Entretien avec Olivier Azam, à propos de « La Cigale, le corbeau et les poulets »

"La Cigale, le corbeau et les poulets", le nouveau documentaire d'Olivier Azam, est sorti en salles depuis le mercredi 18 janvier 2017. Il y est question de l'élite de la police française traquant les plus dangereux terroristes de France... Ou comment le militantisme et la citoyenneté s'enracinent dans l'humour.

Olivier Azm, deuxième en partant de la gauche © DR Olivier Azm, deuxième en partant de la gauche © DR

Cédric Lépine : Pouvez-vous présenter Les Mutins de Pangée, la société qui produit le film et dont vous êtes à l’initiative ?
Olivier Azam :
Les Mutins de Pangée a été fondé après l’expérience commune au sein de l’équipe que constituait Zaléa TV, une télévision libre. Les Mutins de Pangée est une coopérative qui produit et diffuse des films dans les cinémas, en DVD et en VoD depuis peu.

C. L. : À propos des grands médias, quelle a été votre première réaction lorsque vous avez vu le traitement que ceux-ci faisaient de « l’affaire du corbeau » ?
O. A. :
Je suis originaire de la région et à ce titre j’avais découvert ce fait divers dans la presse locale. Lorsque le groupe de La Cigale a été arrêtée, j’ai tout de suite compris que tout cela était bidon. Hélas, comme tout emballement médiatique, surtout lorsque l’origine se trouve à l’Élysée, tout le monde a suivi bêtement, que ce soient les différents corps de police comme les journalistes. J’en avais été frappé et j’en avais parlé à Daniel Mermet. François Ruffin était alors venu faire un reportage sur place pour Là-bas si j’y suis. Suite à cela, je suis retourné voir l’équipe de La Cigale. Je souhaitais faire le portrait d’une bande qui a un mode de vie exemplaire par leurs diverses activités mais en aucun cas réaliser une enquête d’investigation.

C. L. : Quand débute le tournage, vous aviez déjà l’envie de suivre leur évolution dans le temps ?
O. A. :
Oui, même si j’ignorais alors que le tournage allait durer autant de temps. J’avais envie de faire un documentaire sur la durée, car c’est ainsi que nous travaillons. En outre, nos documentaires aux Mutins de Pangée sont totalement indépendants de la télévision. Cela nous donne des contraintes financières mais d’un autre côté une grande liberté pour choisir le format et la durée du film. La logique fut de continuer de tourner tant que nous n’avions pas entre les mains un film montrable au cinéma. J’ai dû aussi travailler sur la réalisation d’Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis coréalisé avec Daniel Mermet, ce qui a encore repousser la finalisation de ce documentaire.

C. L. : Cela fait sens pour vous de sortir ce film l’année des élections présidentielles en France ?
O. A. :
Tout à fait, car cette bande milite de façon exemplaire avec un esprit très ouvert, loin de cet univers médiaticopolitique où chacun se fout sur la gueule de l’autre. Cette bande est sur plusieurs fronts à la fois : ses membres ne se limitent pas à une marotte qui serait leur obsession. Leur combat est à la fois local et global contre l’expansion du capitalisme. Ils sont sans arrêt en alerte à l’égard de tout ce qui se passe et La Cigale est devenu le point d’accueil de toutes les personnes qui veulent lutter, siège à la fois du Secours Populaire comme d’ATTAC. Comme on le voit dans le film, ils se sont présentés aux élections municipales. Ils sont sur tous les fronts sans jamais être sectaires : c’est cela que j’ai trouvé vraiment intéressant chez eux.

C. L. : Le groupe est composé exclusivement d’hommes de la même génération. On voit seulement deux occasions de rencontres solidaires avec des militants plus jeunes, alors que les femmes se font beaucoup plus rares : qu’est-ce qui explique ce contexte sociologique ?
O. A. :
Ceci est lié au lieu soumis à la désertification. Il y a quand même des femmes dans les luttes mais elles ont moins souhaité s’exprimer et se trouvent moins dans leur quotidien. C’est aussi une problématique de la plupart des luttes où hommes et femmes doivent apprendre à travailler ensemble. L’affaire du corbeau a tout de même laissé des séquelles dans leurs relations : ainsi le buraliste s’est séparé de son épouse après 35 ans de vie commune, Le Suisse est fâché avec sa famille, etc. Nous n’avons pas, au sein de l’équipe, souhaité aborder cet aspect de leur vie privée dans le film, mais il se trouve qu’ils ont laissé pas mal de plumes dans cette affaire. Le lien qu’ils réalisent avec les jeunes se fait à travers les ZAD et les Nuits Debout où ils ont été très actifs. Ils n’hésitent pas à suivre dans la boue en hiver les Zadistes, à Notre-Dame-des-Landes comme à Civens. Ce sont des insoumis à part entière.

