Entretien avec Diego Governatori, réalisateur du film "Quelle folie"

Ce mercredi 20 août 2019, le documentaire "Quelle folie" réalisé par Diego Governatori était projeté dans le cadre de la programmation du festival de cinéma 35es Rencontres de Gindou dans le Lot. Cette avant-première annonce ainsi la sortie dans les salles prévue le 2 octobre 2019.

Diego Governatori © DR Diego Governatori © DR

Cédric Lépine : Aurélien Deschamps dont vous faites le protagoniste de votre film est lui-même à la fois dans sa vie personnelle acteur, scénariste et réalisateur : comment s'est précisé sa place dans la réalisation du film ? L'idée de coréaliser ou coscénariser avec lui n'est-elle pas apparue à un moment donné ?
Diego Governatori :
Aurélien a effectivement reçu une formation de comédien, et il a de nombreux projets d’écriture pour le cinéma. Il est certain que cela a pu avoir un certain impact sur la préparation du tournage, notamment lorsqu’il s’agissait pour moi de lui parler des directions principales que je voulais donner au film. Mais il n’a jamais émis le désir de s’associer directement à sa réalisation. Il est resté très concentré sur la place qu’il allait devoir occuper, et il n’est jamais vraiment intervenu dans mes choix de mise en scène. Il a mis toute son énergie pour canaliser et réguler ses émotions, pour trouver les espaces de concentration afin que sa parole puisse éclore et se faire entendre. Certes il a pu questionner sur le tournage les différents dispositifs dans lesquels je le plongeais, d’ailleurs le film témoigne de sa conscience d’être filmé et capte de nombreuses réactions qui en émanent, mais je dois avouer que j’ai été très libre dans mes choix et mes mouvements. Par contre, du fait de toutes les conversations que nous avons eues en amont du tournage, on peut considérer qu’Aurélien a absolument contribué à « l’écriture » du film, puisque c’est ensemble que nous avons défini les principaux axes de réflexions qu’il allait engager.

C. L. : Le fait qu'Aurélien partage des responsabilités aux vôtres dans le cinéma fait-il de lui un alter ego pour vous ?
D. G. : Aussi proches que nous soyons, c’est difficile de parler d’Aurélien comme un alter ego. Si le cinéma nous engage tous deux à trouver des formes pour exprimer les forces qui nous traversent, nos procédés différent. Cela vient avant tout de notre personnalité, si proche et si lointaine à la fois. En tout cas il est assez amusant de voir que ce n’est sans doute pas dans le cinéma que nous avons le plus d’accointances, même si nous nous retrouvons pleinement sur des questions esthétiques. Car dans les faits, Aurélien ne cesse de me communiquer sa passion pour des réalisateurs aussi divers qu’Aronofsky, Fincher, Tarantino, Greengrass, Mendoza ou les frères Coen, réalisateurs ô combien talentueux mais qui sont loins d’être des références pour moi, ou bien me parle pendant des heures de son obsession pour les focales courtes qui me font si peur (il est d’ailleurs très drôle dans cet exercice), ainsi je ne peux pas vraiment dire que le cinéma qui l’attire réponde exactement à mes désirs. Cependant, de fait, quelque chose de très fort nous relie dans nos démarches respectives.

C. L. : Comment définiriez-vous le terme de folie que vous utilisez dans le titre du film ?
D. G. : Je dirais tout d’abord que le titre « Quelle folie » est une expression qui est récurrente chez Aurélien. Il la soupire, la chuchote, la ressasse, de sorte qu’elle fait complètement partie de lui. Depuis le film, il me suffit de faire un pas de côté et d’observer le monde pour qu’elle vienne toquer à mes oreilles. En effet, comment ne pas rester stupéfait lorsque l’on contemple l’incessante agitation des hommes, pris dans leurs mouvements, leurs discours, leurs élans? Comment ne pas être sidéré par la façon dont nos sociétés plongent ses corps et ses consciences dans un chaos sans nom? Brueghel l’Ancien a consacré sa vie à peindre ce saisissement, on voit dans ses tableaux comment les hommes vus dans leur ensemble ressemblent soudain à une cavalcade d’insectes animés. Se sentant quelque peu extérieur au monde, je crois qu’Aurélien a ressenti un jour cette sidération, et qu’elle est désormais sertie dans son esprit. Dès lors, « Quelle folie » est une expression qui sonne pour lui comme un exutoire. Tellement de choses se percutent dans sa tête qu’il doit par moment détourner l’excès de pensée, créer une brèche, stopper le flux. Je crois aussi que l’exercice de déliement de sa parole est pour lui un moyen de toucher à des choses qu’il découvre lui-même en les formulant, et qu’il en est à la fois soulagé et troublé. Et l’on pourrait imaginer que la folie qu’il évoque dans cette phrase le renvoie au vertige qui en découle.


