Entretien avec Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet pour "Mon nom est clitoris"

Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet ont réalisé un premier long métrage documentaire qui offre de manière inédite une parole libre sur la sexualité féminine autour du témoignage de 12 jeunes femmes d'une vingtaine d'année. Le film sort dans les salles de cinéma en France à partir du 22 juin 2020.

Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet (de gauche à droite) © Zoé Piret Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet (de gauche à droite) © Zoé Piret
Cédric Lépine : Pour votre premier long métrage en tant que réalisatrices, êtiez-vous portées par la nécessité de témoigner d’un sujet qui vous tenait personnellement à cœur ?

Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet : Oui, nous êtions dans une très classique démarche autobiographique. Cela ne se voit pas forcément car nous avons gommé notre présence au montage. Nous avons presque autant parlé que nos intervenantes : elles connaissent ainsi notre propre sexualité et c’est d’ailleurs ce qui a permis aux entretiens d’être aussi fournis et détaillés. La particularité du film est que nous soyons deux réalisatrices et que le film ne pouvait à cet égard pas être un autoportrait. Et nous avons en outre beaucoup travaillé la dimension collective du film pour avoir une approche plus sociologique des questions.

 

C. L. : Les 12 filles que vous interrogez au moment du tournage ont à peu près votre âge et si votre témoignage n’apparaît à l’écran, c’est aussi le témoignage de toute une génération de fille sur leur sexualité qui est posée.

D. L. et L B. M. : En fait, nous nous étions interviewées l’une et l’autre devant une caméra mais tout à la fin du tournage. Aussi nous avions ce réflexe de dire tout ce qui n’avait pas été dit et à la place du récit personnel nous avions un discours militant : dès lors nos paroles desservaient alors le reste du film. Nous avions déjà notre place à l’image avec ces jeunes femmes dont nous partagions l’âge et que notre position était dans l’écoute. Si nous nous êtions interviewées avant le tournage, cela aurait été plus facile à intégrer. Au final, notre place actuelle dans le film est la plus juste. Nous avons réussi à passer nos propres revendications avec les images détournées comme celles du foot.

Au début, nous n’avions pas nécessairement l’objectif de représenter exclusivement notre génération : il nous importait davantage de faire un film sur les problèmes sexuels dont la masturbation féminine et nous souhaitions interroger différentes femmes. Nous avons vu différents films sur des trentenaires qui parlaient de cela comme Les Branleuses (2011) de Frédérique Barraja et À quoi rêvent les jeunes filles (2014) d’Ovidie. Dans ces films, ce sont majoritairement des femmes trentenaires qui parlent et qui étaient dans des questionnements distincts que les jeunes femmes d’une vingtaine d’années : les trentenaires bénéficiaient de plus de recul avec leur propre découverte de la sexualité. Nous avions de notre côté comme objectif de parler de notre génération qui se posent énormément de questions.

C’est certes un film générationnel mais avant toute chose, c’est un film sur le genre. Ainsi, les questions concernent toutes les femmes quels que soient leurs âges. C’est pour cette raison qu’il n’y a que des femmes dans le film. Faire un tel portait collectif se rapproche un peu plus de l’ordre de la socio-thérapie. Ces questions personnelles mettent en lumière des enjeux éminemment sociaux. Le sociologue Stéphane Beaud à cet égard a essayé de mener une sorte de sociothérapie avec un jeune homme de la banlieue lyonnaise en lui montrant par des échanges de mails que sa souffrance était collective.

 

C. L. : Est-ce que la réalisation de ce film a commencé pour vous avec des recherches sociologiques pour aborder la sexualité féminine ?

D. L. et L B. M. : Nous avons commencé à parler du film à l’été 2015 et nous avions alors effectué pas mal de lectures d’une part sur la domination masculine et d’autre part sur la sexualité féminine avec ce constat qu’il existe très peu d’enquête sociologique rigoureuse sur ce sujet avec des données chiffrées à l’échelle nationale.

Notre réflexion a énormément évolué au moment du tournage : parce que nous n’avions pas de réponses dans nos lectures, nous avons pu explorer toutes nos questions laissées sans réponses. C’était chouette pour nous de nous rendre compte par la pratique de ces échanges de nos problématiques. Nous ne souhaitons pas passer pour des expertes et d’ailleurs nous avons choisi de n’interroger aucun chercheur : nos intervenantes sont les expertes ! En effet, nous sommes chacune des expertes de notre propre sexualité féminine ! Ce sont aussi des filles de cette génération-là qui peuvent le mieux en parler.

 

C. L. : Concernant le processus thérapeutique du film qui libère une parole en la légitimant dans la sphère publique, avez-vous envisager qu’il pouvait en être de même lors de la diffusion de ce film en salles ?

D. L. et L B. M. : Tout d’abord, effectivement, ce tournage a été thérapeutique pour chacune des personnes qui y a participé. Cette expérience a également été thérapeutique pour le public car nous avons déjà eu l’opportunité d’accompagner le film dans des débats lors de sa sortie en Belgique. Nous avons pris conscience de cette dimension lorsque de nombreuses femmes sont venues à la fin du film nous retrouver pour nous parler de toutes ces questions avec l’objectif ainsi de continuer la thérapie initiée par le film. C’était très touchant !

Comme il s’agit dans le film d’entretiens personnels filmés dans l’espace intime des intervenantes où elles ont le temps de parler, nous avons vraiment l’impression d’une conversation puisqu’en tant que spectateurs nous partageons leur intimité. Ce choix de mise en scène favorise ainsi l’identification et la dimension thérapeutique.

