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Cédric Lépine : Avec ce Prix du meilleur premier long métrage décerné par la critique internationale et une première présentation mondiale au sein de la sélection de la Semaine de la Critique à Cannes en 2025, quelle forme de reconnaissance y voyez-vous ?
Pauline Loquès : En fait, je n'ai jamais cherché, en fabriquant le film, à avoir des chances pour participer à des festivals et d'être primé. Pendant toutes ces années de préparation, le challenge consistait à réussir à écrire et à faire financer le film. Le point final était presque pour moi l'expérience de tournage. C'était ça que je voulais atteindre.
Ensuite, j'ai compris en arrivant au montage qu'il fallait encore fabriquer le film qui soit vu par d'autres. J'ai commencé à comprendre qu'on ne fait pas qu'un film pour son plaisir personnel ou celui d'une équipe, on le fait pour qu'il touche des gens. Là aussi, je n'ai pas voulu du tout toucher la presse critique. Je pense que c'est une grande liberté pour moi de ne pas avoir fait d'école de cinéma, par exemple. Je ne me suis jamais sentie ni en concurrence avec d'autres cinéastes, ni en situation de vouloir entrer dans un certain code qui pourrait nous faire aller à Cannes.
La Semaine de la Critique est un endroit où le comité de sélection regarde les films, peu importe que l'on ait fait 4 courts-métrages avant, qu'on ait eu des Césars, qu'on ait fait une école de cinéma ou pas. Les membres du comité ont été les premier.ères spectateur.ices touché.es par ce film : c'était ça le plus important.
En revanche, je savais aussi que c'est très difficile de faire exister le film d'auteur aujourd'hui, sans un festival, sans une estime de la critique. La critique, moi, je la prends aussi comme un panel de spectateurs et de spectatrices, plus que comme des institutions à contenter. Pour moi, les critiques sont des êtres humains qui écrivent et j'ai une curiosité à aller voir leurs articles pour savoir comment tel être humain a ressenti le film.
Avec le Prix Lumière de la critique étrangère, c'est encore plus étonnant et intéressant pour moi, parce que je me dis que le film que nous avons tourné avec toute l'équipe, pensé comme un portrait de jeune homme qui pourrait se passer dans n'importe quelle ville du monde, peut toucher aussi au-delà de ses lignes géographiques. Je ne fais pas trop de distinction entre le public et la critique : pour moi, ce sont des êtres humains à qui le film a plus ou non.
C. L. : Est-ce que porter le récit d'un protagoniste qui parle peu était un défi dans les choix de mise en scène du film ?
P. L. : Ce à quoi je m'accroche beaucoup, ce sont les acteurs et les actrices. Ce sont un peu ma boussole dans le passage à l'image. Je n'ai jamais l'impression que le film est ma seule vision du monde : il est tout le temps incarné par des êtres humains.
J'ai de la chance qu'il y ait des personnes toujours très inspirées à la lecture de mes scénarios. Par exemple, la chef opératrice a compris immédiatement mes intentions par sa manière de filmer Théodore, comme la monteuse encore. Je n'ai pas du tout de problème à sortir de l'écriture initiale de mon scénario, bien au contraire. Si j'écris de manière très précise, avec des dialogues écrits au mot près, l'épreuve du réel pour moi, c'est le tournage et c'est ça qui est merveilleux !
J'adore quand le tournage vient me bousculer et me dire que ça ne marche pas. Il faut chercher de la sensorialité. Ce sont vraiment les atmosphères de tournage qui permettent de sentir s'il se passe quelque chose ou pas. On cherche vraiment quelque chose de l'instant présent. Ainsi, cela évolue au final. Le film, par exemple, est beaucoup plus doux que ce qu'il était à l'écriture.
Il est doux parce que j'ai une équipe absolument merveilleuse, très touchée par le film. Nous étions toutes et tous dans une sorte de pudeur, très aimant les un.es pour les autres. Le film est au final beaucoup plus tendre que ce qu'il était au tournage et beaucoup moins drôle que ce qu'il était à l'écriture.
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C. L. : Dans ce mini road movie, le héros éponyme rencontre différents personnages que vous présentez à chaque fois avec bienveillance : il n'y a pas de méchant.es dans votre histoire.
