Entretien avec Anna Pitoun et Valérie Mitteaux, à propos de leur projet documentaire "8, avenue Lénine"

Anna Pitoun et Valérie Mitteaux © Estelle Fenech Anna Pitoun et Valérie Mitteaux © Estelle Fenech

En 2003, Anna Pitoun et Valérie Mitteaux prenaient leurs caméras pour aller suivre le parcours d’une jeune femme rom farouchement décidée à s’intégrer dans la ville d’Achères en France. Celle-ci recevait alors le soutien d’un collectif de citoyen ainsi que de la mairie. Mais le rouleau compresseur de la politique du ministre de l’Intérieur de lors fut la plus forte et la préfecture est intervenue pour détruire leurs lieux de vie. Ce film était intitulé Caravane 55. Une décennie plus tard, Anna Pitoun et Valérie Mitteaux retrouvent cette jeune femme dans un projet de documentaire actuellement en production participative sur Ulule : 8, avenue Lénine.

 http://fr.ulule.com/8-avenue-lenine/

  

Comment avez-vous en 2003 rencontré Salcuta Filan ?

Fin 2002, l'ASAV, Association pour l’Accueil des Voyageurs basée à Nanterre, nous demande de réaliser des courts-métrages à vocation pédagogique à destination des Roms, sur la scolarisation et l'accès aux soins. Des films scénarisés, en langue romani qui puissent être diffusés sur les terrains, pour expliquer qu'en France aller à l'école est un droit et un devoir même si l’on n’a pas de papiers; et qu'on peut aussi se faire soigner, notamment les enfants via la PMI [Protection Maternelle et Infantile]. Lorsque nous préparions le premier film sur l'école, Médecins du Monde qui fait un travail important de prévention sur les terrains dans toute l’Île-de-France, nous avait recommandé d'aller à Achères, où de nombreux Roms scolarisaient leurs enfants. Nous sommes donc allées sur ce terrain, où nous avons rencontré Salcuta. C'était une jeune veuve avec deux enfants. En tant que mère seule, elle avait un statut un peu particulier sur le terrain. Et nous avons senti chez elle une ténacité peu commune. C'est avec elle et ses enfants que nous avons réalisé ce premier film sur la scolarisation. Alors que l'on tournait, les rumeurs d'expulsion sont devenues de plus en plus nettes. La veille, nous avons décidé de rester avec elle sur le terrain pour témoigner.

Caravane 55 © DR Caravane 55 © DR


Comment avez-vous rencontré la situation des Roms ?

Anna avait déjà travaillé à l'ASAV en tant que juriste à défendre leurs droits, leur permettre de se domicilier... Ensuite nous avons beaucoup suivi Médecins du Monde pour réaliser le second film pédagogique sur la PMI. Comme lorsque l'on voit des sans-abri vivre dans la rue, lorsqu'on évolue sur des camps de Roms, la honte vous prend à la gorge. Comment un pays occidental civilisé peut-il laisser des personnes vivre dans un tel niveau de misère ? C'est ce qui nous a immédiatement saisi et convaincu de la nécessité de réaliser Caravane 55.



Quelles étaient vos intentions en réalisant Caravane 55 en 2003 ?

Nous voulions filmer la détermination de Salcuta Filan à rester en France, en parallèle avec la force du collectif de citoyens qui s'est mobilisé en faveur des Roms de ce camp à la limite de la légalité et aussi de la mairie qui a maintenu sa position de soutenir ces Roms contre les menaces de la préfecture. Quand il y a de tel niveau d'injustice, il n'y a pas vraiment d'autre choix que d'entrer en désobéissance. Le terrain a quand même été expulsé, tous les biens détruits, et le moment est vraiment brutal. Mais le collectif et la mairie se sont mobilisés pour continuer à soutenir les familles qui scolarisaient leurs enfants. Le collectif a attaqué la préfecture en justice pour expulsion illégale et a gagné. Faisant la preuve que la mobilisation citoyenne paie, peut avoir une influence décisive. Ensuite bien sûr le film est partout sous-tendu par le rejet dont les Roms font l'objet. Un concentré de racisme totalement irrationnel, pétri des fantasmes les plus absurdes. Je ne crois pas qu'il y ait une population qui provoque plus de haine. Mais il faut bien dire aussi que cette haine est entretenue par les États, car elle les sert. Mais franchement, considérer qu'en France, 15 000 personnes roms puissent constituer un "problème", ça n'a pas de sens. Le problème pour nous est plus celui de leur extrême pauvreté et des conditions de vie dans lesquelles on les maintient pour pouvoir d'autant mieux les montrer du doigt.

