Cédric Lépine
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Billet de blog 17 mai 2022

Entretien avec Ava Cahen, déléguée générale de la Semaine de la Critique

La 61e édition de la Semaine de la Critique se déroule au sein du festival de Cannes du 18 au 26 mai 2022. La sélection qui met en avant les premiers et seconds longs métrages, est portée pour la première fois cette année par sa nouvelle déléguée générale Ava Cahen qui défend l'amour du cinéma dans sa diversité, sa réjouissante monstruosité, ses émotions et son humanité.

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Cédric Lépine : En tant que déléguée générale de la Semaine de la Critique à Cannes, quelle serait ta ligne éditoriale si tu dois en définir une ?

Ava Cahen : S'il s'agit de ma première année en tant que déléguée générale, c'est vrai que ça fait cinq ans que je suis à la Semaine de la Critique en tant que membre du comité de sélection dirigée par Charles Tesson. J'ai donc été à bonne école ! À la Semaine de la Critique, il n'y a pas véritablement de ligne éditoriale mais plutôt une ligne artistique. Cette ligne est très claire puisqu'il s'agit de faire une sélection, de révéler des premiers et deuxièmes longs métrages, d'aller chercher des trésors de par le monde pour créer une sélection internationale. Cette ambition de la Semaine, je l'ai faite mienne en devenant déléguée générale.

Ava Cahen © Aurélie Lamachère

Les films s'imposent d'eux-mêmes. En fait, ce sont les films qui brassent des thématiques qui nous connectent à différents états du monde. Cette sélection parle d'amour, d'intime et à travers l'intime, justement, on touche du doigt à des problématiques plus globales, plus politiques, plus sociétales, plus identitaire, etc.

C. L. : En tant que critique de cinéma, tu as su défendre à la fois le cinéma de genre et la série. Est-ce que ces goûts se retrouvent dans la sélection cette année ?

A. C. : Il n'est pas question de raboter cette personnalité et je crois que si le conseil d'administration du Syndicat français de la Critique m'a permis d'être à cette place actuelle, c'est aussi en considérant ma personnalité. Parce que j'appartiens à une certaine génération, je crois que j'ai une attention toute particulière pour la jeune génération de cinéastes internationaux. Je m'inscris évidemment dans la continuité de Charles Tesson tout en exprimant ma personnalité dans ce cadre. Ceci apparaît alors à travers différentes petites touches, notamment dans le choix de l'affiche, qui est très différente de celle qu'on a pu proposer les années précédentes. Nous avons fait appel à une jeune photographe belge, Charlotte Abramow, dont j'ai découvert le travail à travers les clips d'Angel et ses pochettes d'album. Et puis sur Instagram aussi. Elle réalise un travail à la fois très pop et porté sur le corps qui m'intrigue beaucoup. Le féminin est aussi au centre de son œuvre.

La parité, évidemment, est une question très importante à la Semaine de la Critique, ce qui l'était déjà durant le mandat de Charles, c'est donc une continuité absolument naturelle ! Il est vrai que nous sommes un peu privilégié avec les premier et les deuxième films où les films de réalisatrices sont plus présents.

Depuis ces dernières années, nous recevons de plus en plus de films réalisés par des femmes. Évidemment, nous avons signé en 2008 avec le collectif 50 50.

En tant que rédactrice en chef d'une revue de cinéma, j'ai toujours aimé furieusement discuter avec d'autres critiques. Et je pense qu'il n'y a pas meilleur exercice chaque année justement, que de voir des films qui nous sont a priori inconnus. Je travaille avec un comité pluri-générationnel et paritaire. Le secret de notre sélection, c'est vraiment la patience, la passion et la gourmandise.

En effet, nous voyons 1700 courts métrages et 1100 longs métrages. Il faut avoir envie évidemment de les découvrir et ne jamais avoir l'œil blasé, mais au contraire être tout à fait disposé et garder l'esprit ouvert. Il n'est pas question d'écraser par ma personnalité le comité, du moins, ce n'est pas comme ça, en tout cas, que j'envisage les choses. J'aime profondément le travail d'équipe. Nous faisons partie du plus grand festival du monde et en même temps, nous fonctionnons complètement à échelle humaine et c'est ça qui est superbe ! Cette ambiance familiale à la Semaine de la Critique, nous tenons justement à la garder. L'accueil des équipes de films, la chaleur qu'on peut faire ressentir : les critiques de cinéma sont importants pour ça. Ce sont des transmetteurs de passion, de chaleur et d'émotion. Nous ne sommes pas des regards froids et cette vision de la critique m'est très chère. Cette sélection raconte aussi que le.la critique a des sentiments, que son cœur bat pleinement.

