Entretien avec Cíntia Gil, codirectrice du festival de cinéma Doclisboa

La 17e édition du festival de cinéma international Doclisboa se déroule du 17 au 27 octobre 2019 à Lisbonne autour d'une programmation comprenant 303 films et 48 pays représentés. Cíntia Gil est la codirectrice de Doclisboa depuis 2012.

doclisboa-illustration
Cédric Lépine : Pouvez-vous présenter la ligne éditoriale du festival Doclisboa? Quelle idée du documentaire défendez-vous?
Cíntia Gil :
Doclisboa est un festival ouvert, avec plusieurs sections qui couvrent différentes formes et pratiques du cinéma. Nous défendons un cinéma libre, qui invente un rapport singulier avec le monde et qui se questionne, qui propose des pensées, des sensibilités et même des perceptions spécifiques. Doclisboa assume toujours la coextensivité entre l’artistique et le politique, en cherchant toujours à programmer de telle façon que les films ne deviennent pas des objets de de consommation, soit en tant que divertissements, soit en tant que moralités ou des conclusions simplifiées sur la vie. Les films que nous programmons ont toujours un certain potentiel transformateur, ou même révolutionnaire - le potentiel d’arriver vers nous comme des entités instables, problématiques, qui nous engagent dans leur mouvement profond. Je ne parle pas des pamphlets, ou des films littéralement militants, je parle du travail de la sensibilité et de la poésie, du geste filmique.
D'un autre côté, nous cherchons toujours à programmer contre une idée fermée du présent, un fétichisme de l’actualité, de la nouveauté. Ce sont aussi des formes d’oppression. Nous programmons à partir d’une notion de contemporanéité qui comprenne des temps différents, des gestes très différents, et qui les met en jeu d’une façon critique et jamais didactique. Pour cette raison, nous programmons énormément de films historiques, mais toujours dans des rapports (diversifiés) avec les films de notre temps. La contemporanéité (notion d’une énorme complexité qu’il ne faut pas simplifier), c’est la question du Doclisboa, et le cinéma, sa matière.


C. L. : Comment a évolué le festival ces dernières années ?
C. G. : Doclisboa donne beaucoup d’attention aux changements, aux challenges délivrés par le cinéma. Nous avons des cinématographies de plus en plus complexes, simultanément du point de vue de leur rapport avec la discipline du cinéma et de leur inscription dans leur temps et leurs territorialités. Doclisboa fait un effort pour ouvrir des espaces pour ces singularités, qui souvent constituent de vrais bouleversements de nos notions sur cet art et de nos rapports avec le monde et nous-mêmes.
Les dernières années l’”évolution” du Doclisboa est donc liée à tout ce contexte, mais aussi aux responsabilités que les réalisateurs, les professionnels, ont déposé sur le festival: nous avons construit une relation de confiance où les professionnels savent qu’ils trouveront ici un espace libre, mais aussi d’inspiration, réflexion, de rencontre. Dans ce sens, nous avons créé des espaces aussi dédiés aux projets en développement, comme le laboratoire Arché, et aux discussions sur des sujets spécifiques du cinéma (soit du point de vue technique ou artistique). Nebulae, l’espace professionnel du festival, accueille les professionnels et donne des contributions pour leur développement.
Parallèlement, Doclisboa et Apordoc (l’Association Portugaise pour le Documentaire, qui organise le festival) ont fait un travail énorme depuis 1998: formation des publics, proximité avec les écoles, discussion des politiques publiques pour le cinéma. Doclisboa bénéficie aujourd’hui de tout ce travail, avec un public critique, très sophistiqué, qui sait très bien ce qu’est le cinéma et exige des programmations profondes et intelligentes. Et ça fait beaucoup de bien au festival : ça c’est la vraie évolution !


