Entretien avec Jean-Max Méjean autour de la notion de critique de cinéma

En 2005 était édité auprès de L'Harmattan le livre "Comment parler de cinéma ?" sous la direction de Jean-Max Méjean. Une décennie plus tard, c'est l'opportunité de faire le point sur le nouvel état des lieux de la critique de cinéma sous la forme d'un entretien.

Cédric Lépine : Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser et à faire vous-même de la critique ?
Jean-Max Méjean : J’ai commencé par faire des études de philosophie et de Lettres modernes à Montpellier et j’ai rencontré sur mon chemin Henri Agel qui tenait alors la chaire de cinéma à l’université Paul-Valéry. Je n’avais jamais entendu parler de cette discipline même si j’avais vaguement eu envie de m’inscrire à l’IDHEC (l’actuelle Fémis) mais c’était à Paris et le coût de ces études n’entrait pas dans le budget de ma famille. Par ailleurs, j’avais été bouleversé par l’apparition de Federico Fellini, Giulietta Masina et de Leonor Fini un après-midi à la télévision. Je m’en souviens parfaitement, comme d’une révélation pour les mystiques. Fellini présentait alors son nouveau film Fellini Satyricon, que j’ai couru voir et qui m’a ouvert au cinéma. À partir de là, je lui ai écrit et une relation a commencé entre nous qui m’a conduit souvent (et souvent pour rien en fait !) à Rome et à Cinecittà. Je ne sais pas d’ailleurs si je suis vraiment un critique de cinéma même si je collabore à divers supports, si je fais partie aussi du Syndicat français de la critique de cinéma. Mais je ne me sens pas faire autorité dans la profession. Je ne pense pas que la critique soit un métier au sens où l’on comprend habituellement ce terme, mais la critique est peut-être une manière de vivre, une façon d’aborder un art particulièrement polymorphe car il touche à la musique, au théâtre, à la photo, à la technique et même parfois à la danse et toujours à la mise en scène. Mais le mot critique m’a toujours un peu gêné, ça donne un côté souvent solennel et légèrement prétentieux à quelque chose qui devrait au contraire être léger et pertinent. Les critiques ne le sont pas toujours. Le critique que j’aimais beaucoup, c’est Jean-Louis Bory qui était à la fois d’une grande culture et d’une fine intelligence. Je l’avais rencontré justement après mes études de philosophie car je voulais alors, moi petit provincial, devenir critique de cinéma à Paris et c’est lui qui m’avait fait changer d’avis. Il m’avait conseillé de devenir professeur et de faire en plus de la critique car, selon lui, devenir critique dans un magazine c’était mission impossible. C’est un peu ce que j’ai fait en réalité même si sa franchise m’avait alors bien désarçonné.

"Fellini Satyricon" de Federico Fellini © DR "Fellini Satyricon" de Federico Fellini © DR

C. L. : En 2005 vous réalisiez avec le livre Comment parler de cinéma ? dont vous avez dirigé la rédaction, un état des lieux de la critique du cinéma. Dix ans plus tard, comment a évolué la critique de cinéma avec le développement de la communication Internet, la crise économique de la presse écrite, etc. ?
J-M. M. :
Effectivement, plus de dix ans se sont déjà écoulés entre la parution du livre et maintenant. Comme toute chose, la critique de cinéma a changé entre temps, de là à dire qu’elle a évolué, je ne pense pas. Qui dit évolution, dit progrès, or le statut du critique de cinéma est resté le même sauf pour quelques « stars » qui, comme dans tous les domaines de notre société du spectacle, squattent tous les médias. On peut dire que le critique de cinéma entre parfaitement dans ce qu’on appelle les « travailleurs précaires de la culture », certains ne sont pas payés et écrivent pour pouvoir continuer à obtenir la très convoitée Carte Verte qui permet d’entrer dans toutes les salles de cinéma de France sans bourse délier, d’autres font des piges pour survivre. La plupart ont un autre métier, tel que celui d’enseignant comme ce fut mon cas. On ne peut pas vivre correctement en étant seulement critique et nombre d’entre eux sont aussi auteurs de livres, comme c’est mon cas aussi, espérant toucher au passage quelques menues royalties même si l’édition se porte très mal. Internet 2.0 a ouvert la voie à tout un petit monde de jeunes cinéphiles qui se sont improvisés critiques de cinéma. On ne compte plus le nombre de webzines consacrés au cinéma. S’ils n’ont pas tous les mêmes qualités, on peut reconnaître qu’ils ont fait d’énormes progrès et que certains se sont imposés dans le paysage cinématographique. J’ai accepté par exemple de collaborer bénévolement depuis le début à un site qui s’est créé il y a une petite dizaine d’années et dont je vois régulièrement la qualité éditoriale s’améliorer : www.iletaitunefoislecinema.com. Je ne saurais dire si c’est la crise économique de la presse écrite qui a favorisé l’éclosion de tous ces nouveaux médias sur Internet ou si c’est l’inverse. Une chose est sûre, la critique de cinéma se porte bien car Internet, par ses nombreux moyens de communication : blogs, forums, sites, Facebook, Twitter, etc., la vivifie et lui permet de rester sans cesse en éveil, toujours jeune. Ce n’est pas toujours l’impression quand on se rend à Cannes, mais il ne faut pas oublier que ce n’est pas non plus le seul festival de cinéma au monde !

