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Billet de blog 16 juil. 2015

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Women In Motion : Un exemple de féminisme inclusif ?

Par Emmanuel Ethis et Marianne Alex. Le programme Women In motion, un cycle de conférences et une remise de prix mettant les femmes à l’honneur lors du 68e Festival de Cannes, porte un titre subtil. Motion peut être compris comme le mouvement, « les femmes en mouvement » sous entend que les femmes ont une activité intense au sein d’un milieu dans lequel elles ne sont pas forcément mises en avant.

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Par Emmanuel Ethis et Marianne Alex.

Le programme Women In motion, un cycle de conférences et une remise de prix mettant les femmes à l’honneur lors du 68e Festival de Cannes, porte un titre subtil. Motion peut être compris comme le mouvement, « les femmes en mouvement » sous entend que les femmes ont une activité intense au sein d’un milieu dans lequel elles ne sont pas forcément mises en avant. C’est aussi « les femmes dans les films », si l’on comprend « motion » comme l’abréviation de « motion picture ». Avoir choisi l’abréviation montre que les publics sont là face à un programme qui n’inclut pas passivement les femmes dans les films, qui ne se contente pas de les regarder avoir des comportements passifs, comme le démontrait Mulvey dans ses travaux. Elles sont en mouvement dans la diégèse, c’est-à-dire au sein même de la fiction, et autour des films en les réalisant, les filmant, les montant, les produisant…

Au regard des discours médiatiques autour de Women In Motion, il est possible de penser que cette posture, cet investissement idéologique dans une forme contemporaine de féminisme n’est pas si solide que ça. Qu’il s’agit simplement d’un dédouanement de la part de la direction du Festival quant aux reproches de misogynie faits les années précédentes, ou d’une façon comme une autre pour un nouveau partenaire du festival (Kering) d’asseoir sa position, tout cela dans une habile mise en scène qui ne fera rien ressortir de concret. Pourtant, l’engagement est là et bien là si on regarde cette initiative sous un autre angle, celui des changements que  l’engagement féministe est en train de vivre. 

Tout d’abord, les retombées dans les médias sont souvent focalisées sur la description du programme, c’est-à-dire une série de rencontres appelées « Talks » ainsi qu’une soirée de gala. Les sites de journaux ou magazines généralistes et la presse féminine se focalisent davantage sur cette fameuse remise de prix et les stars présentes que sur les talks en eux-mêmes et évoquent encore moins leur contenu. Comme tout événement, Women In Motion est déterminé par son contexte : le festival de Cannes, lieu ultime de compétition sur tapis rouge pour le grand public qui s’informe plus souvent sur les gagnants que sur les films en eux-mêmes. Il est donc attendu que la remise des prix Women In Motion soit plus médiatiquement couverte que les Talks. C’est dommageable mais pourtant une porte d’entrée vers les discussions qui ont eu lieu et qui, elles aussi, comptaient leur lot d’invité(e)s privilégié(e)s. Il est nécessaire de communiquer efficacement et d’amener les publics (les festivaliers, professionnel(le)s ou cinéphiles, mais également les non festivaliers, qui suivent le festival à travers les médias) vers l’action mise en place, en cohérence avec son contexte. Et pour un programme au sein du festival de Cannes, les arguments de taille sont le rêve, le glamour, les paillettes et la présence de stars.

Ce dernier point est une des caractéristiques les plus valorisantes du Festival. Dans le cas d’une posture féministe, c’est-à-dire qui œuvre pour que les sexes soient égaux ou équivalents au sein des dimensions sociales, politiques et économiques, elle sert d’autant plus le propos : n’oublions pas que le féminisme, en tant que concept, sort d’une période sombre en termes de réputation. De nombreux stéréotypes concernant le communautarisme de ses partisan(e)s, l’agressivité ou encore le refus de l’esthétique féminine ont eu de beaux jours ces dernières années, consolidés par l’idée reçue que tout était déjà en place pour que les femmes atteignent l’égalité. De plus, les porte-paroles des discours féministes étaient souvent des personnes rendues publiques par cet engagement, et seulement par cet engagement, réduisant souvent la portée de ces discours aux seul(e)s interessé(e)s.

