Cannes 2019: entretien avec Jean-Noël Tronc, directeur général et gérant de la Sacem

La Sacem est présente à Cannes autour de deux rendez-vous : la master class de Marc Marder le 18 mai et la projection le 20 mai de «Musiques et chansons du cinéma français», un montage inédit du film «Voyage à travers le cinéma français» de Bertrand Tavernier.

Jean-Noël Tronc © Jean-Baptiste Millot Jean-Noël Tronc © Jean-Baptiste Millot
Cédric Lépine : Pouvez-vous rappeler en quelques mots les grandes missions de la Sacem ?
Jean-Noël Tronc :
La Sacem protège et défend les intérêts de ses 165 000 membres qu’ils soient auteurs, compositeurs, éditeurs de musique mais aussi doubleurs, réalisateurs ou humoristes. Sa mission première est de collecter les droits d’auteur et de les répartir aux auteurs, compositeurs et éditeurs dont les œuvres ont été diffusées ou reproduites. Cette mission est essentielle pour valoriser le travail des créateurs et leur permettre d’être rémunérés. Parallèlement, la Sacem mène une politique de soutien à la création via son action culturelle et propose pour cela de nombreux programmes d’aide, des formations, et l’accompagnement nécessaire pour permettre aux créateurs de faire émerger leur projet artistique.


C. L. : Quelle est la place de la musique pour le cinéma au sein de la SACEM parmi les différentes actions menées à l'année ?
J-N. T. :
La Sacem mène tout au long de l’année de nombreuses actions à destination des compositrices et compositeurs de musique à l’image. Notre action culturelle propose, par exemple, un programme d’aide « Création de musique originale » dans près de 9 formats allant du documentaire aux séries / fictions en passant par les jeux vidéo dont le lancement est prévu cette année.
Parallèlement à ces programmes d’aide, la Sacem propose des formations et veille à l’insertion professionnelle des compositeurs. Il nous paraît primordial par ailleurs de redonner à la musique à l’image la place qu’elle mérite et que les compositeurs soient représentés au même titre que les réalisateurs. Nous œuvrons, entre autres, pour que les compositeurs soient intégrés dans les jurys des festivals, qu’ils aient plus de visibilité grâce à des interviews ou des portraits et que leur travail soit récompensé avec l’instauration d’un Prix de la meilleure musique originale au palmarès.
Depuis de nombreuses années, la Sacem soutient et accompagne les organismes professionnels représentant les compositrices et les compositeurs comme le SNAC, l’UCMF ou l’UNAC. Nous travaillons également avec les ministères et nos sociétés sœurs France et à l’international afin d’avoir une vision exhaustive et de développer de façon collaborative des programmes comme La Fabrique à Musique de Film et Brouillon d’un rêve avec le Ministère de l’Éducation Nationale et la SCAM.


C. L. : Quelles raisons amène la SACEM à être présente durant le festival de Cannes ?
J-N. T. : Le Festival de Cannes est un rendez-vous incontournable pour le monde du cinéma. En tant que partenaire institutionnel et en tant que maison des créateurs, il est important que la Sacem soit présente et permette aux compositrices et aux compositeurs de musique à l’image de profiter de cette belle exposition pour valoriser leur travail et développer leur carrière. Il s’agit d’une belle occasion dans l’année de mettre en lumière leur métier, comme nous le faisons avec notre MasterClass, ou la présentation d’une personnalité majeure qui œuvre pour la reconnaissance du compositeur, co-auteur du film, avec notre opération A life in a soundtrack, autour de Bertrand Tavernier. Au-delà de l’enjeu de visibilité, le Festival de Cannes est aussi l’occasion pour eux de rencontrer les professionnels du cinéma et donc d’étendre leur réseau.


C. L. : Quels sont les enjeux actuels de la SACEM à l'égard de la musique de films et les défis à relever pour demain ?
J-N. T. :
Un des défis majeurs à relever est d’intégrer la composition de la musique plus en amont du processus de création des œuvres audiovisuelles en formant les acteurs du métier, au droit d’auteur et à ses enjeux, et aux coûts de fabrication de la musique. C’est en sensibilisant les réalisateurs et les producteurs à la création de musique de film que nous parviendrons à intégrer davantage en amont la composition de musique.


C. L. : Selon vous, à l'heure actuelle, dans le cinéma, le statut d'auteur du compositeur est-il bien perçu du public comme des professionnels ?
J-N. T. :
Le compositeur fait partie des trois co-auteurs du film avec le scénariste et le réalisateur. Malgré le rôle clé de la musique, le compositeur ne bénéficie pas encore de la même reconnaissance aux yeux de la plupart des professionnels du cinéma. Il est sollicité tardivement, souvent en phase de post-production et doit travailler avec des délais très serrés. À l’inverse des États-Unis où l’apport créatif du compositeur à l’œuvre cinématographique est reconnu par le métier, le travail du compositeur souffre en France d’un manque de reconnaissance injustifié.
En conséquence, les budgets alloués à la musique originale en production sont faibles. Le public, en revanche, a conscience de la valeur ajoutée du compositeur dans le processus créatif d’un film. Pour preuve, nombreux sont ceux qui sont capables de fredonner les œuvres qui les ont marqués et de plus en plus de concerts reprenant les œuvres de musiques de film voient le jour. Concernant le Festival de Cannes, rappelons qu’il reste le seul événement de cette envergure à n’avoir pas de prix pour la musique de film. Même si le regard du milieu du cinéma vis-à-vis de la musique de film est en train de changer, il s’agit à mon sens d’un bon indicateur de la situation actuelle.


C. L. : Quelle proportion occupe les femmes parmi les compositeurs de cinéma et quelle analyse en faites-vous ?
J-N. T. :
Actuellement, on constate que les compositrices de musiques de films sont peu nombreuses. Nous observons la même tendance au sein de nos membres avec seulement 17% de femmes. Pour corriger ce déséquilibre Femmes Hommes, la Sacem a mis en place un Groupe Égalité Femmes Hommes composé d’administrateurs ou non à la Sacem comme les autrices Christine Lidon et Elisabeth Anaïs, l’autrice réalisatrice Marion Sarraut, l’auteur Frédéric Doll, l’éditeur Thierry Périer. Dans ce sens, le groupe a identifié plusieurs leviers sur lesquels il a commencé à travailler afin d’inverser la tendance. Néanmoins, nous restons lucides. Il s’agit d’un long combat qui ne se fera pas en quelques jours mais il est important de s’emparer du sujet et de mettre en place des actions pour commencer à faire changer les mentalités.


C. L. : Quelles sont vos actions de sensibilisation auprès du jeune public à la composition musicale au cinéma ?
J-N. T. :
La Sacem est fortement mobilisée dans la défense du droit d’auteur et la valorisation de toutes les esthétiques musicales dont la musique à l’image fait partie. Pour comprendre ses enjeux, il était primordial de sensibiliser le jeune public en leur faisant découvrir le métier de compositeur de musique de film. En 2015, nous avons lancé ainsi en partenariat avec les ministères de l’Éducation nationale et de la Culture, et le Réseau Canopé, l’opération « Les Fabriques à Chansons ». Le dispositif consiste à faire intervenir un auteur-compositeur dans les établissements scolaires plusieurs fois dans l’année et de faire participer les élèves à la composition d’une œuvre musicale. Suite au succès des premières éditions, nous avons étendu cette année le dispositif à la musique de film avec la première édition de la Fabrique Musique et Image. Une belle opération qui permet à la fois de sensibiliser le jeune public à la composition musicale au cinéma tout en laissant exprimer leur créativité.

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