C. L. : Quel est le contexte qui vous a conduit à imaginer ce livre ?
J-M. M. : Il se trouve qu’en tant que critique de cinéma, appartenant à un syndicat, j’ai depuis longtemps eu l’occasion de participer à certains festivals mondiaux comme membre d’un jury FIPRESCI. C’est ce qui m’est arrivé une bonne vingtaine de fois dans des festivals aussi différents que ceux d’Erevan, de Leipzig, de Toronto, de Kiev, de Moscou ou d’ailleurs. Je ne connais rien de plus formateur que les festivals, d’une part parce que vous accédez alors à la possibilité de voir des dizaines de films en peu de temps puisqu’en fait vous n’avez presque que ça à faire. D’autre part, le fait d’être juré vous permet d’entrer en contact avec vos collègues, d’autres critiques, qui viennent tous de pays différents. C’est, je crois, après un de mes passages au festival Molodist de Kiev que j’ai eu l’idée de lancer ce projet de livre collectif. J’étais fasciné par l’univers mondial de la critique qui est une sorte de nébuleuse, avec ses codes, ses valeurs qui se retrouve toujours sur le même pied lorsqu’il faut parler de cinéma. Comme si le « bon » cinéma était, comme le bon sens pour Descartes, la chose au monde la mieux partagée. On s’accorde souvent, sans trop de discussions et de disputes, sur le film auquel on décide d’attribuer le prix de la critique dans les festivals internationaux et ça m’a toujours étonné. C’est un peu pour toutes ces raisons que j’ai eu l’idée de ce livre, pour tenter de comprendre comment ça se passait en France, mais aussi dans certains autres pays. Je n’avais ni la prétention, ni les moyens de dresser un tableau exhaustif, mais j’ai pu rencontrer des critiques de pays différents du nôtre pour tenter d’envisager une définition commune du rôle de la critique de cinéma.

C. L. : Est-ce que l'arrivée d'Internet a permis un élargissement de ceux qui pouvaient prendre la parole autour du cinéma ?
J-M. M. :
Oui, comme je le disais dans une réponse précédente, c’est l’Internet 2.0 qui a permis l’élargissement des cercles de discussions autour et sur le cinéma. Il y a eu la création de nombreux webzines par exemple, ou de pages et de blogs dédiés au cinéma. Mais un site très important comme www.allocine.fr propose aussi des extraits de critiques professionnels, des avis de spectateurs, mais aussi des forums sur lesquels les gens peuvent échanger, souvent vertement, sur certains films. C’est curieux d’ailleurs que le cinéma soit aussi polémique, la littérature hélas ne provoque par un tel engouement et je n’ai personnellement jamais découvert de sites qui permettent aux lecteurs de se crêper le chignon sur les nouveautés littéraires ou les grands classiques. Le risque bien sûr est que sur l’Internet, n’importe qui puisse s’improviser critique avec les inconvénients, notamment orthographiques et syntaxiques, inhérents à l’amateurisme, mais je crois que le public sait très vite faire la différence et sépare facilement le bon grain de l’ivraie. Le seul reproche que je pourrais faire à l’Internet, c’est d’être une jungle. Rien n’est répertorié et on tombe souvent par hasard sur un site intéressant en surfant comme on dit maintenant sur un moteur de recherches. Mais ce serait mieux que quelqu’un propose une webographie car on peut rater quelquefois de bonnes critiques car, justement, on n’identifie pas tous les sites loin de là, ou on ne les trouve pas si nous n’avons pas les bonnes références ou les bons mots-clés. J’en profite pour donner l’adresse de la revue de cinéma à laquelle je collabore régulièrement : www.jeunecinema.fr.

