Entretien avec Sébastien Lifshitz, réalisateur du film « Les Vies de Thérèse »

Après une première projection à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en mai 2016, le documentaire « Les Vies de Thérèse » de Sébastien Lifshitz, poursuit sa vie en salles et avec une première diffusion sur Canal+ le 27 septembre 2016.

Sébastien Lifshitz © DR Sébastien Lifshitz © DR

 

Cédric Lépine : Pour parler de Thérèse, pourquoi avoir choisi d'interroger sa famille ?
Sébastien Lifshitz 
: Je n'ai pas choisi sa famille. Il se trouve en revanche que dans les dernières semaines de sa vie, Thérèse s'est rapprochée de sa famille, parce qu'elle en avait besoin. Je pense que c'est aussi la réalité de beaucoup de gens : face à un moment aussi grave et important, la famille se rassemble. Je ne veux pas faire de généralités car je pense qu'il y a certainement des cas différents. Thérèse avait quatre enfants extrêmement proches les uns des autres. Ainsi, la solidarité entre eux est très forte de même que l'amour pour leur mère est absolu. Le film observe tout simplement cette famille dans ces moments délicats de la vie de Thérèse.
Il se trouve qu'il y avait beaucoup de gens qui venaient la voir et lui dire au revoir. Nous ne pouvions pas tout filmer, car cela la fatiguait trop. Thérèse était une femme très entourée : ce n'était pas du tout une femme qui, sentant la mort venir, coupe tout lien pour mourir dans son coin. Au contraire, comme elle ne pouvait plus aller à l'extérieur comme elle l'a toujours fait, se mêler aux autres et prendre part aux débats, tout d'un coup le débat venait à elle puisque les gens venaient lui raconter ce qui se passait. Elle aimait ainsi entendre tout ce qui se passait dans la sphère politique de la militance, rester en contact avec toutes ces femmes de luttes qui étaient avec elle.

C. L. : Le récit de ce film se développe autour de la réunion des quatre enfants autour d'une table : elle revient à plusieurs reprises, faisant évoluer la teneur des échanges. Comment s'est déroulé le tournage de cette scène fondamentale où tant d'intimité a pu se libérer ?
S. L. 
: C'est une scène pivot : la colonne vertébrale du film ! Celui-ci s'articule autour de deux éléments clés du temps que sont les discussions fleuves des enfants de Thérèse et de l'autre les sommeils de Thérèse. Pour ses enfants, j'ai senti qu'il était important que je les réunisse tous ensemble en dehors des scènes de la vie quotidienne pour qu'ils aient la possibilité ensemble d'évoquer leur mère. En effet, je savais qu'ils avaient chacun un regard différent sur leur mère. En gros, Thérèse a eu quatre enfants en douze ans et durant ces années elle change complètement : elle se réinvente intégralement. Ainsi, à la naissance de l'aîné, Thérèse était une bourgeoise, catholique pratiquante, épouse soumise. Alors que la dernière fille a connu une femme passionaria, engagée, révolutionnaire, homosexuelle, refaisant le monde chaque jour. Entre ces deux portraits, il y a un monde immense qui les sépare. Et entre eux, les deux autres enfants ont connu les phases transitoires de la transformation de Thérèse. Je trouvais très intéressant de parcourir l'histoire de sa vie, à travers le regard de ses enfants et les contradictions et oppositions que chacun exprime. C'est aussi pour moi un moyen de ne pas répéter le geste cinématographique des Invisibles (2012). Il fallait que je réévoque le passé de Thérèse mais d'une autre manière. Je devais donc trouver une forme propre à ce film pour pouvoir justement évoquer le passé. Je trouvais intéressant que cela passe par les enfants d'un côté et de l'autre par les rêves, les songes, les réminiscences du passé à travers le sommeil. Pour moi la grammaire du film s'est construite là-dessus.

C. L. : Qu'est-ce qui a conduit selon vous à un tel changement chez Thérèse ? Doit-on tout expliquer par le contexte social de l'époque ?
S. L. 
: Je pense que ce qui était magnifique dans le cas de Thérèse, c'est que le moment où elle a pris conscience de son enfermement et de sa soumission a coïncidé avec les premières manifestations politiques d'une jeunesse qui à un moment voulait faire table rase du passé, du modèle patriarcal. La chance que Thérèse a eu, c'est d'avoir été en synchronie avec son époque. Quelque chose coïncide. Cet éveil politique qu'elle a de sa condition de femme s'est réalisé grâce à un prêtre ouvrier. Sa conscience s'éveille étrangement grâce à la religion, mais une religion politisée. Le changement s'est fait ensuite petit à petit : elle n'est pas devenue une passionaria révolutionnaire en deux jours ! Mais à un moment, elle est comme en phase avec son temps et elle vit la transformation de la société française et du statut des femmes en même temps que sa propre transformation. Tout ceci coïncide de telle sorte qu'à travers elle on voit une partie du récit français et de la transformation de la société. Parler de Thérèse c'est parler de la transformation des femmes, de leur évolution, de leurs luttes actuelles. C'est important d'avoir des veilleurs, des gens qui ne lâchent pas la garde car l'histoire nous montre qu'il suffit de croire que tout est définitivement acquis pour tout d'un coup avoir un retour des pires pensées réactionnaires, d'une remise en cause de tous les acquis sociaux.

« Les Vies de Thérèse » de Sébastien Lifshitz © DR « Les Vies de Thérèse » de Sébastien Lifshitz © DR

C. L. : Lorsque Thérèse dialogue avec sa petite-fille, on voit aussi l'importance de la transmission entre générations.
S. L. 
: Je trouve magnifique ce conflit de génération autour de l'homosexualité affichée comme acte politique car il raconte un bout de l'histoire de la société française et de son évolution. On voit ainsi à quel monde Thérèse appartient du fait de cette histoire des femmes d'avant-guerre et de leur soumission. La petite-fille ne peut pas avoir les mêmes arguments que sa grand-mère parce qu'elle n'a pas vécu ni les mêmes oppressions ni les mêmes mouvements de libération. Ce que je trouve magnifique avec le film c'est que Thérèse invente une dernière fois un geste politique avec son corps de femme mourante. Je trouve cela incroyable !

 

 

 

Les Vies de Thérèse
de Sébastien Lifshitz

France, 2016, 55 min

image : Paul Guilhaume
son : Yolande Decarsin, Clément Laforce
montage : Pauline Gaillard
musique : Vadim Sher
Production : AGAT Films & Cie (France)
Productrice : Muriel Meynard

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