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Pourquoi vous êtes-vous particulièrement centrées sur Salcuta Filan ? Que représente-t-elle pour vous ?

Quand on l'a rencontrée, Salcuta avait perdu son mari, mort très jeune d'une attaque cérébrale en Roumanie. Elle vivait donc seule dans sa caravane en bord de forêt avec une centaine d'autres Roms, et avec Gabi et Denisa qui étaient alors de jeunes enfants. Salcuta voyait clairement dans la France un salut pour ses enfants. Elle prenait l'école et leur éducation très au sérieux. Elle parlait avec regret d'avoir dû, elle-même, quitter l'école à 14 ans et de s'être mariée à 16. On a vu très vite qu'elle voyait aussi dans le fait de vivre en France la possibilité de vivre plus librement en tant que femme, même si le sexisme est assez criant dans la culture rom. Et on ne s'est pas trompé sur l'ambition qu'elle avait, de faire partie de ce pays, de se sentir chez elle. Et puis elle a atterri à Achères, un fief communiste de longue date, même si la mairie a été récemment remportée à quelques voix près par un maire UMP. Elle a gagné une conscience politique qui s'exprime maintenant dans chaque situation. Elle questionne tout le temps la justesse des choses. Et ça, c'est très beau à regarder.



Quelle était la condition des Roms en 2003 en France ?

C'est l'époque où Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, commence à s'abattre sur eux. Après l'expulsion du terrain d'Achères, le 6 mars 2003, plus de 40 autres terrains seront également "démantelés", avec ce sous-texte de "camps de Roms = réseaux malfaisants". Les camps sont détruits, les caravanes cassées, les Roms éparpillés dans des foyers souvent très lointains, Colmar parfois. Mais ils se reforment très vite, ailleurs, là où il y a de la place. Les Roms de Roumanie ne font pas encore partie de l'Union Européenne, ils font donc des allées et venues tous les trois mois pour renouveler leur droit de séjour. Les gouvernements français et roumains passent des accords pour les inciter à quitter la France. On leur donne parfois 150 euros à cette fin. Mais depuis la chute de Ceaușescu, la Roumanie les méprise, ils ne peuvent pas travailler, se faire soigner, à l'école les enfants sont au fond de la classe et on ne leur adresse pas la parole. Donc ils reviennent.



Qui en veut aux Roms ? Contre quoi doivent-ils se battre au quotidien ?

On a rencontré des Roumains qui haïssaient les Roms. Ils vous parlent d’eux avec une telle haine viscérale que vous sentez que s'il en passait un, la personne le tuerait. Nous avons rencontré des riverains à Achères qui s'agitaient vertement parce que le camp de Roms à proximité de chez eux, allait dévaloriser leur maison. Il y a toutes les personnes chez lesquelles l'idée "Rom = voleur" est bien ancrée. Mais ces personnes vont vous dire la même chose des gens du voyage français. Comme s'il y avait un gène du vol et de l'escroquerie et qu'il leur appartenait depuis toujours. Il y a les regards entre mépris et compassion des personnes dans le métro qui voient passer la jeune Rom son bébé dans les bras, entre, "moi je ne veux pas en arriver là", devoir mendier dans le métro, et quelque chose d'intimement rassurant à voir passer en sorte "la lie de la société" qu'elles ne deviendront jamais parce qu'elles vaudront toujours mieux qu'un Rom. Tout cela évidemment est une sombre image d'Épinal lorsque l'on s'approche de plus près de la communauté rom. Mais cela fait un tout assez cohérent : les Roms sont à la fois des boucs émissaires, des personnes qui provoquent un paroxysme de racisme qui permet à d'autres populations marginalisées de se sentir plus légitimes. C'est comme le socle du racisme, la population sur laquelle on peut toujours se défouler et taper. Car elle ne vaut rien. Les Roms sont aussi des épouvantails que les gouvernants agitent pour que toutes les personnes devant leurs télévisions déchargent leur haine/angoisse/peur du lendemain/mais où va-t-on, sur quelqu'un. Un groupe, des personnes, un mode de vie présupposé cigale et irresponsable qui ruinerait le fonctionnement de la société, la menacerait et bien sûr pourrait être nuisible. Les gouvernants attisent ces tendances souvent pour pouvoir ensuite accuser la population rom de tous les maux par effet de bande. Et la question de l'itinérance, avec l'amalgame gens du voyage/Rom n'a rien arrangé. Cela nourrit un fantasme menaçant. Une personne malienne qui va accepter d'être logée en foyer et d'être payée une misère, ça va. La personne va être dans un modèle connu, docile, esclave moderne consentante. En revanche désirer circuler est immédiatement perçu comme une volonté de fuir ses responsabilités, les règles et donc de déstabiliser la société. Mais en plus d'être irrationnel et absurde, ce point de vue ne concerne pas les Roms, car beaucoup sont sédentaires. Au quotidien, les Roms doivent donc se battre contre le fait d'être considérés comme des moins que rien.