C. L. : Pourquoi ne pas avoir mis un point d'exclamation ou d'interrogation dans le titre de votre film ?
D. G. : Pour ne pas privilégier une sensation plutôt qu’une autre. Je ne voulais pas qu’il y ait un geste trop volontariste de ma part, je ne voulais pas aiguiller le spectateur car je crois très honnêtement que l’on peut considérer ce titre aussi bien comme une franche exclamation que comme un questionnement premier.

Aurélien Deschamps dans "Quelle folie" de Diego Governatori © New Story Aurélien Deschamps dans "Quelle folie" de Diego Governatori © New Story


C. L. : Qu'avez-vous compris de vous en filmant Aurélien ?
D. G. : Il est peut-être un peu tôt pour répondre à cette question, car pour être sincère je pressens que j’ai encore besoin de faire résonner tout ce qui m’a bouleversé dans cette aventure, que quelque chose de son essence profonde est encore à l’oeuvre et ne cesse d’opérer. Car l’expérience fut aussi intense cinématographiquement qu’existentiellement parlant. Il faut savoir qu’Aurélien m’a durant toutes ces années ouvert les portes de son intériorité profonde, et confronté à des questions à la fois « matrices et motrices ». Parmi ces questions, on pourrait évoquer cette inquiétante étrangeté, ou disons plutôt cette drôle d’étrangeté qu’est le langage. Pourquoi l’incorpore-t-on, et comment? Que se passe-t-il si dans son assimilation quelque chose dévie de sa trajectoire? Que révèle notre façon de parler? « Langage tangage » dirait Michel Leiris! Mais qu’est-ce que le langage engage de notre identité dans le lien que nous tissons avec le monde, et que fait-il tanguer dans le même temps? Filmer Aurélien fut une expérience à la fois difficile et nécessaire pour moi, dans la mesure où beaucoup de choses qu’il exprime se jouent chez moi presque aussi fortement, et en premier lieu ce rapport assez atypique que nous avons avec le langage. « On est à la marge tous les deux » m’a-t-il rappelé sur le tournage, « toi tu es avant le langage, alors que moi je suis après… » Voilà ce genre de phrase qui vous empêche de fermer l’oeil pendant la nuit!

