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Billet de blog 15 février 2025

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Entretien avec la réalisatrice Séverine Mathieu autour de son projet de film

La réalisatrice Séverine Mathieu, après "Hors-saisons" et "Habités", est actuellement en train de développer son prochain film où elle est à la recherche de nouveaux témoignages sur la question du basculement d'une identité dans l'expérience d'une intimité sexuelle.

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Illustration 1
Séverine Mathieu © DR

Cédric Lépine : Comment pourriez-vous résumer le projet de votre prochain film ?

Séverine Mathieu : Je prépare un film sur le désir sexuel quand il nous mène là où l'on n’a pas prévu d’aller et qu’il nous fait faire un pas de côté. Plus exactement quand on est dans une vie hétérosexuelle et que soudain une rencontre nous fait basculer dans une histoire homosexuelle. Ou inversement quand on est dans une vie homosexuelle et que l’on vit une histoire hétérosexuelle. Et peut-être y a-t-il encore d’autres bifurcations, comme par exemple passer de l’a-sexualité à une sexualité. Cela doit aussi être un bouleversement.

J’emploie volontairement le mot « histoire » et non pas « orientation » car je crois que notre vie sexuelle, en tout cas la mienne, est davantage guidée par des rencontres, des désirs, des sentiments, que par quelque chose qui serait mon identité préalable. En tout cas j’ai envie d’explorer l’identité sexuelle à travers les rapports — de désir et de force — entre deux ou plusieurs personnes.

C. L. : Pourquoi choisir une forme de mise en scène hybride entre fiction et documentaire ?

S. M. : L’hybridité entre fiction et documentaire est un des procédés que j’ai déjà utilisés dans mes précédents films : L’Écume des mères (2008) et Seconde ville (2013). Ici, elle offrira la possibilité de reconstituer des portions de récits, de masquer un peu l’identité des personnes filmées, de préserver leur intimité. En tout cas de donner aux personnes filmées la possibilité de dire « ce n’est pas vraiment moi », de jouer avec la vérité et même de découvrir d’autres vérités de soi, que l’on n’avait pas pensées jusque-là. Participer à un film en tant que protagoniste permet parfois de se découvrir.

Sur un sujet comme celui-ci, la fiction pourra nous donner beaucoup de liberté pour mettre en scène les détails d’une relation, les corps, les discussions très intimes.

Le mélange entre fiction et documentaire produit des zones d’ambiguïté, des scènes dont on ne sait pas si elles sont vraies ou fausses, voire des personnages dont on ne sait pas s’ils sont vrais ou faux. Et dans ce film-ci, qui va jouer avec le masculin, le féminin et peut-être avec des zones encore plus floues où le féminin et le masculin se mélangent, la fiction nous aidera à ouvrir des séquences où par exemple quelqu’un.e pourra être à la fois une femme et un homme.

Je pense notamment aux Filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania qui raconte comment Olfa, une femme tunisienne, a vu ses deux filles aînées devenir intégristes. Le film reconstitue les étapes de cet enrôlement en mettant en scène Olfa et ses deux plus jeunes filles et demande à trois comédiennes d’incarner les deux sœurs aînées, et la mère elle-même pour les scènes trop difficiles émotionnellement. Ce mélange des genres, fiction et documentaire, permet de reconstituer des événements passés, ce qui est précieux quand on veut raconter le développement d’un processus, comme celui d’une histoire d’amour par exemple.

C. L. :Comment allez-vous procéder pour rencontrer les témoignages que vous recherchez ?

S. M. : C’est un film qui va partir des récits que les gens, vos lecteur.ices par exemple, vont bien vouloir me raconter, les histoires d’amour et de désir qu’ils et elles portent en eux.

Je cherche donc à rencontrer des gens qui veulent bien partager avec moi les récits de leurs histoires d’amour et de désir de ce type. Cela ne les engage pas à apparaître dans le film ; pour l’instant, j’en suis à la collecte de récits qui doivent me nourrir et me faire comprendre les enjeux émotionnels de cette période. Mais j’espère que parmi ces témoignages, certain.es voudront bien continuer l’aventure et devenir les protagonistes du film.

