Entretien avec Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti, réalisateurs de «Sibel»

La sortie DVD le 2 juillet 2019 de "Sibel" de Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti est une belle opportunité de revenir avec eux sur la réalisation de ce film inoubliable qui a marqué cette année au moment de sa sortie en salles et l'an dernier à travers ses multiples passages dans les festivals.

Guillaume Giovanetti et Çagla Zencirci, réalisateurs de "Sibel" © DR Guillaume Giovanetti et Çagla Zencirci, réalisateurs de "Sibel" © DR

Cédric Lépine : Comment travaillez-vous ensemble ? Est-ce que vous vous répartissez les responsabilités de la réalisation ?
Çagla Zencirci :
Nous sommes très interchangeables. Lorsque l'on conçoit le projet, l'un d'entre nous a une idée, l'autre la reprend et écrit un peu plus, l'autre commence un traitement... Notre travail repose sur une discussion 24h/24, avec une idée qui peut surgir à 4h00 du matin !!

Guillaume Giovanetti : C'est une véritable partie de ping-pong permanente entre nous pendant plusieurs mois et plusieurs années. Nous avons toujours travaillé ainsi. Nous n'avons jamais travaillé l'un sans l'autre : nous nous sommes déjà rencontrés avant de concevoir ensemble la forme de cinéma qui nous est propre.

Çagla Zencirci : C'est un grand avantage : comme nous n'avons pas réalisé des œuvres séparées, nous n'avons pas non plus développé des façons de faire différentes. Nous avons appris à faire des films ensemble. Demain, si Guillaume n'est pas là, je ne serai pas capable de faire des films.

Guillaume Giovanetti : Idem pour moi. Nous avons ensemble tellement trouvé d'automatismes et nous confrontons toujours nos regards à tous les niveaux, avant et après la fabrication du film.

Çagla Zencirci : Pendant le tournage, nous séparons en amont très clairement nos rôles car pour les équipes techniques c'est assez perturbant de se confronter à deux personnes à la réalisation. Ainsi, l'un d'entre nous travaille avec les acteurs tandis que l'autre est avec l'équipe technique. Nous ne sommes pas toujours à remplir les mêmes responsabilités. Par exemple pour Noor, j'étais avec les acteurs et Guillaume avec l'équipe technique, pour Ningen au Japon c'était l'inverse, pour Sibel j'étais naturellement avec les acteurs puisque je suis turque. Autrement, nous sommes interchangeables dans beaucoup de domaines, notamment pour le montage.

Guillaume Giovanetti : En revanche sur le tournage, à partir du moment où nous nous sommes fixés un rôle, nous ne le changeons plus pour le reste du film autrement ce serait trop perturbent. Et comme le tournage est toujours un chaos sous contrôle, nous n'allons pas ajouter de chaos dans le chaos !


Cédric Lépine : Durant le tournage, c'est la même évidence pour vous ce que que doit être le film ?
Çagla Zencirci :
Pas du tout. Je peux vraiment dire que nous faisons des films de montage puisque c'est à ce moment-là que nous décidons ce que le film va dire. Bien sûr que nous savons ce que nous voulons dire mais la manière de le dire se décide sur la table de montage. C'est l'idée que le film commence à marcher tout seul à partir du montage. Chaque fois que dans nos précédents films nous avons essayé, à un moment ou à un autre, de détourner le film de son chemin, celui-ci a réagi de façon très violente comme s'il disait : « non, c'est dans ce sens-là que je vais aller ». Nous croyons vraiment à la magie du montage et on laisse le film prendre son propre chemin. C'est comme si le film lui-même prenait ses propres décisions et nous le laissons faire.

Guillaume Giovanetti : La particularité des étapes de post-production c'est que nous avons à chaque fois un interlocuteur privilégié qui fait corps avec nous et cela devient un véritable travail de groupe à trois. Et pour la première fois avec Sibel une troisième scénariste, Ramata Sy, nous a rejoins en cours d'écriture. Nous avons ainsi dû tous les trois trouver un nouvel équilibre et c'était une très belle expérience.