Après cette année de pandémie, avec un marché du cinéma saturé, compliqué, des salles désertées, il est essentiel de pouvoir donner envie aux spectateurs de revenir en salles. Pour nous critiques, la mission de la Semaine consiste à faire le trait d'union entre les films d'auteur, les nouveautés, les nouveaux regards et les spectateurs.

Quant à la série, c'est effectivement un endroit que j'adore car elle a été ces dernières années très en avance sur plusieurs thématiques sociétales, sur l'art, sur les questions de représentation, de diversité, etc. Aujourd'hui, les moyens de la série sont quasiment les mêmes que ceux du cinéma. Évidemment, ce n'est pas la même écriture et ce n'est pas la même pensée. Cependant, il y a une porosité entre les deux médiums et ça me passionne notamment de voir des acteurs circuler de l'un à l'autre.

L'accueil des films produits par des plates-formes à la Semaine se pose en réalité très peu, même si cette question va devenir de plus en plus concrète. Tout simplement parce que les plates-formes vont davantage solliciter des auteurs confirmés, ou alors des noms très connus pour aller faire leurs premiers films. C'est vrai que jusqu'ici, elles n'ont pas encore la main sur le marché des premiers films des talents émergents. Nous recevons de plus en plus de films issus de plates-formes qui sont tout à fait éligibles. Il est vrai également que Cannes, pour nous, c'est la célébration de la salle et nous y tenons. C'est la célébration des films en salles. On ne vit pas la même chose quand on est dans une salle de cinéma, face à un écran, que quand on est chez soi, avec son téléviseur, sa télécommande ou son ordinateur.

Quant au rôle des critiques, je pense qu'il est fondamental. Dans la période où nous vivons, aller au cinéma est un véritable engagement qui consiste d'abord à sortir de chez soi. Il faut aller acheter un billet pour aller dans une salle, vouloir être curieux et avoir envie d'aller voir un premier film. De nombreux films prouvent qu'ils peuvent fonctionner quand ils sont bien accompagnés et justement portés par la critique et un discours. Je pense notamment au film Rien à foutre d'Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, objet hyper singulier sorti d'un peu nulle part, qui parle de quelque chose de très contemporain : le malaise d'une jeune génération, du monde du travail, de l'exploitation. C'est pour cela que le film fonctionne. Je me dis qu'il y a de l'espoir avec une curiosité du public qui ne va pas chercher la même chose sur les plates-formes que dans les salles de cinéma. Je crois qu'un festival comme Cannes, a vraiment une carte à jouer concernant la réconciliation du public avec la salle.

2021 et 2022 sont des années très généreuses en terme de diffusion de premiers films à l'international, en France notamment, et je trouve ça hyper rassurant. Il y a un lien à recréer dans la manière de créer l'événement autour du film. Ce que l'on aime, par exemple, quand on regarde des DVD (je continue à en acheter), ce sont les bonus qui apportent un réel accompagnement. Ainsi, disposer justement d'un critique qui vient accompagner une séance pour transmettre son amour et proposer son décryptage serait un réel atout.

Nous tenons beaucoup à Cannes à la salle du Miramar. Bien sûr que nous y projetons des films, mais nous nous projetons aussi avec eux. Il est important pour nous de rapprocher le public avec celles et ceux qui font les films.

C. L. : Concernant la continuité des choix de sélection, ces dernières années, à la Semaine de la Critique, ont vu les premiers films d'acteur.rices qu'il s'agisse d'Hafzia Herzi, Paul Dano et cette année Jesse Eisenberg.

A. C. : Ce n'est pas conscient de notre part mais il s'agit à chaque fois de très heureuses surprises. Or, en tant que critiques, nous pourrions appréhender le fait de découvrir le film d'un.e acteur.rice. Au contraire, à la Semaine de la Critique, nous avons vraiment cette pensée internationale ouverte aux propositions dans leurs diversités d'origine. Je trouve ça absolument magnifique de se dire que Jesse Eisenberg fait ses premiers pas de réalisateur à la Semaine parce que nous avons été vraiment cueillis par son film. Nous allons alors découvrir autre chose de son regard comme de son talent.

J'adore le cinéma indépendant américain. Je trouve que ces dernières années, il est un peu gavé de tics et d'une patine un peu vintage qui parfois est un peu fatigante. Je suis plus sensible au retour à la source de ce qu'est vraiment le cinéma indépendant américain, qui parle de l'humain et des sentiments. Hafsia Herzi dispose dans son premier film Tu mérites un amour (2019) du même moteur. Elle nous a parlé d'amour, de désir de tout ça. Wildlife de Paul Dano a été un geste aussi complètement inattendu. Ainsi, ce sont des films qui nous surprennent. Et c'est là où ça devient bouleversant.