C. L. : En quoi l’expérience de l’affaire du corbeau les a ou non changés ?
O. A. :
Il y a eu des conséquences sur le plan privé pour eux, mais ce qui a été formidable c’est qu’ils sont devenus presque « intouchables ». Ainsi, lorsqu’ils organisent une action, ils n’hésitent pas à en avertir les forces de police en amont. Plus personne n’ose les attaquer depuis cette affaire.

C. L. : Cette bande est-elle aussi l’expression d’une forme alternative de citoyenneté contemporaine qui ne se contente plus de déposer son bulletin de vote comme acte de civisme.
O. A. :
Ce ne sont pas non plus des anarchistes : ils acceptent à la fois d’aller voter et de s’impliquer dans des actions militantes, des manifestations, etc. Ils ne lâchent pas non plus leur action sur le terrain des élections où ils se sont présentés aux municipales. Je trouve que cela est exemplaire de leur absence de sectarisme. Contrairement à des personnes très sûres de leurs positions, ils sont quant à eux dans le doute, ce qui leur permet de penser. C’est un laboratoire où ils avancent peu à peu. Avec en outre l’élément le plus important des activités autour de La Cigale qu’est la rédaction et la publication du journal La Commune, ce qu’ils appellent le « feuillet prolétarien ». C’est un organe de presse qui lie les personnes au niveau local et déclenche beaucoup de réactions de la part des autorités. Ils ne jettent rien : toutes les formes de lutte sont bonnes à prendre du moment qu’ils sont très clairs sur ce qu’ils combattent.

affiche-cigale

C. L. : Ce film est aussi le portrait d’un État immergée dans la paranoïa sécuritaire. Hors, tout ceci se passe avant les attentats de Charlie Hebdo.
O. A. :
Ce qui est fou dans l’histoire c’est que la France n’était pas alors déclarée en état d’urgence et qu’ils ont été traités comme des terroristes : ils sont d’ailleurs encore fichés S. L’affaire a été arrêtée sans qu’ils n’aient reçu aucune excuse ni explication sur ce qui s’était passé. Mais la diffusion du film commence à relancer l’affaire car il y a des articles récents dans la presse et les chaînes de télévision locales. Avec l’état d’urgence, la détérioration du respect élémentaire des droits de l’Homme a empiré en France avec la prolongation notamment des gardes à vue. Comme le dit Pierre Blondeau, le buraliste de La Cigale : « nous avons eu affaire à l’élite de la police : qu’est-ce que cela aurait été si nous avions eu affaire aux plus cons ? » Près de 1000 fonctionnaires ont été mobilisés sur cette affaire pendant au moins quatre mois avec 150 policiers sur pieds de guerre le jour des réquisitions. Tout cela à cause de l’emballement complètement fou issu de l’Élysée. D’après le livre témoignage du groupe de La Cigale, l’affaire du corbeau cacherait une affaire de règlement de comptes à l’intérieur du parti UMP.

C. L. : Vous utilisez dans le film pour caractériser le combat de Pierre Blondeau et de sa bande, l’image de Don Quichotte face aux moulins à vent : que représente pour vous cette référence ?
O. A. :
Ceci résonne énormément avec la culture française de la lutte. Je partage tout à fait l’idée de Pierre Blondeau selon lequel Don Quichotte est celui qui voit ce que les autres ne voient pas, c’est lui qui a raison et les autres sont fous. La double lecture du livre de Cervantes permet cette interprétation. Pour moi le cinéma, comme d’autres moyens d’expression, est une invitation offerte au public à penser par lui-même. La question pour le groupe de La Cigale n’est pas de savoir s’il faut oui ou non continuer la lutte mais plutôt « comment » la poursuivre. S’il y avait un message à transmettre, je dirais que c’est dans l’humour, le plaisir et non dans le sacrifice permanent que l’on peut se mobiliser pour penser la société. Si les gens ont envie d’être là, c’est parce que c’est drôle d’y être. !Ce n’est pas qu’une histoire de morale. Pour moi, c’est la clé absolue : si les luttes peuvent continuer, c’est seulement parce que c’est drôle. Autrement les gens se barrent, comme pour les films d’ailleurs.

C. L. : D’où le choix du ton du film proche de la farce.
O. A. :
Ce ton résulte totalement de leur état d’esprit à eux. Je n’ai pas ri d’eux mais avec eux. Je n’aurais jamais pu user d’un ton caricatural où on les folklorise. Ils sont par ailleurs beaucoup folklorisés. J’espère que le film pourra les sortir de ce cliché.

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