Cédric Lépine : Pourquoi avoir décidé de raconter une histoire sans préciser le contexte social, politique et géographique ?
Çagla Zencirci :
Comme dans tous nos films nous partons d'une base extrêmement locale et ensuite nous essayons de l'ouvrir le plus possible pour que cela fasse sens pour tous les spectateurs, peu importe le pays d'où ils viennent. Pour cette raison nous utilisons beaucoup les contes et les mythes. La base de nos films est toujours une langue. Et c'est précisément de cette langue que le projet est parti. Ensuite, nous avons parlé avec les locuteurs de cette langue en leur demandant de nous raconter leurs histoires, pas seulement leur biographie. Il se trouve qu'à un moment ou à un autre, un mythe ou des contes de fée finissent par apparaître. Pour ce projet-là de la langue sifflée, le récit du rocher de la mariée revenait sans cesse, même si l'histoire variait dans les détails d'une région à l'autre : c'est cela qui est très intéressant !

Guillaume Giovanetti : Nous partons d'histoires qui ne peuvent se dérouler que dans ce lieu spécifique : c'est le cas de Sibel avec cette langue si particulière appartenant à ce lieu. En revanche, dans le traitement thématique que l'on fait du sujet, nous cherchons à être le plus universel et atemporel possible. Nous aimons à dire que si le film était tourné dix ans avant, il n'y aurait pas beaucoup de variantes. Cela nous permet peut-être de toucher des personnes à l'autre bout du monde et dans dix ans aussi.


Cédric Lépine : Est-ce que l'histoire d'une jeune fille qui siffle pour s'exprimer provient d'un mythe bien précis ?
Çagla Zencirci :
Non, pas vraiment dans ce sens-là, car nos films sont avant tout basés sur des rencontres qui ne devraient normalement pas se faire. En japonais, il existe un mot très approprié pour parler de cela : « goen » que l'on peut traduire par « rencontre fortuite ». Ainsi, deux personnes qui ne devraient pas être ensemble se rencontrent et sont obligées de communiquer. Cette histoire de communication entre deux personnes qui se rencontrent par hasard est toujours au cœur de nos films. D'une façon ou d'une autre, nous faisons des films de rencontres.

Guillaume Giovanetti : Cela est dû à la manière dont nous travaillons aussi dans la vraie vie. Nous allons aussi bien dans l'immeuble près de chez nous que dans un endroit à l'autre bout du monde pour aller à la rencontre de personnes à la vie singulière. Il s'agit toujours de notre part de la même démarche. C'est pour cette raison aussi qu'il y a beaucoup de rencontres fortuites dans nos films qui créent ensuite toute l'histoire à suivre. La raison pour laquelle nous avons été dans ce lieu est que nous avons entendu parler de la langue sifflée dans un livre sur les langues de Michel Meyer que nous avions acheté en 2003. Nous étions dans la région onze ans plus tard en 2014 avec la volonté de savoir si cette langue existe vraiment : ce que nous avons découvert était tel que ce que nous avons montré dans le film.
Nous avons alors rencontré une jeune fille qui était un peu dans la même situation que Sibel : nous étions un jour au café du village et nous avons vu passer une jeune fille qui portait du thé dans son dos et qui ne communiquait qu'en sifflant alors que les personnes autour d'elle lui répondait en turc. Cela n'a duré que quelques minutes mais déjà tout le film était contenu dans ce moment ! Ensuite, nous avons commencé à travailler sur le projet. Ainsi, elle rencontre un personnage différent qu'est Ali, qui constitue une rencontre fortuite qui va changer toute sa vie.