C. L. : Quels rôles jouent la FIPRESCI et le Syndicat de la Critique dans le devenir de la critique en France pour l'un et dans le monde pour l'autre ?
J-M. M. :
Le Syndicat français de la critique de cinéma www.syndicatdelacritique.com est un organisme puissant dans la profession qui a créé notamment, à Cannes, la Semaine de la Critique dont on a célébré cette année la 55e édition. Ce syndicat, auquel j’appartiens depuis presque 20 ans, est composé d’environ trois-cents membres et leurs représentants sont élus chaque année démocratiquement. Tous bien sûr ne s’expriment pas et leurs rôles ne sont pas interchangeables. Il n’est évidemment pas indispensable d’en faire partie, mais ce syndicat est aussi un vivier dans lequel les critiques peuvent se ressourcer au sein de plusieurs instances qui décident, en outre, de prix divers lors de leur annuelle remise de récompenses, à peu près en même temps que les Césars : meilleur réalisateur, meilleur premier film, prix du film singulier, meilleur livre sur le cinéma, etc. Le Syndicat français de la critique de cinéma héberge aussi en son sein les plus talentueux, ou du moins les plus célèbres critiques de cinéma que l’on verra un peu partout et qui font presque la pluie et le beau temps à Cannes et ailleurs. Depuis 2001, après une scission douloureuse, est née l’Union des journalistes de cinéma qui, sans être concurrentielle, n’est pas évidemment complémentaire. Je ne peux pas trop parler de tous ces problèmes, je me tiens volontiers à l’écart de toutes ces querelles auxquelles je ne comprends pas grand-chose et que je risquerais de déformer. Je vous conseille vivement la lecture de cet entretien avec un éminent membre du Syndicat, Alex Masson, qui sera sans doute plus éclairant sur l’état actuel de la critique de cinéma en France : http://www.acrimed.org/La-crise-de-la-critique-et-du-cinema-Entretien-avec-Alex-Masson

Quant à la FIPRESCI (Fédération internationale de la presse de cinéma) dont le site est le suivant www.fipresci.org, le problème est un peu différent. En France notamment, la FIPRESCI est indépendante du Syndicat français de la critique de cinéma (SFCC) contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne. Représentée dans tous les pays du monde, ou presque, cette fédération dont Alin Tasciyan est président avec, pour vice-présidentes : Isabelle Danel (déjà présidente du SFCC) et Barbara Hollender (critique polonaise du journal Rzeczpospolita) et Klaus Eder secrétaire général, a pour mission de fédérer l’ensemble des critiques de cinéma du monde entier. Vaste programme, direz-vous, mais son rôle est primordial, non seulement au niveau de l’attribution de son prix dans la plupart des grands festivals du monde entier, mais aussi pour apporter une sorte d’éthique au rôle de critique qui, selon Serge Daney, n’était pas un métier. Mais sans doute une fonction, pour ne pas dire une mission dont le rôle n’est plus à prouver. Depuis 1999, la FIPRESCI par la voie démocratique du vote de tous ses membres, au nombre de 300 dans le monde, décerne le Grand Prix de la FIPRESCI à un seul film, ainsi l’année dernière il fut accordé à Mad Max : Fury Road de George Miller, mais malgré tout la FIPRESCI n’est pas exclusivement un distributeur de bons points. Je vous conseillerais d’aller visiter son site pour mieux comprendre sa mission.

"Mad Max : Fury Road" de George Miller © DR "Mad Max : Fury Road" de George Miller © DR

