Le mythe de la liberté de parole dans l’art soumis à la dictature du réel

 Parution du livre Le Cinéma, un art imaginaire ?, de Patricia YvesLe septième art, s’il a été adopté internationalement, du moins dans les pays qui se sont donné les moyens de soutenir une industrie nationale, s’inscrit pleinement dans une histoire de l’art et de la philosophie propre à un espace géographique donné. Ainsi, les réflexions sur le cinéma actuel font écho à l’histoire des idées des siècles passés.

 

Parution du livre Le Cinéma, un art imaginaire ?, de Patricia Yves

Le septième art, s’il a été adopté internationalement, du moins dans les pays qui se sont donné les moyens de soutenir une industrie nationale, s’inscrit pleinement dans une histoire de l’art et de la philosophie propre à un espace géographique donné. Ainsi, les réflexions sur le cinéma actuel font écho à l’histoire des idées des siècles passés. La réflexion cinéphile de Patricia Yves se place ici du côté de la philosophie, mâtinée de critique sociale qui ne déplairait certainement pas à Jean Baudrillard ou encore à Guy Debord. Il suffit pour le comprendre de citer ne serait-ce que ce passage parmi les multiples moments forts du livre :

À la différence de l’art photographique qui transfigure la réalité quotidienne […], le cinéma est toujours susceptible de n’être qu’une distraction, un « divertissement » au sens pascalien du terme, c’est-à-dire quelque chose qui nous permet certes d’oublier nos soucis mais pour mieux rêver un monde conforme au pli idéologique de l’époque : un monde prépensé que nous n’aurions plus, pour notre plus grand confort intellectuel, qu’à ingérer comme tel, tout préparé, ficelé, packagé ; en nous dispensant de l’effort de tenter de le faire nôtre : bref le monde des autres (des grands, des riches, des puissants, des stars) simplement projeté dans la lanterne magique qui nous sert le plus souvent de cervelle. (pp. 12 et 13 de l’ouvrage)

Pour l’auteur, le grand ennemi du cinéma et de l’art en général est l’obligation de représenter la réalité avec le sournois sous-entendu que celle-ci pourrait être appréhendable objectivement. Il n’y a pas de réalité sans une appréhension qui le saisisse. Dès lors, face à une œuvre, on ne peut faire l’économie de s’interroger quant à l’identité de son auteur. Contrairement à ce que pourrait laisser penser l’étymologie du mot français « réalisateur », celui-ci ne devrait pas avoir pour responsabilité de « rendre réel », mais plutôt se soucier par exemple de la direction d’acteurs et de la mise en scène globale, comme y renvoient les termes anglais, allemand ou italien (director, Direktor, etc.). De la même manière, l’analyse de Patricia Yves est toute personnelle et elle ne cache pas des goûts cinéphiles qui lui sont propres. Quand elle néglige le travail d’Alain Cavalier sur son film Pater, il est ici plus question de ses affinités que d’une convaincante analyse rigoureuse. Le livre par sa liberté prend progressivement la forme de l’essai alors qu’il commençait comme une histoire des idées sur l’art en Occident. L’intérêt de cet ouvrage est de partager une réflexion sur le cinéma, qui offre des clés d’analyse et surtout de réflexion sur le rapport spectateur/film. L’évocation de quelques films en apportant de l’eau au moulin de la pensée de son auteur peut parfois paraître sommaire, qu’il s’agisse d’Alain Cavalier ou de Jacques Audiard, les discréditant parce que ces cinéastes ne répondent pas à ses attentes alors que les films offrent de tout autres enjeux.

Passés ces quelques excès de jugements sévères, l’ouvrage de Patricia Yves constitue une belle aubaine de penser fructueusement le cinéma en remettant sainement en cause les diktats de la production filmique moderne. Ainsi, son chapitre sur le « piège narcissique » du spectateur au cinéma est incontournable : […] le cinéma nous captive et suscite notre intérêt à l’unique condition de nous entraîner dans le processus narcissique de complétude virtuelle de nos vies. La mise en garde est philosophiquement revendiquée : si l’on ne pense pas le cinéma, celui-ci pensera pour nous. Pas de film sans regard, pas de regard sans subjectivité, pas de subjectivité sans la conscience de soi qui en découle.

 

Le Cinéma, un art imaginaire ?

de Patricia Yves

 

Nombre de pages : 146

Date de sortie (France) : 15 mai 2015

Éditeur : L’Harmattan

Collection : Le Parti pris du cinéma

 

lien vers le site de l’éditeur : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=47219

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