C. L. : Quelle est la place du cinéma et des salles de cinéma à l'année dans une ville comme Lisbonne?
C. G. : C’est misérable. Lisbonne traverse un processus de gentrification extrêmement violent - la ville est en train d’être vendue par des spéculateurs, et les cinémas n'échappent pas à ce processus. Il faut dire que durant la présence néfaste de la troïka ici, notre gouvernement a créé des lois qui ont ouvert le pays à toutes sortes de spéculation, d’exploitation, et beaucoup d’entre elles n'ont pas été changées par le gouvernement du Parti Socialiste. Dès ce moment, Lisbonne (et aussi Porto) ont changé d’une façon artificielle, sans aucune idée de construction d’un espace équilibré et habitable par les gens.
Aujourd’hui nous n’avons presque aucun cinéma de quartier, en fonctionnement plein - il y a Ideal, avec une salle, et une autre salle de Paulo Branco. Et après il y a des multiplexes, contrôlés par des entreprises et des intérêts purement commerciaux, avec des programmations souvent condescendantes et pauvres. Le public est là, mais la ville et le pouvoir politique ont permis cette situation misérable.


C. L. : Quels sont les enjeux spécifiques d'un festival de cinéma au Portugal par rapport aux autres festivals européens?
C. G. : Ce sont des enjeux liés à la spécificité du Portugal, et de notre présent, mais c’est quand même un festival international, et donc un festival qui dialogue avec tous les autres et avec le cinéma international.
Pourtant, nous sommes très marqués bien sûr par toute la tradition (et la contemporanéité) du cinéma portugais, une tradition où par exemple, la distinction entre documentaire et fiction n’est pas si nette que comme dans d’autres pays… et donc c’est évident que ça change notre perspective sur les enjeux (et l’objet) du festival. Aussi la façon de penser l’économie des films… Le Portugal est un pays où le cinéma indépendant est produit avec des moyens trop réduits, et toujours précaires, et donc nous essayons de faire de Doclisboa un espace qui défend et soutient un cinéma fragile, précaire, mais aussi unique et extrêmement rigoureux, profond.


C. L. : Pouvez-vous parler des difficultés auxquelles vous avez été confrontée cette année vis-à-vis du gouvernement brésilien?
C. G. : Ce n’est pas Doclisboa qui a des difficultés avec le gouvernement brésilien (à part les difficultés naturelles d’accepter qu’un tel groupe de criminels gouverne un pays). C’est le cinéma brésilien qui est en train d’être attaqué par son gouvernement! Et ça c’est déjà le signe de l’importance et la force de ce cinéma.
Nous recevons toujours des nouvelles de censure, des coupes de budgets, des tentatives de destruction d’Ancine, l’agence du cinéma. Récemment, les réalisateurs brésiliens qui avaient des films au Doclisboa (et dans d’autres festivals) et qui avaient reçu un soutien d’Ancine pour ses voyages (dans le cadre d’un soutien à l'internationalisation du cinéma brésilien qui existe depuis longtemps et qui a eu des résultats énormes), ont vu leurs soutiens bloqués et coupés par le gouvernement. C’est évidemment une tentative d'imposer le silence aux artistes, les réalisateurs, de les empêcher de parler de la vie dans leur pays dans des contextes très politisés et visibles comme les festivals de cinéma (on a vu à Cannes les protestations de Kleber Mendonça Filho, de João Salaviza et Renée Nader Messora, par exemple).
Au même moment, Bolsonaro parle des “filtres de contenu” à appliquer sur les projets qui demandent du financement : on prépare un programme de cinéma militaire à la Cinémathèque… Enfin, c’est une dictature qui est en train de se constituer, et avec des enjeux très clairs : tuer les pauvres, les noirs, les indigènes, les Sans Terre, et faire du Brésil une machine évangélique avec un papa protecteur, les États-Unis. C’est le capitalisme sauvage qui se marie avec le fanatisme religieux. Le cinéma et les artistes seront les premiers à disparaître.