C. L. : Définir la « critique de cinéma » en quelques lignes est-ce possible ?
J-M. M. :
En effet, définir quelque chose qu’on a beaucoup de mal à appréhender, c’est difficile, pour ne pas dire impossible. Je crois que j’ai tenté de la définir, ou de la faire définir, dans le livre collectif dont vous parlez, mais aussi en filigrane dans cet entretien. La critique est un art difficile qui fit florès en philosophie et sur lequel Kant bâtit une partie de sa philosophie avec sa Critique de la Raison pure (1781). En matière de cinéma, je préférerais me servir de l’admirable livre de recensions de Pierre Étaix, Critiquons la caméra, avec son fils Marc, qui est un beau florilège de toutes les âneries qui ont pu être écrites par les critiques les plus inspirés des années 1970 et suivantes. À se tordre de rire, mais si la critique est aisée, on le sait l’art est difficile. On a dit tout et son contraire sur les critiques de cinéma, intellectuels sans doute les plus attaqués du monde de la culture : certains affirmant qu’il y a autant de critiques de cinéma que de spectateurs ; que ce n’est ni un métier, ni même une profession ; que le critique est un cinéaste raté, etc. Toutes ces critiques de la critique se tiennent, on s’étonne seulement qu’elles soient aussi virulentes alors que la critique littéraire fait son lit tranquillement dans une indifférence béate. Pourtant, on s’en souvient, la Nouvelle Vague est née de critiques des Cahiers du cinéma reconvertis en réalisateurs, et non des moindres comme François Truffaut, Éric Rohmer, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard et j’en oublie qui voulaient tous tuer le ciné de papa. Pour faire parfois encore plus académique ! Je crois que la critique souffre souvent de son manque de modestie, a connu tant de modes depuis le maoïsme en passant par le structuralisme qu’elle s’est souvent coupée de ses lecteurs par un langage complètement abscons qui a accéléré, sinon sa mort, du moins la méfiance des spectateurs qui préfèrent maintenant les « pitches » de la télé ou des magazines spécialisés. Il ne faut pas oublier que certains critiques, pour ne pas dire une bonne partie, sont des Trissotin un peu prétentieux, il faut bien l’avouer. C’est pour toutes ces raisons qu’il est très difficile de donner une définition qui satisferait tout le monde sur ce qu’on entend par les mots « critique de cinéma ».

C. L. : Dans la première partie de votre livre, vous présentiez différents exemples de critiques à travers le monde. De ce panorama, quelles sont les conditions à réunir permettant le développement de la critique de cinéma dans un pays ?
J-M. M. :
Les exemples que j’avais choisis pour le livre étaient dus en partie au hasard des rencontres mais le hasard aussi fait souvent bien les choses. Ce n’était pas la partie la plus facile à réaliser car la distance, la langue sont des obstacles mais le fait d’y être parvenu m’a franchement fait grand plaisir alors. Je pense, pour répondre à votre question, que les conditions à réunir pour faciliter le développement de la critique de cinéma dans un pays, c’est sans doute le pouvoir de fédérer des énergies et des idées. Je ne pense pas que le critique de cinéma puisse travailler tout seul dans sa chambre et écrire ses textes en solitaire après avoir vu un film. Être critique de cinéma demande une grande énergie, une grande disposition à voir des films de tous les genres possibles, et aussi apprendre à échanger, à discuter et à entrer dans une dynamique qui donne à l’ensemble de la critique de cinéma du pays une cohérence. C’est pourquoi des syndicats ou des unions se sont mis en place partout. On le voit pour le cinéma des pays en crise, ou sous dictature. Ils ne se développent pas de la même manière et le critique n’aura sans doute pas le même rôle que dans un pays dit démocratique comme le nôtre ou les États-Unis d’Amérique. Je pense tout particulièrement à ce que dit le cinéaste iranien en exil à Paris, et qui travaille maintenant à la Filmothèque du Quartier Latin, Mamad Haghighat réalisateur du film Deux anges en 2003. Chaque pays est différent mais la critique, dans chaque pays, se trouve fort heureusement des points de similitude pour pouvoir parvenir à une cohérence qui fait la force de l’acte critique.