C. L. : Que représente pour vous la feria dans l'évolution de la société actuelle ? Et comment vous est venue l'idée de la mettre au cœur de votre histoire ?
D. G. : Il y a sûrement plusieurs manières de ressentir et de percevoir une fête populaire aussi imposante que les San Fermines à Pampelune. Mais si je devais la mettre en rapport à l’évolution éminemment individualiste et productiviste de la société contemporaine, je serais tenté d’exprimer un sentiment assez ambivalent. En effet, en débarquant au milieu de cet océan rouge et blanc, j’ai découvert avec ébahissement une foule immense unie par l’énergie de la fête, chantant et dansant comme un seul corps mouvant, comme une vague radieuse déferlant dans les rues, et l’image fut bouleversante. Comme si, fantasmatiquement parlant, j’entrevoyais la quintessence du social, l’harmonie festive entre des hommes et des femmes de tout âge, depuis les à peine-nés jusqu’aux vieillards des cantines qui s’accrochent aux chants basques pour garder l’oeil ouvert. Oui, telle fut ma première impression: la fête populaire comme bastion insubmersible du vivre-ensemble, gardien de la joie enfantine que nous portons tous en nous. Je me suis longtemps laissé flotter à travers les ruelles étroites, porté par le souffle que cette foule renvoyait, avant de progressivement céder à un certain vertige de la vision. Ces vagues se sont figées et c’est un grand mur blanc qui soudainement me faisait face. Les chants se sont mués en cris, et l’habit de fête en une soudaine uniformisation des êtres: « uniforme, uniformément, uniforme humain. » C’est alors que tout ce dont me parlait Aurélien a surgit. L’idée qu’il se sentait chaque jour assassiné par le social du fait de sa différence. L’idée qu’il se sentait maintenu en dehors du monde des hommes, en dehors des systèmes d’évidences. L’idée d’un seuil impossible à franchir. C’est en cela qu’il me semblait pertinent de nous y rendre ensemble, afin de capter tout ce qui allait pouvoir servir de caisse de résonance à sa souffrance. Je ne voulais pas d’un film trop discursif, je tenais à ce que la forme cinématographique prolonge les mots d’Aurélien et les convertissent en sensations. L’expérience de tournage devait porter en elle la trace de la violence qui heurte tant Aurélien, cette même violence qu’on l’accuse paradoxalement de porter alors qu’il ne s’est jamais rendu coupable d’aucun acte répréhensible. Depuis le point de vue qu’il occupe, sans doute Aurélien a saisit quelque chose de fondamental des règles que la société s’impose, de l’absurdité des protocoles qu’elle met en place, de tous ces systèmes qu’elle érige en règles universelles alors qu’ils ne sont que pures contingences ou faits culturels. C’est cela qu’Aurélien cherche, non pas à le dénoncer, mais à rendre visible. Et l’avoir immergé au milieu de ce magma de corps et de cris m’a certainement aidé à rendre cela appréhendable, pour mieux figurer ce contre quoi il se heurte jour après jour: les murs d’une société rongée par des mesures coercitives qu’elle s’impose à elle-même.

C. L. : Quelles sont les places respectives du scénario, du tournage et du montage dans la réalisation du film ? Est-ce qu'une étape a pris une place beaucoup plus importante qu'une autre ?
D. G. :
Comme dans tout documentaire, l’écriture du film s’est beaucoup appuyée sur les éléments concrets dont je disposais, en l’occurence des enregistrements sonores où Aurélien me parlait d’un milliard de choses très saisissantes pour moi. Je suis resté plusieurs mois assis face à lui, avec un enregistreur à la main ou une caméra témoin, à mesurer l’envergure des chemins que nous allions pouvoir explorer, puisqu’au-delà de sa volubilité, Aurélien a un réel talent pour stimuler l’imaginaire. Il m’a fallut ensuite trouver la forme pour inviter cette parole à se délier « en situation », et j’ai alors consacré beaucoup de temps à l’écriture du film, imaginant quel pourrait être notre trajet, quels lieux arpenter, quels dispositifs déployer pour que notre expérience puisse rendre compte des sensations que nous allions traverser. Le tournage proprement dit a finalement été assez court, une dizaine de jours à peine. C’est ensuite que tout a (re)commencé. Je disposais d’une matière telle que lorsque je suis rentré en montage, je n’en suis ressorti que deux ans plus tard! Ce fut une période très joyeuse pour moi, je n’avais pas l’impression d’aller travailler, mais au contraire d’être travaillé par les images et les paroles d’Aurélien. Cette excitation m’a évidemment permis de rester concentré, et surtout de rester ouvert sur ce que le montage allait pouvoir révéler. Et de fait, ce n’est qu’en montant dans la durée que la structure du film s’est imposée, m’invitant aussi à retourner des plans pour parfaire des séquences. Je dirais donc que le montage fut l’endroit où tout a fusionné, depuis la pensée d’Aurélien jusqu’au sens des images que j’avais tournées.

 

 

QUELLE FOLIE Bande Annonce (2019) Documentaire © Bandes Annonces Cinéma

Quelle folie
de Diego Governatori

documentaire
87 minutes. France, 2018.
Couleur

Avec : Aurélien Deschamps
Scénario : Diego Governatori
Images : Diego Governatori
Montage : Diego Governatori, Julie Duclaux
Son : Pierre Bariaud, Emmanuel Bonnat, Diego Governatori, Matthieu Deniau
Production : Les Films Hatari
Distributeur (France) : New Story

 

 

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