Women in Motion surfe sur des tendances qui semblent inverser l’image négative dont souffrait le féminisme, spécifiquement auprès des jeunes femmes de la génération Y : avec d’une part, l’implication de personnes publiques installées dans leur milieu, des actrices, des réalisatrices, des musiciennes. L’exemple du discours d’Emma Watson à l’ONU en est la preuve. Le lien est déjà établi avec la star, ce qui rend son discours plus audible pour un public qui a déjà un attachement. Les jeunes femmes ont tendance à d’abord aimer l’artiste, puis à s’intéresser à ses engagements. D’autre part, ces stars jouissent d’une liberté de parole qui leur permet de rendre publique leur propre vision de l’idéologie et de l’engagement féministe, ce qui offre aux publics plusieurs possibilités d’accrocher au discours. Par exemple, Women in motion met autant en avant Jane Fonda qui déclare considérer que les femmes « voient les choses autrement » et donc font des films différents alors qu’Agnès Varda assure que c’est l’expérience qui fait la différence, la sensibilité, le parcours de vie, quel que soit le sexe.

La simplification de la définition publique du féminisme permet la diversification des investissements, des priorités, tout en ciblant un même objectif : l’égalité. Enfin, ces actrices ou professionnelles du cinéma sont souvent des femmes qui présentent un intérêt pour l’esthétique et la mode. Le mouvement s’ouvre à des formes de féminité qui étaient jusque-là ouvertement exclues car considérées comme complices de l’oppression. Ce qui rassure beaucoup de jeunes femmes qui se désinvestissaient pour cette raison En sont la preuve des succès tels que celui de Chimamanda Ngozi Adichie (Nous sommes tous féministes) en tant qu’icône féministe, dont l’ouvrage Americanah sera bientôt porté à l’écran.

La place du groupe Kering pour ce programme ou de Gucci dans l’initiative Chime for Change ouvre évidemment le débat sur la question esthétique, sa participation à l’enfermement de la femme et à son instrumentalisation, étant un des premiers arguments de sa discréditation. Nous nous contenterons juste d’élargir le débat en soulignant le paradoxe suivant : l’esthétique est et a été pour beaucoup de femmes un moyen d’expression identitaire et un moyen d’acceptation de Soi. Par exemple, le mouvement des féministes noires américaines a beaucoup lutté pour le droit à l’esthétisation de leur corps, en mettant en valeur leur identité propre et leurs canons de beauté. En contrepartie, il est certain que le poids écrasant d’une imagerie particulière réduit considérablement les représentations de la féminité et peut être insoutenable pour les femmes qui ne s’y reconnaissent pas. Ces groupes de luxe s’insèrent dans un système préexistant de diffusion des représentations féminines, qui lui-même est inséré dans une dynamique bien plus large : l’hégémonie de modèles témoins de possibilités réduites d’incarnation de la féminité.

Mais est-ce vraiment leur combat ? Est-ce que chaque initiative doit-être regardée à travers les problèmes qu’elle ne règle pas et non ceux qu’elle met en lumière ? 

La première étape d’une action sociale pour améliorer la condition d’un groupe dans un milieu particulier est de rendre visible les expériences des membres de ce groupe, de mettre à jour les problèmes, les difficultés d’intégration rencontrées. Ensuite viennent l’analyse, les préconisations ou recommandations et la mise en place d’un plan d’action. Women In Motion mise sur la subtilité, on ne tape pas du poing sur la table, on ne provoque pas trop pour rester visible, fédérer et ne pas tomber dans le piège des stéréotypes corrélés au féminisme. Reste à observer et œuvrer pour qu’il s’agisse bel et bien de la première des étapes à venir.

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