Festival de Carcassonne 2019 : "La Cravate" de Mathias Théry et Étienne Chaillou

Lors de la campagne des présidentielles de 2017, le jeune Bastien s’investit à Amiens au sein du parti politique Front National avec ardeur et un profond sens du patriotisme : deux réalisateurs romancent son histoire et l’invitent à découvrir le texte qui relate sa vie.

"La Cravate" de Mathias Théry et Étienne Chaillou © Nour Films "La Cravate" de Mathias Théry et Étienne Chaillou © Nour Films
2e édition du Festival International du Film Politique de Carcassonne 2019 : La Cravate de Mathias Théry et Étienne Chaillou

Où en est-on en 2019 de la compréhension de ce qui meut les électeurs, partisans, militants et cadres de feu le Front National en France ? Au-delà du symbole de la peur par excellence dans le paysage politique brandi à toutes occasions pour courcircuiter toute réflexion posée sur le sens du vivre ensemble, ce que l’on appelait hier le Front National mérite d’être pensé de l’intérieur afin de mieux comprendre la société d’aujourd’hui. Pour cela, les réalisateurs de La Sociologue et l’ourson (2016) inventent à nouveau ici dans leur nouveau film un dispositif approprié à leur sujet. Comme pour rappeler la distance critique que mettait en scène Gustave Flaubert à l’égard de son personnage éponyme Emma Bovary, ils ont décidé d’écrire l’histoire de Bastien, jeune homme militant en 2016-2017 au moment du tournage du film, au sein du FNJ (Front National de la Jeunesse) à Amiens, en lui soumettant la lecture avant de faire de ce texte la voix off narratrice du documentaire. Ce procédé permet de mettre sur un pied d’égalité le regard posé sur Bastien par les réalisateurs et Bastien, dont le but de désinstrumentaliser la pensée et comprendre l’autre dans le respect de sa différence, même si les deux camps sont irréconciliables dans l’opposition de leurs idées. Ce voyage à l’intérieur d’un parti politique d’extrême droite à travers le regard d’un jeune sympathisant permet de saisir subtilement l’embrigadement dans des pensées extrêmes en conservant toujours la juste distance critique. L’opposition à l’écran de Bastien et d’Éric, pas beaucoup plus âgé que lui, montre la différence entre les motivations d’un simple militant et d’un cadre qui cherche à gravir les échelons du pouvoir. Malgré tout, le récit est toujours centré sur Bastien attiré par la respectabilité que représente la fameuse « cravate » éponyme. Autour de cet épicentre, l’organisation et les stratégies d’un parti politique sont peu à peu démontés, comme les promesses faites aux militants de sommes d’argent issues de l’enveloppe parlementaire dont dispose l’élu politique, les coups de com’ pour attirer l’attention et une sympathie préfabriquée des déçus de la calamiteuse gestion de la république des politiciens aussi avares qu’imbus de leur pouvoir… Non seulement le parcours de Bastien invite à réfléchir les motivations des militants dans leur ensemble à l’égard d’un parti d’extrême droite mais aussi de l’ensemble des partis dont les basses manœuvres méprisantes à l’égard du simple électeur sont monnaie courante. Dans la continuité d’Hannah Arendt, les réalisateurs ont su avec intelligence et une grande créativité dans leurs choix de mise en scène non pas se perdre dans la confrontation du mal mais plutôt dans sa banalité, ce qui rend l’extrême droite d’autant plus dangereux et insidieux. Un film qui ose penser le politique comme rarement les grands médias ne se le permettent.

 

 

La Cravate
de Mathias Théry et Étienne Chaillou

Documentaire
96 minutes. France, 2019.
Couleur
Langue originale : français

Images, montage, son : Mathias Théry et Étienne Chaillou
Production : Quark Productions
Distributeur (France) : Nour Films 

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