"Deux anges" de Mamad Haghighat © DR "Deux anges" de Mamad Haghighat © DR

C. L. : Le lien entre le travail du critique de cinéma et la cinéphilie est-elle une évidence ? Autrement dit, peut-on être critique sans être cinéphile ?
J-M. M. :
C’est une excellente question que vous me posez là et qui mérite d’être largement méditée. On aurait bien sûr tendance, moi le premier, à dire qu’il semblerait impossible d’être critique de cinéma sans être cinéphile. Et pourtant… Je me souviens qu’un jour, à la Cinémathèque française, ne sachant pas à qui je m’adressais, je me suis fait fort justement remettre à ma place par une dame que je voyais souvent au moment de la rétrospective des films de la Semaine de la Critique de Cannes. Je lui avais dit qu’elle devait être très cinéphile pour être là à toutes les séances. Il est vrai que je me mettais sans doute à l’écart, sans le vouloir vraiment, car j’étais là pour pouvoir couvrir les films que les rédacteurs de la revue « Jeune cinéma » n’avaient pas pu voir à Cannes même. Elle m’a répondu sèchement : « je ne suis pas cinéphile, je suis critique de cinéma ! » Cette phrase résume bien ce qu’on pourrait répondre à votre question même si, sur le coup, sa réponse m’a choqué et quelque peu vexé. En fait, elle voulait dire par là beaucoup de choses et éviter le discrédit qu’on peut poser sur le « métier » de critique de cinéma qui se sent sans doute mésestimé. Elle voulait aussi se démarquer des personnes un peu étranges qui hantent les salles des cinémathèques du monde entier et qui ingurgitent du cinéma pour des raisons souvent quelque peu névrotiques et qu’on qualifie de cinéphiles. Pour ma part, pour être complètement sincère, je dois dire aussi que je ne me sens pas cinéphile non plus. Il m’arrive quelquefois de détester le cinéma quand j’ai trop de projections de presse et que rien ne me fait vibrer ! Et l’été, par exemple, je peux passer des semaines sans aller au cinéma…

C. L. : Les blogs personnels, les vidéos enregistrées de critiques mettant en scène leurs propos sur Internet constituent-ils de nouveaux moyens alternatifs face à la crise économique de la presse écrite ?
J-M. M. :
J’avoue que j’ai du mal à répondre à cette question car il existe autant de blogs ou de vidéos enregistrées que de personnes qui les font. Est-ce que la floraison de ces médias propose une alternative à la crise de la presse écrite ? Je ne le pense sincèrement pas. Il y a quand même une différence entre un cinéphile qui s’exprime dans la solitude de sa chambre devant sa Webcam et le critique de cinéma qui tient une page sur un journal ou un magazine à grande audience. Le point positif que je verrais, et ainsi que je crois l’avoir déjà dit précédemment, c’est que l’engouement des jeunes notamment pour la critique de cinéma, quelle qu’elle soit, est la preuve d’une réelle volonté d’échanger sur ce média ou cet art. Je sais que certains critiques déplorent que ces apprentis critiques fassent le jeu du cinéma grand public, surtout américain, mais je n’en suis pas si sûr. J’ai trouvé quelquefois des perles d’intelligence et de subtilité sur des films peu connus à faire pâlir un critique payé par Les Cahiers du cinéma et, a fortiori, Première, si ça existe toujours…

C. L. : La critique de cinéma s'enseigne-t-elle selon vous ?
J-M. M. :
Voici encore une très bonne question et très inattendue car on ne me l’a jamais posée. Même s’il existe de plus en plus d’écoles de cinéma publiques ou privées, je n’ai pas l’impression qu’on y enseigne la critique. Je ne sais d’ailleurs pas comment on pourrait l’enseigner, c’est un peu comme la pédagogie. Vous me direz qu’il y a bien des ESPE (ex écoles normales) mais on n’y enseigne pas la pédagogie car ce n’est pas quelque chose qu’on peut apprendre. On peut vous donner des « trucs », mais on ne peut pas faire d’un étudiant, aussi brillant soit-il, un professeur qui aura les qualités requises pour faire vibrer une classe. J’ai adopté cette comparaison car souvent les critiques, qu’ils soient de cinéma ou de littérature, sont aussi professeurs, quand ils ne sont pas en plus écrivains. Et ce n’est sans doute pas un hasard car la critique demande des qualités qui sont propres à l’enseignement : une solide culture, un style littéraire, une facilité pour la démonstration, voire pourquoi pas pour la polémique. Et tout ceci, ne s’apprend pas même si ça fait partie d’un ensemble qu’on peut acquérir à l’université, par exemple.

C. L. : Quels sont les qualités et les défauts d'un critique de cinéma ?
J-M. M. :
Si je réponds à cette question, je ne vais pas me faire que des amis. Aussi ne parlerai-je que de moi en disant que la plupart des critiques de cinéma ont les qualités de leurs défauts et vice versa. Mais on pourra me dire que j’esquive la question alors que ce n’est pas le cas. Être critique de cinéma, c’est presque un sacerdoce et ça peut rendre quelqu’un particulièrement scrupuleux, tatillon. On en rencontre dans les salles obscures qui prennent fébrilement des notes à la lueur d'une lampe torche ou qui, dès que la lumière se rallume, profèrent à haute voix des anathèmes contre le film qu’ils viennent de voir, voire contre son réalisateur, et le tout sur un ton n’appelant aucune contradiction. Il s’agit là de caricatures certes, le critique de cinéma est une femme ou un homme comme les autres qui a droit à l’erreur, mais qui devrait pouvoir analyser et commenter une œuvre sans parti pris et sans idée préconçue. Mais est-ce possible pour un humain ? Nous avons tous un background qui nous a formés et dont nous nous détachons avec beaucoup de difficultés. Je préférerais dire que la qualité requise pour être un (bon) critique de cinéma serait la modestie, et le défaut la boulimie !

