Face aux vies à bas prix : le parti pris de vivre et de rire

Sortie DVD de Discount, de Louis-Julien Petit

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Sortie DVD de Discount, de Louis-Julien Petit

Dans un supermarché hard discount du Nord-Pas-de-Calais, les employés sont acculés à faire plus de compétitivité : seuls les meilleurs ne seront pas remplacés par une caisse automatique. Gilles, Christiane, Alfred, Emma et Momo décident de lutter autrement contre la crise, en revendant à bas prix les produits destinés à la destruction.

Pour son premier long métrage, Louis-Julien Petit s’empare de la comédie sociale et signe un film d’une revigorante réussite. Si l’affiliation aux cinémas de Ken Loach et Stephen Frears est incontestable, le cinéaste en tire le meilleur parti, démontrant une fois de plus que le genre a toute sa raison d’être également en France. À la différence d’autres films français sur un sujet similaire, Discount n’est pas écrasé par le poids d’une très grande star de cinéma. Pour incarner une micro société, Louis-Julien Petit fait appel à une troupe de comédiens livrant une magnifique interprétation bourrée d’énergie. C’est que chacun s’est complètement investi dans son personnage, avec le soutien et la confiance du metteur en scène. C’est un véritable plaisir de voir ainsi jouer Corinne Masiero ou encore Pascal Demolon, dont le talent est immense mais qui restent toujours humble et respectueux du travail de l’autre. Dès lors, l’énergie et l’enthousiasme du tournage par capillarité en vient largement à être partagé avec le spectateur. Il est question d’une loi du marché qui n’est pas sans rappeler le film du même nom de Stéphane Brizé, où les individus au travail sont écrasés, annihilés au profit de la sacro-sainte trinité croissance-compétitivité-loi du marché. Alors que le constat était amer chez Brizé, Louis-Julien Petit préfère voir dans cette situation de crise l’opportunité d’une renaissance de la solidarité. Ainsi une micro société se développe, maintenue par un projet commun de faire face à la situation de crise qui leur est imposé. Leur projet doit non seulement leur offrir une alternative face au chômage qui les menace telle une épée de Damoclès, mais aussi permettre à ceux qui n’ont plus les moyens économiques de répondre à leurs besoins élémentaires de subsistance, puisque leur petite entreprise met en vente à plus bas prix que les supermarchés discount des produits destinés à la destruction à la javel. Et en plus, la petite troupe découvre atterrée qu’ils parviennent à se faire un bénéfice constituant un salaire individuel plus important que ce qu’il percevait jusque-là en tant qu’employés. On retrouve dans ce film l’énergie vivifiante d’une France du Front Populaire où tout devient possible à partir d’un élan social et que l’on retrouve dans quelques films de Duvivier, Renoir et d’autres des années 1930. La différence est que la société française de ce nouveau millénaire n’est plus portée par un projet politique issu d’un parti de gauche au pouvoir qui a complètement oublié sa base sociale et a renoncé à toute souveraineté face auxdites « lois du marché ». Dans Discount, on est bien conscient de la réalité économique et sociale, mais l’on ne sombre pas dans le fatalisme ambiant : on y fait face courageusement et avec beaucoup d’humour ! L’espace du travail que constitue le supermarché est devenu une prison où chacun est fouillé, suspecté, surveillé en permanence par de petits capos de service : la métaphore ici voulue par le cinéaste est clairement carcérale. On pense ainsi aisément à La Grande illusion de Jean Renoir où une troupe d’individus aux parcours distincts se retrouvaient emprisonnés et animés par un véritable élan de solidarité en vue de planifier leur commune évasion. Le regard du cinéaste sur les supermarchés est assez perspicace dans son scénario, pointant du doigt la déshumanisation progressive de ses employés appelés à être transformés en caisses automatiques, mais aussi des clients transformés en consommateurs sans individualités propres ni sociabilité qui se ruent sur des produits supposés attractifs. Dernière hypocrisie insupportable du « temple de la consommation » : ce lieu qui est censé fournir de quoi vivre à chacun, détruit systématiquement la plupart de ses produits. Dès lors, cette organisation antisociale ne peut trouver son salut que dans la société elle-même, prenant des risques au regard de la loi, puisque les nouvelles législations en France n’ont plus nécessairement comme priorité l’intérêt commun de leurs concitoyens (cf. TAFTA, encore une autre histoire).

« Voler aux voleurs ce n’est pas voler » dit l’un des personnages du film. Avec une certaine provocation non dissimulée, on peut également y voir le fait que « ce qui est légal n’est pas nécessairement légitime » et que l’appel à la désobéissance civile se révèle nécessaire. Le film n’en appelle pas nécessairement au Grand soir, ne montrant jamais précisément ceux qui tiennent les ficelles de ce système économique inhumain. Il préfère avec raison et un humanisme bien venu mettre en avant la solidarité, la nécessité de passer par les bonheurs d’une organisation collective soucieuse du bien de chacun où les libertés individuelles sont préservées. Si Discount n’est pas aussi politique que le cinéma de Ken Loach, avec humilité et une profonde sincérité, il n’en bouleverse pas moins les codes de la comédie populaire française qui avait la fâcheuse tendance ces dernières années à capitaliser sur une tête d’affiche s’appropriant de manière antidémocratique une grande part de la production du film, contradiction flagrante et honteuse d’un film social offert en spectacle à tous.

 

Discount

de Louis-Julien Petit

Avec : Olivier Barthélémy (Gilles), Corinne Masiero (Christiane), Pascal Demolon (Alfred), Sarah Suco (Emma), M’Barek Belkouk (Momo), Zabou Breitman (Sofia Benhaoui)

France – 2014.

Durée : 105 min

Sortie en salles (France) : 21 janvier 2015

Sortie France du DVD : 2 juin 2015

Format : 2,35 – Couleur

Langue : français.

Éditeur : Orange Studio

Bonus :

Making of

Court métrage : Les Figures de Louis-Julien Petit (2009 - 11’)

Scènes coupées

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