C. L. : Les décisions politiques au Brésil ont-elles un impact direct ou implicite avec l'industrie du cinéma portugais?
C. G. :
Sans doute. Déjà, les fonds de soutien aux coproductions, soit le fond luso-brésilien, soit les coproductions dans le cadre du programme Ibermedia, sont en péril. Il y a beaucoup de projets de coproduction entre le Portugal et le Brésil, et il y a aussi beaucoup de réalisateurs et producteurs qui travaillent entre les deux pays (par exemple, João Salaviza, entre autres). Il y a un nombre important de projets entre les deux pays, et tous sont mis en péril - comme le projet de Miguel Gomes, Sauvagerie, par exemple...


C. L. : Pouvez-vous présenter le programme consacré cette année à Eduardo Coutinho?
C. G. : Eduardo Coutinho était un des plus grands réalisateurs dans l’histoire du cinéma documentaire, et dans l’histoire du cinéma brésilien. Dans le cadre de la crise au Brésil, nous avons décidé qu’il fallait mettre en avant ce réalisateur et son film incontournable, Cabra marcado para morrer. C’est un film marqué par la dictature, sur les luttes des paysans, dont le tournage a été interrompu en 1964 après le coup d'État militaire. Seulement 17 ans après, le film a pu être terminé, après avoir vu une partie de l’équipe emprisonnée sous l’accusation de “communisme”. C’est un film-témoin, vraiment, d’une période très violente et sombre de l’histoire brésilienne, qui menace de revenir - voir le fétichisme des gouvernants actuels pour les protagonistes des pires crimes de ce temps.
Nous montrerons aussi le film posthume de Coutinho, Últimas conversas, et un film de Josafá Veloso, réalisé à partir d’un entretien avec le réalisateur en 2012, et des images d’archives.
En dialogue, des autres films brésiliens, comme Chão de Camila Freitas, qui est une sorte de dialogue avec celui de Coutinho: un film qui témoigne sur les luttes du mouvement des Sans Terre d’une façon poignante.


C. L. : Quel est le public du festival?
C. G. :
C’est un public hétérogène, chaque année, d’environ 25 000 spectateurs. Nous accueillons beaucoup de jeunes étudiants, même des enfants qui viennent pour des ateliers et des séances spéciales pour eux. En général, ce sont des gens qui travaillent, des adultes, pas seulement de Lisbonne, mais de tout le pays, issus de contextes sociaux très différents. Le festival dispose de sections qui travaillent directement avec des publics spécifiques aussi, comme le Cinéma d’Urgence, dédié aux mouvements activistes.
Doclisboa est un festival très ouvert : nous défendons l'idée que le cinéma est à destination de tout le monde, et que pour cette raison exactement, nous ne pouvons pas programmer et parler d’une façon paternaliste ou simpliste. Le public du festival est un public exigeant, attentif, qui veut vraiment découvrir les films, les débats et les autres activités.


C. L. : Grâce à qui le festival peut se faire? Quels sont les soutiens financiers, logistiques, techniques et bénévoles de l'organisation du festival?
C. G. :
En premier, le festival se fait grâce à sa propre équipe et aux équipes associées d’Apordoc. C’est un festival né d’une volonté et un effort vraiment collectifs, et qui compte chaque année environ 50 bénévoles qui se couent avec enthousiasme à ce projet.
Ensuite, nous avons le soutien de l’Institut du Cinéma du Portugal, de la Mairie de Lisbonne, de nos coproducteurs (comme Culturgest, Cinéma São Jorge et la Cinémathèque Portugaise pour la rétrospective) et de MEDIA. Aussi un grand nombre d’ambassades et d’instituts culturels, notamment cette année le Goethe Institut, qui a coproduit la rétrospective du cinéma de l'Allemagne de l’Est.
Les partenaires privés sont aussi engagés au Doclisboa. Des marques comme l’assurance Ageas Seguros, Musa, Volvo ou Persol, entre autres.
Le festival se fait avec un équilibre très réfléchi entre la participation publique et privée, et les marques qui nous accompagnent sont des marques qui surtout veulent soutenir notre vision d’un festival engagé avec le service public.

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