Entretien avec Loïc Barché, réalisateur du film "L’Aventure atomique"

Actuellement en lice pour le César 2021 du Meilleur film de court métrage, "L'Aventure atomique" est le troisième film de Loïc Barché après "Le Commencement" (2013) et "Goliath" (2016), avant son premier long métrage "Feu de paille" prévu pour une sortie en 2022 et qui poursuit sa thématique de la croissance économique autour de l'énergie nucléaire.

Loïc Barché © Marie Augustin Loïc Barché © Marie Augustin
Cédric Lépine : D’où vient cet intérêt pour les essais nucléaires en Algérie ?
Loïc Barché : Avec Goliath, mon court-métrage précédent, j’avais commencé à réfléchir autour de la notion de « progrès », notamment à travers la question des réseaux sociaux et du fonctionnement des algorithmes qui les régissent. Et puis, je crois que j’avais envie de prendre la question à bras le corps en faisant un film plus politique. Je suis tombé sur cette histoire, cette mission du 25 avril 1961 où des soldats ont été envoyés proche du point zéro vingt minutes après l’explosion de la quatrième bombe atomique française. Je me suis dit que c’était le bon sujet pour continuer mon travail.


C. L. : L’écriture du scénario s’est-elle construite sur une investigation historique ?
L. B. :
Bien sûr. Même si le film n’a jamais eu vocation à être une reconstitution fidèle de ce qui s’est passé, je me suis beaucoup renseigné, j’ai lu tous les livres sur le sujet et j’ai aussi réussi à trouver le rapport de mission qui avait longtemps été classé « confidentiel ». Ce qui est intéressant quand on plonge là-dedans, c’est que c’est difficile de mesurer le mélange de naïveté et de cynisme des décideurs.


C. L. : Faites-vous un lien entre la fin de l’exploitation coloniale française et l’exploitation d’une nouvelle énergie pour la France de De Gaulle afin de s’imposer nationalement et internationalement ?
L. B. :
Je ne sais pas trop. J’ai l’impression que c’est un moment où la France réfléchit beaucoup à sa place dans le monde. Depuis la Seconde Guerre mondiale, ce sont les USA qui deviennent les leaders mondiaux et la France se sent à la traîne d’un point de vue atomique. Avoir la bombe, c’est préserver la souveraineté du pays. Je crois que ça n’a pas tellement changé depuis, j’ai l’impression que notre pays a très peur du déclassement, de perdre de sa puissance. Et pour rester forts, on prend des décisions catastrophiques.


"L'Aventure atomique" de Loïc Barché © Punchline Cinéma "L'Aventure atomique" de Loïc Barché © Punchline Cinéma
C. L. : Comment et pourquoi avoir choisi Matthieu Lucci, Olivier Rabourdin et Swann Arlaud dans les rôles principaux ?
L. B. :
Je trouve que c’est toujours difficile de parler des acteurs. Ce sont les visages et les corps avec lesquels on voudrait peupler notre monde imaginaire. Matthieu est arrivé au moment du casting et s’est beaucoup investi, il était impressionnant ! Olivier était là beaucoup plus tôt et a été très attentif à l’écriture du scénario, on en a beaucoup discuté en amont. Quant à Swann, j’avais travaillé avec lui sur mon précédent court-métrage. C’est un acteur incroyable qui invente beaucoup de choses.


C. L. : Que représente plus largement selon vous le conflit entre le capitaine de l’armée responsable de ses jeunes recrues et le scientifique ?
L. B. :
Le film se passe à un moment de bascule historique. 1961, on est en plein dans les Trente Glorieuses, c’est le début du nucléaire, la croissance explose et les habitudes de consommation de la société française changent complètement. Certains scientifiques considèrent que les essais nucléaires constituent l’entrée dans ce qu’on appelle l’Anthropocène (concept très important pour définir le monde dans lequel on vit aujourd’hui).

Le Scientifique est le prophète de ce nouveau monde alors que le Capitaine sent qu’il n’aura pas sa place dans cette société où le rêve est d’avoir trois télévisions chez soi. Alors, il disparaît.


C. L. : Est-ce que la thématique du microcosme masculin dans une situation critique était un sujet intéressant pour vous à mettre en scène ? Est-ce que le cinéma masculin français des années 1950, comme notamment Le Salaire de la peur de Clouzot a été une influence féconde pour la mise en scène du film ?
L. B. :
J’ai revu quelques séquences du Salaire de la peur pendant l’écriture mais les références étaient plutôt les films d’Howard Hawks (La Rivière rouge dans le rapport entre Montgomery Clift et John Wayne, Hatari !, Rio Bravo mon film préféré). Ce sont des films qui montrent des communautés d’hommes qui font tout ce qu’ils peuvent pour être très virils mais où la virilité est toujours mise en crise, montrée comme une déformation adolescente que les personnages n’arrivent jamais à dépasser.
Dans L’Aventure atomique, je crois que c’est aussi le cas. Et je pense que cette quête inassouvie de virilité joue un rôle dans l’état du monde.


C. L. : Comment avez-vous souhaité doser la part des effets numériques dans la réalisation du film ?
L. B. :
Avec Thierry Onillon qui a supervisé les effets spéciaux chez MacGuff, on a choisi une référence de champignon atomique d’un essai américain, qui nous paraissait beau, menaçant, pouvant avoir une dimension mythologique. Ensuite, il a fallu décider très précisément sur quels plans apparaîtrait le champignon. Les effets spéciaux nécessitent de faire un découpage très précis.


C. L. : Pourquoi avoir choisi de tourner en Tunisie ?
L. B. :
J’aurais préféré tourner en Algérie mais pour des raisons logistiques, c’était plus simple de tourner en Tunisie, avec la société de production Godolphin en laquelle on avait toute confiance et l’envie de collaborer.

 

 

 

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L’Aventure atomique
de Loîc Barché

Fiction
26 minutes. France, 2019.
Couleur
Langue originale : français

Avec : Olivier Rabourdin, Swann Arlaud, Phénix Brossard, Matthieu Lucci, Augustin Raguenet, Clément Bertani, Iliès Kadri
Scénario : Loïc Barché, Marie Monge
Images : Paul Guilhaume, AFC
Montage : Pierre Deschamps
Décors : Fatma Madani
Création des costumes : Dorota Klesecz
Son : Ghazi Ek Feki, Corinne Dubien, Toni di Rocco
Studios VFX: Mac Guff, MediaLab, Copirate
Production : Punchline Cinéma, Léonis Productions
Producteurs : Sylvain Lagrillère, Lucas Tothe (Punchline Cinéma)
Coproducteurs : Jean-Benoît Gillig, Éric Jollant (Léonis Productions)

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