C’est difficile de dire que nous voulions faire un film « utile ». En revanche, nous voulions faire un film qui fait du bien, de faire un film militant que nous assumons pleinement mais aussi un film à visée pédagogique. Sans parler de psychanalyse autour du film, rappelons qu’un enfant apprend à parler par imitation : lorsque l’on n’apprend pas aux personnes à parler de sexualité, c’est compliqué d’en parler. Il s’agit aussi de pouvoir en parler avec les mots justes de la sexualité et non pas des mots détournés. Il ne faut pas parler de vagin à la place d’une vulve, terme très peu utilisé, alors que la distinction est très importante ! Il s’agit ainsi pour nous de saisir la parole de ces personnes pour que, par effet miroir, les langues se délient. Nous avons ainsi constaté qu’après avoir vu le film il était difficile de ne pas parler du sujet : cela donne envie de parler puisque le film nous invite dans une conversation.

 

C. L. : Le film Sans frapper d’Alexe Poukine qui est dans le même dispositif que le vôtre autour d’une réflexion sur le viol, est extrêmement lié à vos questionnements car ne pas connaître sa sexualité en tant que femme, c’est risquer d’être confrontée au viol. Il s’agit aussi d’un film produit et réalisé en Belgique : ce pays ne serait-il pas plus émancipé que l’industrie du cinéma français pour aborder ces questions ?

D. L. et L B. M. : C’est vrai que ces questions ressemblent à d’autres films belges : il existe une culture de ce type de documentaire en Belgique. Ouvrir la voix (2017) d’Amandine Gay en France est le film le plus proche de ces démarches, même si le sujet est distinct, il donne la place à la parole des femmes au sujet du racisme mais aussi de la domination masculine. En revanche, la production et la distribution de ce film en France n’a pas du tout été évident pour la réalisatrice. En Belgique, comme l’industrie du cinéma est numériquement plus petite qu’en France, nous bénéficions d’un contact plus direct en tant que réalisatrices avec les producteur-rices. C’était une grande chance pour nous. Il est vrai aussi qu’en France en commençant la communication sur le film pour sa sortie française, nous avons déjà reçu des remarques très violentes sur les réseaux sociaux, sans commune mesure avec les propos en Belgique. Nous sentons ainsi un grand rejet de plusieurs personnes sur la question de la sexualité féminine actuellement encore en France : sans même parler d’aborder la sexualité à l’école qui fait encore beaucoup plus peur ! Même si les cours autour des problématiques de la sexualité ne sont pas plus développées dans le cursus scolaire qu’en France, nous avons perçu une véritable ouverture en Belgique dans le fait par exemple que nous ayons été invitées au Parlement à présenter notre film.

"Mon nom est clitoris" un documentaire réalisé par Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet © DR "Mon nom est clitoris" un documentaire réalisé par Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet © DR

C. L. : Si l’on sent une véritable liberté de parole dans l’espace intime de vos interlocutrices, vous terminez votre film en extérieur pour afficher le clitoris sous forme de graffiti dans l’espace public : est-ce aussi pour rappeler que dans l’espace public il y a encore besoin de beaucoup de militantisme pour légitimer cette parole ?

D. L. et L B. M. : Il nous apparaissait important de montrer la dimension collective du projet. Car le film fragmentait beaucoup du fait que nous les interrogions une par une ou en duo. C’est pourquoi nous voulions les filmer ensemble et l’acte du tag est une expérience militante et de sororité forte. Avec le recul, cela apparaît dans le film selon l’idée que la première étape consiste à parler et ensuite à agir. La solution peut donc être le militantisme : sortir de sa chambre pour aller dans l’espace public soulever ces questions. C’était chouette lorsque nous avons fait ces tags puisque nous avons pu avoir des conversations avec les personnes qui nous demandaient ce que nous faisions et qui nous demandaient ce que représentait le symbole lorsque nous dessinions un clitoris. Nous avons ainsi fait de vrais cours d’éducation sexuelle sur le trottoir !

 

C. L. : Aux côtés de ces témoignages sincères jamais habités par le drame dans une démarche de sexualité positive revendiquée, vous laissez aussi une place à l’humour avec notamment cette séquence humoristique de la Coupe du monde de football masculin.

D. L. et L B. M. : Lorsque nous parlions de sexe entre nous l’humour était très présent. L’humour traduit souvent des mécanismes de défense et en même temps une affirmation de soi très forte. Nous voulions envisager l’humour comme quelque chose d’autre que du déni et une arme de séduction. Nous sommes toutes les deux fans de football et nous trouvions génial la possibilité de la convergence des luttes entre féminisme et footeux. Être féministe n’empêche nullement d’aimer le foot. Cette séquence de détournement apporte une vraie fraîcheur au film et nous avons été portées par ce souci également. Même si les propos de nos interlocutrices n’entraînent pas des situations lacrymales, nous sentions toute cette douleur qui se trouvaient derrière et ainsi ces quelques bulles humoristiques dans le film nous semblaient importantes. Nous tenions à revendiquer la sexualité positive et si nous avions par exemple traité du viol, cela aurait été un autre film qu’Alexe Poukine a parfaitement mis en scène et abordé dans Sans frapper. Nous souhaitions avant tout faire un film sur le plaisir et le clitoris qui redonne un peu de positivité dans la sexualité.

 

 

mon-nom-est-clitoris-120x160-sans-cartouche-rvb-72dpi-web
Mon nom est clitoris
réalisé par Lisa Billuart Monet & Daphné Leblond

Image : Lisa Billuart Monet
Son : Daphné Leblond
Montage : Lydie Wisshaupt-Claudel
Montage son & mix : Pierre Dozin
Étalonnage : Laura Perera San Martin
Musique : Thibaud Lalanne
Produit par Iota Production
En coproduction avec Pivonka, Lisa Billuart Monet & Daphné Leblond, CBA, Betv
Distribution (France) : La 25e heure

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.