Cette collecte se fait grâce à Mediapart, grâce à d’autres journaux, nationaux, régionaux, qui se diffusent soit sur papier, soit en lignes. Je suis au début du projet donc je veux ouvrir, géographiquement, sociologiquement, à toutes générations, notamment aux jeunes qui parfois passent facilement d’une sexualité à une autre. Ceci est donc un appel à témoignages qui s’ajouteront à d’autres ressources parues récemment comme par exemple l’enquête « Contexte des sexualités en France » réalisée par l’Inserm et Santé publique France ou le dernier rapport du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

C. L. : La sphère intime, par rapport à la sphère publique de la mise en scène de soi, est-elle une révélation ou une affirmation d'une identité personnelle ?

S. M. : La sexualité aussi est une mise en scène de soi, elle est codée, nous entrons dans la sexualité avec des représentations, avec une idée de ce que doit faire une fille, ce que doit faire un garçon, même dans une relation homosexuelle. Mais cette bascule, cette entrée dans une nouvelle sexualité nous permet, je crois, de mesurer combien dans un acte que nous croyons très personnel, se jouent des règles pré-écrites. Et c’est justement ça qui m’intéresse, ce moment de clairvoyance qui permet de prendre conscience des rôles que nous jouons. Ce moment est une (petite) révolution, car il permet de faire voler en éclats les codes, les scénarios, les places assignées. Je dis que c’est une « petite » révolution mais elle est infinie en fait et très puissante. Ce qui se libère dans la sexualité, se libère dans la personne entière, non ? Ce qui se libère dans une relation à deux, se libère dans toute la sphère sociale et politique, non ?

Je pense au travail d’Alain Guiraudie aussi car il explore les dimensions inavouables du désir, ses origines secrètes et à peine conscientes pour les personnages eux-mêmes. Et aussi car il travaille le désir comme révélateur du personnage, comme ce qui le définit narrativement. Si bien qu’il fait du désir à la fois un sujet, un ressort dramaturgique et une manière de filmer.

C. L. : Qu'est-ce que le cinéma permet selon vous quant aux questions de société contemporaine à la différence des autres médias omniprésents ?

S. M. : Le cinéma me permet de partir des récits et des émotions des personnes. De repartir de cas très particuliers, avant les statistiques, avant les généralités, donc d’entrer dans des subtilités et des contradictions. Je ne pars pas d’une question de société, je pars d’une expérience personnelle, d’une émotion personnelle.

Les récits portés par les personnes ont déjà une dramaturgie, une courbe narrative, avec ses temps forts, ses périodes de répétition, de digestion, ses déclics. Si on les décortique, ils vont peut-être rejoindre des généralités statistiques, mais peut-être aussi les contredire. Le récit par exemple de quelqu’un.e qui a peur de cette nouveauté et qui raconte sa maladresse peut me faire comprendre beaucoup de choses !

Par ailleurs, l’image peut aisément montrer l’androgynie, le mélange des genres, une émotion informulable…

C. L. :Quelles sont les différentes questions que vous souhaiterez aborder dans votre film ?

S. M. : Quelle représentation a-t-on de la sexualité avant d’y entrer ?

Comment prend-on conscience que notre sexualité est codée et que fait-on de ce soudain affranchissement ?

Qu’est-ce qui guide notre sexualité ?

Qu’est-ce qui fait durer et cesser l’histoire d’un couple ?

C. L. : Actuellement, à quelle étape de la réalisation du film êtes-vous?

S. M. : J’ai pas mal réfléchi, lu, écouté, en écho avec ma propre histoire. Donc je connais le fil personnel qui me permet de voyager dans cette problématique.

Maintenant je veux ouvrir ce fil aux récits d’autres personnes. J’en suis donc à lancer cet appel à récits et à espérer que des personnes voudront se livrer. Ensuite, je pourrai chercher, avec eux et elles, la forme juste que peut prendre ce film.

pour contacter Séverine Mathieu et participer au développement de son film :

noshistoiresdamour25@gmail.com

06 75 35 54 96

merci encore !

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