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Quel est l’intérêt d’un film documentaire dans cet enjeu social ?

C'est d'opérer un déplacement de regard. Faire en sorte que les personnes qui voient le film perçoivent, au travers de la vie de cette femme rom qui se sent désormais parfaitement intégrée (même si d'autres problèmes existentiels et matériels ont surgi, comme dans toutes les vies) que le scénario xénophobe du "rentrez chez vous" - alors qu'ils sont européens - est une construction du pouvoir, qui les utilisent comme épouvantails, comme une image qui résumerait et concentrerait tous les problèmes que la France et l'Europe affrontent aujourd'hui.

On a été témoins lors de nombreuses projections de notre premier film Caravane 55 de revirements de points de vue de la part des spectateurs. Des déclics qui montraient bien à quel point leur peur/réticence initiale était basée sur des arguments faux. Tout d'un coup accepter de regarder le parcours d'une "personne", une vraie personne qui se trouve être rom. Avec ses angoisses, ses rires, ses relations avec les enfants, le fait d'humaniser tout simplement le "préjugé rom", fait totalement changer le point de vue. On ne va pas dire "ah, cette femme est étonnante, donc les Roms sont formidables", mais on passe de "les Roms masse menaçante" à "s'il y a des personnes comme Salcuta dans le lot, alors peut-être les Roms ne sont-ils pas si dangereux".



Comment ont évoluées les politiques à l’égard des Roms de 2003 à 2015 ?

De façon assez paradoxale. Dans un premier temps, les expulsions se sont poursuivies. Selon un cycle expulsion-reconduite à la frontière-retour en France quasi continuel. Ensuite la Roumanie est entrée dans la Communauté Européenne, donc les Roms roumains présents sur le territoire français n'étaient plus expulsables. Mais on a crée ce que l'on pourrait appeler un délit de pauvreté. C'est-à-dire que le fait de pouvoir rester en France est soumis au fait de travailler et de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Ce qui, si l'on y pense, est vraiment absurde dans plein d'autres cas de figure. Par exemple si vous rejoignez votre amoureuse ou votre amoureux dans son pays, que c'est elle ou lui qui subvient à vos besoins d'un commun accord, pourquoi l’État vous presse-t-il de gagner votre propre vie ? Vous vivez et consommez là. Ce sont des zones où l’État fait des intrusions vraiment orwelliennes dans nos vies privées. Donc les Roms comme les autres migrants doivent faire état de leurs rentrées d'argent. Le problème, c'est que jusqu'en janvier 2014, ils n'avaient pas le droit de travailler ! Si cela n'est pas de la torture législative, je ne sais pas ce que c'est ! Tu peux être sur un territoire - européen en Europe-, tu dois travailler pour légitimer ta présence, mais tu n'as pas le droit de travailler. Sans commentaire. Aujourd'hui, ils peuvent travailler mais évidemment se prennent l'austérité de plein fouet. Par ailleurs et dès la période de Caravane 55, des villes de plus en plus nombreuses ont décidé d'accueillir les Roms plus dignement, que 15 000 Roms en France ne devaient pas être un problème et qu'en tout cas, on devait cesser de les laisser vivre de façon misérable. Mais toutes les associations le disent : là où les Roms ont eu la possibilité de vivre dignement, d'avoir un travail et un droit au séjour, la question rom a "disparue". Les Roms s'intègrent comme n'importe quelle autre personne issue de n'importe quelle autre communauté.



Quelle sera votre démarche dans 8 avenue Lénine ?

8, avenue Lénine sera une suite amplifiée de Caravane 55. Nous allons revenir sur le traumatisme de l'expulsion que nous voyons dans le premier film, pour la mettre en contraste plus fortement encore avec ce que Salcuta a construit à partir de là. Elle s'est battue comme elle dit, le collectif de soutien, la mairie, tout un groupe de citoyens qui considèrent indécent le mépris dont les Roms sont l'objet, s'est mobilisé pour elle et quelques autres familles. Et le résultat, pour Salcuta, comme la dizaine de familles roms qui vit en appartement à Achères, c'est une vie finalement assez normale qui fait fondre la "question rom" dans le paysage. Nous suivons le parcours de cette femme qui depuis le début nous semble être un emblème européen. Elle a décidé de vivre en France, s'est battue pour y rester, elle circule aujourd'hui entre la France, la Belgique où son fils Gabi va régulièrement travailler, son village en Roumanie où elle peut désormais aller passer quelques vacances. Elle représente cette Europe de la circulation humaine, contre celle de la circulation financière et de marchandises.