P. L. : Oui, c'est très juste et c'est vraiment quelque chose qui me caractérise. Je ne crois pas à la méchanceté pure. En fait, je pense que les gens peuvent faire du mal sans s'en rendre compte.
Chaque personnage, je les comprends et je les aime car je me mets à leur place. Je pourrais moi-même dire quelque chose de maladroit, je pourrais être cette amie qui essaie de bouger. En fait, je crois qu'il faut réussir à trouver les personnages sans les juger. C'est vrai que Nino rencontre face à lui de l'adversité, mais j'ai l'impression que celle-ci n'est pas créée de toute pièce, par lui le « gentil » et puis les autres « méchants ». Ce n'est pas comme ça. Et lui-même n'est pas toujours exemplaire, je veux dire, qu'il peut avoir des moments de faiblesse, comme lorsqu'il claque la porte en disant « j'ai un cancer ». Quand j'écris, je me mets à la place de chacun de mes personnages pour voir ce que chacun peut ressentir.
C. L. : Comment s'est imposée la question pour un personnage masculin d'assumer l'urgence de la paternité avant que sa possibilité ne disparaisse ?
P. L. : En fait, je n'ai pas eu le choix de m'emparer d'un personnage masculin parce que celui-ci se réfère à quelqu'un dans ma famille que j'ai perdu. C'était un jeune homme.
En fait, c'était vraiment dans ma tête, il n'y avait que cette figure, pas celle de l'homme que j'avais perdu, mais une figure d'homme qui marchait avec ses vêtements larges. La question de la légitimité de représenter un personnage masculin sur ces questions se posait. Cependant, j'ai été convaincue que j'abordais avant tout un être humain, qu'il soit un homme ou une femme. C'est un être humain d'abord confronté à sa maladie, à son corps et à sa finitude.
Ensuite, je me suis dit que j'entends peu parler les jeunes hommes de leur problématique vis-à-vis de la paternité. Soit elle n'est pas dite, soit elle n'a pas besoin d'être dite puisqu'il n'y a pas d'enjeu de temps, de temporalité : à 28 ans, je comprends très bien qu'un jeune homme ne se soit jamais vraiment posé la question, ni qu'il n'ait jamais abordé le sujet.
Cette espèce de petite horloge biologique accélérée en quelques jours posait de nouvelles questions. Cela me semblait normal que quand on est confronté à sa propre mort, on puisse faire un mouvement en arrière pour interroger son passé. J'ai l'impression que la question de la paternité dans ce contexte devenait assez existentielle, métaphysique et qu'il fallait la traiter.
C. L. : Vous avez l'art de confronter des concepts antagoniques, comme vie et mort, drame et humour, tout au long de votre film, comme une philosophie de vie qui vous est propre pour animer vos personnages.
P. L. : Je crois quand même que j'ai toujours l'idée de ce cycle. J'ai très bien accepté que vie et mort s'associent à l'échelle d'une vie. Ainsi, il y a les cycles de vie qui s'arrêtent avant de passer à autre chose.
J'ai l'impression que si on ne l'accepte pas, si on n'a pas cette idée de la mort très présente, la vie a moins de saveur. J'aime le principe de réalité. J'aime me dire : « j'ai combien de temps à vivre ? Au mieux 80 ans, qu'est-ce que je vais en faire? » En même temps, je ne suis pas du tout quelqu'un de morose. Je trouve que c'est ça qui donne à la vie sa pleine saveur, une intensité et aussi le mélange des genres mais il n'y a rien de calculé dans tout cela. Même dans une journée, je trouve qu'il y a des choses très belles, poétiques, joyeuses et puis il y a aussi des choses très tristes. Pour moi, ça se mélange de manière assez fluide.
Aussi, le ton de mes films reflète cette idée. C'est vraiment la justesse que je cherche. Il y a toujours des confrontations entre personnages et un décalage, car leur regard diffèrent autour du même événement.
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C. L. : J'ai l'impression que vous questionnez aussi la possibilité pour un individu d'une réinscription dans un monde urbain où tout est fait pour favoriser l'individualisme. Ainsi votre héros se questionne à la fois sur sa famille, ses amitiés, la possibilité de faire couple et devenir parents.
