Entretien avec Ian Lagarde, réalisateur de "All you can eat Bouddha"

Lors de la dernière édition du Festival International du Film de La Rochelle, le cinéaste québecois Ian Lagarde était venu présenter son film « All you can eat Bouddha », une histoire étrange d'outremangeur débarquant dans un hôtel touristique à Cuba et développant un aura mystique autour de lui.

Ian Lagarde © Ulysse Del Drago Ian Lagarde © Ulysse Del Drago

Cédric Lépine : En filmant à Cuba, avec des acteurs et des personnages internationaux dans une histoire pleine d'étrangetés, vous prenez vos distances avec le cinéma québecois pour revendiquer un cinéma personnel sans nationalité.
Ian Lagarde :
Parce que je suis Québecois, je ne me suis jamais senti obligé de limiter mon imaginaire en allant filmer au Québec. Je trouve tout de même que ce film est à sa manière québecois mais d'une autre manière que les films québecois l'ont été et le sont. Ce film pourrait peut-être décomplexer certains dans leurs rapports vis-à-vis de l'international car notre imaginaire est influencé, qu'on le veuille ou non. J'ai pour ma part toujours été intéressé par les points de vue latino-américains plus fantastiques. Je souhaitais tourner le film dans le contexte où j'ai été inspiré et c'est ainsi que Cuba est devenue une évidence. Pourtant, à la base, l'idée est apparue dans un parc aquatique au Mexique fondé sur le kitsch international de recherche spirituel Siddartha. Il s'agit d'une lecture kitsch de vacances spirituelles. Ce mélange de sacré et de profane m'intéressait énormément. Je ne pense pas qu'il aurait été utile d'incarner cela au Québec. Ce qui n'empêche pas qu'il y ait plein d'histoires à raconter au Québec où je tournerai d'ailleurs mon prochain film.
C'est sûr que l'on ne peut pas faire de film québecois sans être conscient d'où l'on vient. Si je suis tributaire d'une tradition, je ne sens pas que j'aie des responsabilités face à celle-ci. Je trouve au contraire que c'est sain pour le cinéma québecois de pouvoir expérimenter des formes différentes.


C. L. : Dans le personnage principal de Mike mangeant en même temps différents plats de manière démesurée, peut-on aussi y voir un autoportrait de cinéaste boulimique qui multiplie les différentes sources d'inspiration cinématographique sans hiérarchie entre elles ?
I. L. :
C'est tellement boulimique que j'en perds mes repères. Ce film est aussi un avertissement à moi-même ! [rires] Cette expérience boulimique très concrète permet de cumuler les expériences. On peut en effet utiliser ce parallèle entre les influences du film et un large buffet gastronomique : ainsi, dans un film comme celui-ci on ne sait plus ce que l'on mange et ce que l'on a mangé. J'avoue que cette boulimie conduit à se perdre dans l'expérience.
Le cinéma que je préfère est celui qui est proche du rêve. Cela peut être un cinéma réaliste mais il doit me placer dans un état de flottement. Même dans une mise en scène réaliste, un monde est présenté auquel on adhère ou pas. L'adhésion au monde présenté permet d'être transporté comme dans une expérience psychédélique. Je n'ai pas une bonne mémoire et comme j'outreconsomme les films, je ne saurais pas dire quels ont été les films qui m'ont influencé. Ma mémoire est plus sensorielle que factuelle ou encyclopédique. Ainsi, la mystique m'importe beaucoup et l'irrationnel se situe au sommet de la pyramide de ce que je veux faire vivre ou explorer. Les films réalistes qui m'intéressent le plus sont ceux qui jouent le plus avec l'irrationnel. J'aime cette possibilité au cinéma d'explorer les zones d'ombre de la raison puisque même certaines décisions scientifiques sont irrationnelles.

"All you can eat Bouddha" de Ian Lagarde © DR "All you can eat Bouddha" de Ian Lagarde © DR


C. L. : Un personnage secondaire est l'antithèse du personnage principal et finira par être absorbé par le premier. Comment avez-vous envisagé l'opposition entre ces deux personnages à l'écriture du scénario ?
I. L. :
Cette absorption est un sacrifice pathétique. Au départ, le personnage de Jean-Claude Villeneuve interprété par David La Haye, s'il s'agit d'une part de moi-même, c'est celle que je déteste le plus et qui témoigne du besoin de se mettre en scène, de plaire. Ce personnage est l'ego affirmé alors qu'à l'inverse Mike est l'absence totale d'ego. Ainsi, même si Jean-Claude est le gentil organisateur, c'est Mike qui a le plus de succès auprès des femmes comme des hommes : c'est un être pansexuel. C'est aussi un être panoptique qui voit tout sans chercher à voir. Ce sont bien deux personnages complémentaires qui finissent par s'unir, dont l'un est beaucoup plus pathétique que l'autre même si celui-ci se présente de la manière la plus grotesque. J'ai plus de respect pour le personnage de Mike que celui du gentil organisateur. À la base, c'était un personnage que je méprisais dans mon scénario et grâce à David et sa mise en chair, j'ai appris à l'aimer. Son sacrifice a beau être pathétique, je le trouve touchant. Pourtant, c'était l'idée de départ mais j'aime bien me faire surprendre par les situations. Il n'y a rien qui m'ennuie plus que de me faire sermonner par un cinéaste. Je déteste savoir à l'avance ce que sera mon film. Le scénario est donc pour moi un outil qui me permet d'essayer des choses qui méritent d'être explorées. On doit se permettre d'improviser, autrement réaliser un film est d'un ennui mortel ! Ce n'est pas que je veuille à tout prix improviser mais plutôt que je n'ai pas le choix : le tournage est en effet avant tout une adaptation du scénario.

C. L. : Pouvez-vous parler de l'association étroite que vous faites dans le film entre alimentation et sexualité ? Ainsi, le personnage anorexique ne peut pas jouir de la vie.
I. L. :
Se nourrir et faire l'amour sont tout deux des expériences sensuelles complémentaires. Elles peuvent au final susciter le même genre de plaisir en nous renvoyant à nos instincts. Mike est en fait un catalyseur de pulsions. La nature comme les êtres humains se réveillent tout d'un coup autour de lui. Sexualité et alimentation sont des jouissances qui s'expriment à l'excès dans ces lieux touristiques. On y trouve une forme de régression à la jouissance pure enfantine. Cette régression est maintenue par l'équipe de l'hôtel qui sont les personnes les plus lucides. Il n'y a jamais de soumission de la part des personnages autour de Mike : c'est d'abord de la curiosité et ensuite de la fascination qui se transforme en un accompagnement. Les personnages deviennent dès lors comme les disciples de Mike. Mike et Jean-Claude symbolisent deux approches distinctes de l'expérience mystique.

 

 

Un énorme merci au photographe Jean-Michel Sicot auteur de ce portrait photographique de Ian Lagarde

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