Le film a également comme vocation de creuser plus profond dans ce qui fonde cette haine antirom qui s'institutionnalise. Mais aussi, comme l'explique Éric Fassin qui a accepté d'être le conseiller éditorial du projet, de faire percevoir le côté pernicieux du culturalisme à l'œuvre. Les Roms sont européens, des lois antiracistes existent sur tout le territoire, d'où aujourd'hui cette nouvelle tactique qui consiste à expliquer que le problème, c'est la différence de "culture". Ta culture n'est pas la même que la mienne, je la respecte. Mais nos cultures sont incompatibles donc tu rentres chez toi. Voilà en gros, le discours que servent aujourd'hui les États européens comme repoussoir.

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Qu’est-ce qui vous pousse en 2015 à continuer le récit de Salcuta Filan?

La romophobie croissante et la montée des fascismes régressifs presque partout en Europe. Heureusement que Syriza et Podemos nous offrent des lueurs d'espoir dans la force citoyenne dans le même temps. On ne peut pas s'empêcher de mettre les événements en perspective. Les Roms que l'on ressort dès qu'il faut brouiller l'actualité et fabriquer un écran pour masquer des projets de lois scélérates. Ensuite les homosexuel(le)s, que l'on laisse insulter pendant un an par la frange la plus rétrograde du pays. Après Charlie, un nouvel amalgame stupide arabe-musulman-intégriste-terroriste. On veut quoi exactement ? Vivre dans un pays fasciste rien qu'avec des petits blancs ? Nous, ce projet, on n'en veut pas. On ne veut pas de ce néo-libéralisme de la pensée, type "free speech", parce que pour avoir étudié le phénomène aux États-Unis (dans un film intitulé Kings of the World), on sait que le "free speech" revient au final à ce que chaque personne puisse avoir son propre avis, même merdique !, dans son coin. On a appelé ça "free speech for yourself". Et donc une façon de se sentir stupidement tout puissant dans son coin avec son point de vue stupide. Donc un facteur d'isolement, personne à convaincre ! C'est comme ça que la société crée des dingues qui sortent armés pour faire des massacres juste pour se défouler de vivre dans cette société, on est en boucle. Donc nous, on fera tout pour continuer à lutter pour la diversité culturelle dans notre pays. C'est une question vitale.



Quelle sera votre démarche dans ce nouveau documentaire ?

Nous allons accompagner Salcuta dans son quotidien. Mais aussi ses deux enfants Denisa et Gabi qui ont aujourd'hui eux-mêmes des enfants. C'est très intéressant parce que Denisa a quitté l'appartement de sa mère pour se marier et retourner vivre en caravane. Comment vit-elle cela ? De son côté, Salcuta apprécie beaucoup de pouvoir vivre une vie de femme libre en France, ce qu'elle n'aurait jamais pu faire en Roumanie. Cela veut dire décider pour soi en tant que femme, ne pas être obligée de suivre les ordres du mari et de la belle-famille. Et sa fille Denisa, même si elle a comme elle un caractère bien trempé, est toutefois pour l'instant dans la reproduction d'une tradition assez sexiste. En même temps elle utilise la contraception et elle va prochainement travailler et regagner en indépendance. Chez les Roms comme ailleurs, les choses évoluent lentement. Donc ce film c'est à la fois cette femme, Salcuta Filan, forte, tenace, cette ville qui continue sa lutte, la Roumanie, les racines où Salcuta ne fait plus que passer. Et surtout, la fierté qu'elle a de dire qu'elle se sent à Achères, chez elle. Et la fierté que nous avons comme Françaises européennes à savoir que notre pays peut permettre aussi de telles réussites.



Qui allez-vous rencontrer et de quelle réalité allez-vous témoigner ?

Nous allons retrouver cette famille et intégrer ses nouveaux membres. Et retrouver aussi les anciens protagonistes de Caravane 55, l'ancien maire communiste, la maîtresse d'école qui a appris à Gabi et Denisa à parler le français, ainsi que des membres du collectif de soutien et des habitants de la ville que Salcuta fréquentent.

Ce qui nous excite par-dessus tout, c'est de pouvoir témoigner de ce parcours. Nous filmons Salcuta et sa famille depuis 2003. Nous allons aujourd'hui pouvoir montrer cette évolution en images. Et l'effet du temps au cinéma est toujours une expérience fantastique.

 

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