"Sibel" de Guillaume Giovanetti et Çagla Zencirci © Pyramide "Sibel" de Guillaume Giovanetti et Çagla Zencirci © Pyramide

Cédric Lépine : Avoir comme personnage principal une jeune fille muette vous conduit-il à trouver des moyens de diriger l'actrice afin de retenir l'attention du spectateur, notamment autour de son regard, la posture de son corps évoluant d'un pas déterminé le fusil à l'épaule dans le village ?
Çagla Zencirci :
Nous avons beaucoup travaillé en amont avec les acteurs en fixant avec eux certains choix dans leur interprétation. En effet, l'actrice Damla Sönmez qui interprète Sibel a un regard magique qui empêche le spectateur de voir ailleurs que son personnage ! Elle a ainsi la capacité de faire passer cinq expressions humaines différentes sur son visage en dix secondes ! Quant à sa démarche, nous avons beaucoup parlé pour savoir comment le développer. Sibel ne craint aucune des règles imposées aux femmes : sa démarche n'est ainsi jamais plate. Son personnage n'a absolument rien à faire du regard des autres, c'est pourquoi elle marche autrement. C'était là la chose la plus importante pour caractériser son personnage et c'est Damla Sönmez qui a commencé à créer cette démarche très physique. Son corps est alors devenu très sec : un petit corps avec beaucoup d'énergie ! Les choix d'interprétation ont vraiment été créés avec les acteurs.

Guillaume Giovanetti : Ce qui nous avait intéressé avant tout dans le visuel de l'actrice c'était en effet ses yeux. Ses yeux sont importants parce qu'ils doivent à la fois être fascinants et faire peur. Ils devaient pouvoir générer attirance et répulsion. La préparation corporelle était en effet très importante et Damla Sönmez a passé beaucoup de temps dans le village : il était en effet essentiel qu'à aucun moment le spectateur puisse remettre en cause l'idée qu'elle puisse être née là-bas.
Tous nos films prennent leur source dans une matière documentaire en filmant et des personnes locales des lieux qui nourrissent la fiction. En passant beaucoup de temps avec nous dans le village, Damla Sönmez a pu constater comment les femmes travaillent en participant aux activités aux champs, en dormant dans le village. Nous aussi, comme elle, nous dormions dans la maison que l'on voit dans le film puisqu'il n'y avait pas d'hôtel dans le village. Toute cette phase de préparation était importante pour que l'actrice puisse s'approprier son personnage et en faire quelque chose de crédible et de très physique.


Cédric Lépine : L'histoire en filigrane dénonce une situation politique où cet homme caché incarne le bouc émissaire de toute une politique d'État pour imposer son ordre.
Çagla Zencirci :
Là aussi, on voit encore comment à partir d'un sujet vraiment local nous touchons à l'universel. Aujourd'hui, non seulement la Turquie mais le monde entier a un énorme problème : la peur de l'autre et de l'inconnu ! Tous nos films sont basés, d'une manière ou d'une autre, sur des exclusions. Pour comprendre vraiment comment fonctionne une société, il faut observer les personnes qui se trouvent à la marge de celle-ci. Ali n'est pas défini clairement, ce qui permet différentes interprétations de la part des spectateurs. Je pense que c'est là où Ali atteint sa cible : on ne sait que très peu de choses sur lui, les gens en ont peur et il est ainsi qualifié de terroriste. À cet égard, il est intéressant de constater que tout le monde dans le village est armé et que la seule personne qui ne l'est pas est appelée terroriste !

Guillaume Giovanetti : C'est ça le paradoxe et bien évidemment ce que l'on montre aussi dans le film, c'est cette fameuse rhétorique selon laquelle une personne étrangère à un groupe fait peur. De plus, les personnes au pouvoir utilisent cette peur pour imposer leur ordre à tous. Cet étranger pour certains sera le terroriste et pour d'autres ce sera le migrant, selon une autre rhétorique. Il s'agit toujours de mettre des étiquettes sur les gens pour mieux contrôler les populations, les communautés, les villages, etc. De ce point de vue là encore, notre histoire touche à l'universalité.