P. L. : C'est passionnant ce que vous dites parce que c'est très juste. Il y a aussi l'idée d'explorer le sentiment de « solitude entourée ». Ce sentiment de solitude, en étant toujours entouré par les autres, j'ai voulu l'inverser en l'empêchant de s'enfermer chez lui dans son lit sous sa couette.
Dans cette génération-là, très dématérialisée, qu'il incarne, il aurait pu en effet avec son portable trouver quelqu'un par SMS pour l'accompagner à son rendez-vous médical. Sans la clé de chez lui, il lui faut dès lors côtoyer des gens, qu'il leur parle en tête-à-tête, dans des ambiances de fêtes, de ville, de bruits. C'est vrai qu'il essaie tout le temps de s'isoler dans des toilettes où il entend le monde extérieur.
Nous avons à ce sujet réalisé un gros travail sur le son pour toujours entendre l'autre derrière : le bruit de la ville, c'est-à-dire le bruit des autres. Il y avait aussi cette forme de connexion qui ne passe pas par les mots, mais par le physique comme le câlin. C'est très important pour moi qu'il mette sa main sur sa joue, qui incarne la manière de tuer ce sentiment de solitude par d'autres choses que les mots. C'est là imaginer beaucoup de manières de se connecter qui ne sont pas que verbales. J'aimais aussi ce personnage qui déambule dans la ville et qui doit exister autrement.
C. L. : À partir du moment où le film est diffusé, il peut aussi devenir un outil thérapeutique pour libérer la parole des personnes. Est-ce que vous avez découvert aussi cette dimension du film qui vous a complètement échappé ?
P. L. : Bien sûr ! D'ailleurs tout le printemps 2026 est dédié à ce type de projections. C'est-à-dire que ce ne sont plus des projections dans les salles du cinéma classiques mais dans des lieux avec des psychanalystes qui adorent le fait que Nino ne parle pas. Le film va s'inscrire aussi dans le cadre de la Campagne Rouge-Gorge dédiée aux cancers de la gorge aux mois de mars et début avril.
C'est aussi un outil pour le monde médical de faire connaître cette maladie qui peut être causée par le papillomavirus contre lequel il existe un vaccin. La chose la plus valorisante et satisfaisante pour moi, c'est que les gens s'emparent du film et me disent qu'il leur a fait du bien, que le film vient répondre à un manque de représentation. C'est vrai à ce sujet que nous avons eu beaucoup de difficultés à financer le film parce qu'il traitait du cancer.
Ce qui me touche le plus c'est de pouvoir réinscrire du collectif du point de vue du malade avec la bienveillance de l'autre. Ceci constitue le plus grand souvenir du film avec l'expérience de plateau.
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Nino
de Pauline Loquès
Avec : Théodore Pellerin (Nino), William Lebghil (Sofian), Salomé Dewaels (Zoé), Jeanne Balibar (la mère de Nino), Camille Rutherford (Camille), Estelle Meyer (Lina), Victoire Du Bois (l'oncologue), Balthazar Billaud (Solal), Mathieu Amalric (l'homme dans les bains publics), Alexandre Desrousseaux (Raphaël), Lison Daniel (l'infirmière de la procréation)
France – 2025.
Durée : 97 min
Sortie en salles (France) : 17 septembre 2025
Scénario : Pauline Loquès et Maud Ameline
Images : Lucie Baudinaud
Montage : Clémence Diard
Musique : Thibault Deboaisne
Son : Nassim El Mounabbih
1re assistante réalisatrice : Élodie Roy
2nde assistante réalisatrice : Mélaine Delaunay
3e assistante réalisatrice :Alice Cavillan
Maquillage : Paloma Zaïd
Décors : Aurette Leroy
Costumes : Martin Barré et Jenn Pocobene
Casting : Youna De Peretti
Production : Sandra Da Fonseca
Production associée : Nathalie Mesuret et Bertrand Gore
Sociétés de production : Blue Monday et France 2 Cinéma
Distributeur (France) : Jour2Fête