C. L. : Y a-t-il encore le danger actuellement d'une censure à la critique équivalente à ce que fut la « querelle Besson-Brazil » qui occupe la troisième partie de votre livre ?
J-M. M. :
En effet, avec le recul, cette querelle est intéressante et, à mon avis, elle marque la fin d’une époque avec le texte de Patrice Leconte, qu’on trouve aussi dans le livre. Une époque où les cinéastes répondaient aux critiques et, dans ce dialogue, même s’il était passionné ou de parti pris, on voyait que la critique de cinéma était prise au sérieux ou, du moins, qu’elle avait une importance. Depuis la parution du livre, je ne me souviens pas de querelle de ce type. On dirait que le cinéma est devenu un long fleuve tranquille et qu’un film chasse l’autre sans qu’au bout du compte un titre sorte du lot pour faire sensation et devenir un chef-d’œuvre. Sans doute le résultat des studios, et pas seulement hollywoodiens, car les chaînes de télévision comme Canal+ sont responsables de l’uniformisation du cinéma français actuel. C’est pourquoi j’ai un peu peur de la toute nouvelle nomination de Nathalie Coste-Cerdan à la tête de la Fémis… De nos jours, même lorsque Lars Von Trier, lors d’une conférence de presse à Cannes, fait l’apologie du nazisme, on ne verra que quelques vaguelettes dans le Landerneau de la critique française alors qu’il n’y a que quelques années, les pauvres Besson et Leconte étaient voués, pour différentes raisons mais beaucoup moins graves, aux gémonies. On en vient à regretter les engueulades proverbiales entre Bory et Charensol au Masque et La Plume des années 1970 !

C. L. : Si l'on remplaçait le « comment » du titre du livre par « pourquoi/pour quoi », quelles seraient les réponses que vous envisageriez ?
J-M. M. :
En effet, ces quelques mots changeraient tout et le livre serait tout autre. Comment parler de cinéma ? c’est en fait une demande stylistique. Pourquoi parler de cinéma ? c’est une demande plutôt existentielle. En effet, très bonne question, on peut se la poser activement de nos jours. Des guignols font très bien ça à la télé, des écrivains à succès, ma voisine de palier, tout le monde a le droit de parler de cinéma. Alors pourquoi cela resterait-il l’apanage du critique ? C’est une question qu’on est en droit de se poser à l’heure où le cinéma est formaté, marketisé et où la plupart des grands journaux achètent des pages de pub pour le lancement d’un film, comme on peut le voir entre autres lorsqu’on ouvre allocine.com. Comment faire la publicité pour un blockbuster et, dans le même média, le critiquer ? Pourquoi s’énerver quand le dernier opus des Visiteurs n’invite pas les critiques aux projections de presse puisqu’ils savent d’avance qu’ils vont se faire étriller, à bon ou à mauvais escient, peu importe. Oui, en effet, pourquoi parler (si mal parfois) de cinéma ? Pour quoi parler de cinéma ? me proposez-vous aussi. J’aurais plutôt envie de terminer par Pour qui parler de cinéma ? Pour vous, pour les spectateurs, pour les gens en général qui sont plus généreux, ouverts et cultivés qu’on ne le croie souvent dans les rédactions. Pour quoi, pour que le cinéma ne meure pas, surtout pour que la conversation qui est tout l’art, dit-on, de notre civilisation ne disparaisse pas totalement de notre paysage culturel, qu’il s’agisse de films d’auteurs, ou de films commerciaux. Ils ont tous le droit d’être discutés, alors oui pourquoi ne plus (pas) parler de cinéma ?

 


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Comment parler de cinéma ?
Sous la direction de Jean-Max Méjean

Nombre de pages : 206
Date de sortie (France) : octobre 2005
Éditeur : L'Harmattan
Collection : Audiovisuel et Communication

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