Cédric Lépine : Il y a aussi dans le film un personnage important nourri d'une riche complexité : le père de Sibel, qui est aussi le maire progressiste du village. C'est une figure d'autorité qui doit faire face à la tradition qui s'impose à lui notamment quand on le force à se marier et qui soutient en même temps sa fille rebelle. Comment avez-vous travaillé l'écriture de ce personnage ?
Çagla Zencirci :
Nous nous sommes énormément basés sur le vrai maire du village qui est un homme intuitivement moderne et très curieux. Lorsque nous sommes arrivés dans le village et qu'il n'y avait pas de lieu pour être hébergés, il nous a accueillis chez lui. Ainsi, la maison que l'on voit dans le film est la maison du vrai maire et la chambre de Sibel est celle où l'on dormait toujours quand nous allions là-bas. Nous nous sommes aussi basés sur ces relations avec les autres femmes du village. Dans ce genre de film, nous sommes tellement habitués à voir des pères autoritaires envers leurs filles que nous avons voulu aussi faire le portrait d'un autre type de relations père-fille qui existe aussi en Turquie même si on ne la voit pas beaucoup au cinéma. Il s'agit d'un homme intuitivement moderne qui a donné les moyens à sa fille aînée de pouvoir exister en tant que tel face au handicap qui l'exclut du reste du village.
Nous étions aussi confrontés à un autre souci : on parle souvent de l'effet du patriarcat sur les femmes et je pense que le moment est venu pour parler de l'effet du patriarcat sur les hommes aussi. La pression sociale est telle que même si l'homme est intuitivement moderne et qu'il ne veut pas du tout se comporter selon la tradition, il peut y avoir un moment de faiblesse qui le fait revenir aux configurations anciennes par défaut. C'est là où la figure du père devient vraiment complexe et intéressante.

Guillaume Giovanetti : Ce qui nous intéressait vraiment c'était de mettre au départ un couple père-fille très équilibré, dans une relation de confiance mutuelle qui allait être ébranlée par un événement extérieur. Il s'agissait de voir à quel point comment, au fur et à mesure que Sibel prenait sa force, le père perdait la sienne et se retrouvait ainsi moins sujet à cette pression sociale et au système patriarcal qui lui impose d'un seul coup de se remarier et de devenir un homme fort, etc. C'était ainsi le double mouvement croisé de Sibel qui va vers le haut et de son père qui va vers le bas qui nous intéressait. Au moment de l'écriture du scénario comme durant le tournage, notre grand souci consistait à souligner la complexité des choses : rien n'est simple. Ainsi, le père est progressiste dans un contexte plutôt traditionnel et Sibel s'exclut à la fois par son handicap mais aussi par son comportement : cette exclusion lui va très bien puisqu'elle a trouvé son propre équilibre en vivant dans la forêt et à travers sa recherche du loup. Le personnage de la petite sœur Fatma est aussi intéressant au sens où l'on voulait montrer à travers elle que pour certaines personnes le jeu de conventions sociales leur va très bien. Pour nous, il est essentiel en tant que réalisateurs de rendre compte le plus possible de la complexité de la réalité.


sibel-dvd
Sibel
de Çagla Zencirci et Guillaume Giovanetti
Avec : Damla Sönmez (Sibel, la jeune fille muette), Emin Gürsoy (Emin, le père de Sibel, épicier et maire de Kuşköy), Erkan Kolçak Köstendil (Ali Demir, le fugitif), Elit İşcan (Fatma, la sœur de Sibel), Meral Çetinkaya (Narin, la vieille folle), Gülçin Kültür Şahin (Feride, la villageoise), Şevval Tezcan (Çiçek, la jeune fiancée)
Turquie, France, Allemagne, Luxembourg, 2018.
Durée : 91 min
Sortie en salles (France) : 6 mars 2019
Sortie France du DVD : 2 juillet 2019
Format : 2,40 – Couleur
Langue : turc - Sous-titres : français, anglais, turc.
Éditeur : Pyramide Vidéo
Bonus :
L’histoire de Sibel,par Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti (27’)
Analyse de séquences (12’)
Scènes coupées, commentées par les réalisateurs (7’)

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