Des hommes dans l’ombre des grands édifices architecturaux

Un portrait des hommes et des hommes d’un chantier de construction d’un colossal bâtiment en béton armé, où les rêves, la pénibilité et l’usure du travail se font jour en même temps qu’une foi profonde en l’humanité des liens.

"Quelque chose de grand" de Fanny Tondre © Docks 66 "Quelque chose de grand" de Fanny Tondre © Docks 66
Au sujet de l'édition DVD : Quelque chose de grand de Fanny Tondre

Fanny Tondre, photographe de sensibilité et d’expérience, suit durant deux ans de tournage la construction d’un bâtiment en béton armé à l’initiative initiale de l’architecte, Luc Weizmann, qui souhaitait voir naître une production audiovisuelle autour de son projet. Le film bénéficierait quant à lui de l’appui d’Eiffage, l’entreprise majoritaire sur le chantier et de son PDG Benoît de Ruffray. Cela fait donc un poids énorme du côté des commanditaires pour cette réalisatrice, artiste indépendante qui vient suivre avec sa caméra et une équipe ultra réduite le travail de ces hommes sur le chantier. C’est par la démarche artistique et l’implication profonde que la réalisatrice ne se contente jamais d’être le regard du patron dont elle possède pourtant l’aval (ce qui n’empêche pas ce dernier de vérifier l’ultime montage avant la diffusion publique). Les questions problématiques des conditions de travail, la misogynie, l’exploitation de la main d’œuvre en situations précaires ou encore issus d’agences d’intérim, la situation des travailleurs sans papiers, l’enjeu de cette nouvelle construction urbanistique dans le reste de la géographie, l’intérêt des usagers, des citoyens, des élus politiques, des chefs d’entreprises ne font l’enjeu que de minimes évocations quand elles ne sont pas du tout explorées. Ce qui n’empêche nullement la réalisatrice d’appuyer un regard social engagé pertinent sur la réalité du travail qu’elle filme avec le souci anthropologique de respecter l’intégrité de la retranscription de chacun.

Le film est ainsi un hommage aux hommes indénombrables qui ne sont jamais mis en avant au moment de l’inauguration des édifices architecturaux alors que ce sont pourtant eux qui ont construit tous ensemble « quelque chose de grand ». Cet hommage est appuyé par la beauté des images en noir & blanc qui soulignent la construction graphique de chaque plan, où le froid des matériaux et outils se retrouvent animés d’une nouvelle âme. Ce film documentaire s’inscrit dans la continuité du travail photographique du monde du BTP réalisés plus d’un demi-siècle plus tôt autour des ouvriers qui ont conçu les gratte-ciels à New York. Au fur et à mesure du film, avec une prodigieuse subtilité, la réalisatrice propose de découvrir une image inédite où l’ordre de cette microsociété humaine éminemment masculine, est traditionnellement un « chantier interdit au public ». Ce regard artistique plastique sur le monde du travail pétri par un humanisme profond ne trouve son homologue que dans le fascinant documentaire de Juan Carlos Rulfo En el hoyo (2006) qui proposait aussi avec une conscience forte de la construction cinématographique une galerie de travailleurs du bâtiment au service de la construction de l’espace citadin.

 

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Quelque chose de grand 
de Fanny Tondre

France, 2016.
Durée : 70 min
Sortie France du DVD : 8 janvier 2019
Noir & Blanc
Langue : français - Sous-titres : anglais.
Éditeur : Docks 66

Bonus :
Entretien avec la réalisatrice Fanny Tondre (30’)

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