « le-réalisateur-avec-lequel-j’ai-fait-cinq-films » il est raconté la relation au long court. C’est plus fort qu’un nom !
Concernant la monteuse, c’est pareil. Je voulais à la fois m’amuser de moi-même, de mon personnage de monteuse, parfois forcer un trait, « romancer » parce que cela me donnait plus de liberté.

C. L. : Votre témoignage à travers la conception de cet ouvrage est en tout point une déclaration d’amour pour le métier de monteuse : la passion y est telle que les ombres des malentendus propres à une relation de couple n’apparaissent pas. Pourquoi ce choix ?
E. J. : Aveuglée par l’amour ! Je ne vois que ça.
Très franchement, j’ai eu peu de déconvenues, ou alors elles étaient tellement complexes qu’elles ne correspondaient pas à l’idée du livre. J’ai parfois essayé d’écrire sur les zones plus sombres de mon métier, mais de mon point de vue, il n’y avait pas de place dans ce manuscrit pour ce type de textes – plus revendicatifs.
Malgré tout je raconte à plusieurs reprises des difficultés, des doutes, des fragilités. Je souhaitais avant tout faire découvrir l’art du montage, le travail quotidien, la création, dévoiler l’intimité de la salle de montage.

 

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C. L. : La technique omniprésente dans le montage est transfigurée par la poésie : ainsi tout prend un nouveau sens et la technique du montage avec son vocabulaire propre devient une expérience créatrice épanouissante. Est-ce que vous le vivez ainsi dans la salle de montage où est-ce là un regard rétrospectif ?
E. J. : La plupart de mes écrits ont pour racine ce désir de raconter l’art du montage. L’artisanat du montage. Je parle de mes outils, et j’emploie une écriture imagée parce que je suis passionnée par les images. Je ne fais pas ce métier par hasard, je vis dans un monde d’images et de sensorialité ; et donc les images qui me viennent dans le travail, j’aime les mettre en mots.
J’aime aussi que mes mots fassent naître des images. C’est ainsi que j’ai travaillé sur les titres de mes textes : « le plongeoir », « face au vide », « la chaussette », « elle pleure déjà ? ». Derrière chacune de ces formules se cache un enjeu de montage.

C. L. : Vous faites des citations de cinéastes qui ont pensé le montage : à quel point votre cinéphilie vous a fait devenir monteuse et continue à stimuler votre inspiration créatrice ?
E. J. : Il est évident que j’ai voulu travailler dans le cinéma parce que j’ai aimé le cinéma à la folie lorsque j’avais 14-15 ans. J’ai cependant mis un petit temps à rencontrer le montage parce que je n’avais aucune culture des métiers du cinéma. Mais quand mes doigts ont touché la coupe d’un plan pour la première fois, coupe tranchante et révélatrice, j’ai su que j’étais faite pour ça.
Concernant les citations, je souhaitais donner la parole à des réalisateurs et des monteurs. Trouver un contre-point aussi. Une forme de dialogue entre mes textes et des phrases qui ont été fondatrices pour moi dans mon rapport au montage.

C. L. : Être monteuse d’un cinéaste en particulier, est-ce nécessairement partager ses références cinéphiliques ?
E. J. : Nous sommes avant tout monteur d’un film, même lorsque l’on travaille au long cours avec un cinéaste.
Il me semble qu’il est important de comprendre le film qu’on monte et pour cela en effet partager des références cinéphiliques sans être enfermé dans des poncifs d’écriture. Notre savoir-faire et notre culture des films représentent à la fois un socle solide et précieux mais pour ma part je veille à m’ouvrir régulièrement, le plus possible, à des formes que j’utilise peu ou manie peu souvent voire qui me déstabilisent.
Dans la relation qui se tisse au fil des films, on partage beaucoup de choses, beaucoup de références, mais aussi une manière de travailler, de collaborer, de se parler (ou pas !). C’est ainsi que se fabrique une confiance réciproque et créatrice.

C. L. : À vous lire, on a l’impression que vous êtes monteuse 24 heures sur 24, mêlant aussi bien le sacrifice (isolement complet durant plusieurs heures dans la salle de montage, avec une tasse de thé comme unique moyen de survie) que l’ineffable épanouissement personnel transfiguré dans le choix de chacun de vos mots. Êtes-vous une « femme cinéma » comme Dziga Vertov pouvait être « l’homme à la caméra » ?
E. J. : L’art du montage qui ne donne à voir qu’une partie des choses !
Je suis monteuse et j’adore par dessus tout mon métier, mais je trouve aussi important d’avoir mon propre espace de création. J’ai réalisé plusieurs courts métrages, j’écris, j’anime maintenant une maison d’édition. Il me semble que toutes ces expériences nourrissent à la fois mes réflexions, ma capacité à apporter un regard renouvelé sur les films que j’accompagne et me donne plus de liberté.

C. L. : Est-ce que le passage au numérique avec la multiplication des heures de rushes pour un réalisateur indécis, a offert plus de travail et plus de responsabilités au monteur quant à ses choix de montage dudit film ? Ceci pourrait alors conduire à une plus forte reconnaissance du travail d’auteur dans le travail du monteur.
E. J. : Ayant commencé ma carrière de monteuse avec les outils numériques je ne peux pas comparer avec « avant ».
Cependant, et peut-être encore plus sur les documentaires de création, l’apport du monteur est, je le pense, beaucoup plus important. C’est difficile à imaginer lorsqu’on n’a pas suivi un montage du début jusqu’à la fin. C’est aussi de ça dont j’essaie de rendre compte dans le livre.

Mais si le monteur apporte beaucoup au film, il entre dans le désir d’un réalisateur et sans ce réalisateur il n’y aurait tout simplement pas de film. Le monteur n’est pas à proprement parlé un auteur, mais un collaborateur de la dernière écriture du film. J’aime bien dire qu’il est un peu « schizophrène » parce qu’il est à la fois le premier spectateur du film et un acteur de l’écriture du film. Parce qu’il engage sa propre subjectivité tout en respectant et garantissant celle d’un autre - le réalisateur, qui est tout simplement primordiale.

C. L. : Comment envisagez-vous les projets à venir des éditions Adesposte dont êtes l’une des cofondatrices ?
E. J. :
Nous avons beaucoup d’idées et la chance d’être deux avec chacun nos domaines de prédilection. Nous avons monté cette maison d’édition parce que nous aimons les livres. Nous aimons en lire et les partager. Nous allons explorer, inventer, créer, accompagner au gré de nos rencontres et de nos engagements. Nous avons déjà admis que notre ligne éditoriale sera… zigzagante.

 

 

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Plus long le chat dans la brume
d'Emmanuelle Jay
Nombre de pages : 180
format : 150 x 250 mm
Date de sortie (France) : 29 septembre 2016
Éditeur : Les Éditions Adespote

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