Il y a aussi la loyauté qu'on a et dont on est très fier à la Semaine vis-à-vis de certains talents. Je pense à Clément Cogitore dont nous avions présenté le premier film, Ni le ciel ni la terre en compétition en 2015. Il est allé cette fois-ci avec Goutte d'Or vers un territoire de cinéma qui est complètement différent. C'est justement à chaque fois cet état de surprise et de sidération que peuvent nous provoquer certains auteurs.

C. L.: On trouve aussi des talents confirmés antérieurement à la Semaine de la Critique, qu'il s'agisse d'Emmanuel Gras comme de Yann Gonzalez.

A. C. : Leurs films sont présentés en séance spéciale. Ce sont des cadeaux tombés du ciel ! Hideous est le premier film en langue anglaise de Yann Gonzalez. C'est vrai que nous avons une affection pour le cinéma de Yann depuis toujours. De le voir s'emparer de la comédie musicale à travers un court métrage, de nous replonger dans ce qu'étaient les clips en Suisse dans les années 1970-80, 90, est une expérience forte. Les clips étaient aussi à l'époque des courts métrages, de vrais films, tout simplement. Ce film nous raconte une histoire avec des personnages à travers des chansons et de la musique.

Quant à Emmanuel Gras, nous avons découvert son cinéma avec Bovines (2012) et ensuite Makala a reçu le Grand Prix. Cette fois-ci, on bascule complètement dans autre chose puisque c'est un court métrage expérimental qui parle de sexualité tantrique.

Ainsi, quand on annonce effectivement qu'on va libérer les formes et les monstres, c'est assez juste. Et ça, on le doit aussi à Julia Ducournau l'année dernière. Dans son discours, c'est elle qui a parlé de « Libérer les monstres » qu'il va falloir désormais accueillir. Et moi, j'en suis très heureuse. Je trouve qu'il n'y a pas de plus belle thématique en réalité que la monstruosité.

C. L. : Comment se gère la diversité des pays dans une compétition internationale ?

A. C. : Il existe une véritable envie de diversité de la part du comité, pour qu'à la Semaine, chaque jour crée un événement, afin d'emmener les spectateurs en voyage. On commence avec les États-Unis et on finit en Corée. Les films que nous avons sélectionnés, ce sont ceux qui se sont vraiment imposés d'eux-mêmes. Les films, naturellement, ont reçu un coup de cœur parce que justement, ils exprimaient quelque chose de la force d'un territoire de cinéma, de la force d'un regard, de nouveaux personnages, de nouveaux visages. Tout entrait vraiment en compte. Et pour que ces films puissent exister les uns avec les autres, eh bien, il ne faut pas qu'ils viennent des mêmes territoires, pour ne pas qu'ils s'annulent. Nous, on pense une sélection et une compétition, avec des films qui vont exister les uns avec les autres.

Bien sûr qu'un jury va devoir trancher et remettre des prix mais à la base, on essaye d'avoir un panorama assez général de ce qu'est pour nous le cinéma mondial made in 2022. Il y a des territoires qui nous ont paru très en forme, comme la Colombie par exemple, et l'Iran. On a vu des choses extrêmement surprenantes et ce n'est pas un hasard, évidemment, si La Jauría se retrouve en sélection.

C.L. : Peux-tu en quelques mots, présenter les sept longs métrages de la compétition ?

A. C. : Ce qui est intéressant avec ces sept films de la compétition, c'est qu'on a des registres complètement différents tous les jours : de la fable fantastique avec Nos cérémonies de Simon Rieth, à la chronique dramatique d'été avec Aftersun de Charlotte Wells qui est vraiment un film bouleversant. Il y a encore le récit de désapprentissage très naturaliste Dalva d'Emmanuelle Nicot, le film de bande, un genre de huis clos à l'air libre masculin qu'est La Jauría d'Andrés Ramírez Pulido. On trouve aussi un film sur les croyances, un drame familial mais mystique avec Alma viva de Cristèle Alves Meira. Tasavor d'Ali Behrad est un road-movie amoureux, pop et moderne, plein de mystère et de fantaisie tandis que Metsurin tarina (The Woodcutter Story) de Mikko Myllylahti est une tragicomédie en forme de fresque parmi des paysages enneigés. Ce film pose la question qu'on se pose tou.tes, à savoir : la vie a-t-elle un sens ?

Pour moi, il est essentiel de se poser ce genre de question et le cinéma offre de sacrées réponses !

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