Entretien avec Océan, directeur artistique du Festival des Merveilles 2019

Du 17 octobre au 2 novembre 2019 se déroule dans la salle de cinéma parisienne de L'Entrepôt la première édition du Festival des Merveilles qui célèbre les identités trans et intersexes. Océan, comédien, réalisateur et scénariste, en est à l'initiative et le directeur artistique.

Océan © Justine Lévêque Océan © Justine Lévêque
Cédric Lépine : Comment et avec qui s'est faite l'organisation de ce festival ?
Océan :
Au départ Charles Gillibert, coproducteur de mon film et associé de l’Entrepôt, m’a proposé une carte blanche là-bas à l’occasion de la sortie de mon documentaire. Je lui ai proposé de pousser la carte blanche pour en faire un véritable festival ! Avec des films mais aussi une exposition, une soirée performances et des tables rondes. J’ai eu l’immense chance que lui et Romain Bucquet, qui dirige l’Entrepôt, soient tout de suite emballés et me laissent une immense liberté pour investir cet espace magnifique.


C. L. : Quel est votre rôle dans ce festival ?
O. :
J’en suis l’initiateur et le directeur artistique. J’ai choisi les films, les artistes exposants et sur scène, ainsi que les intervenants des tables rondes avec lesquels j’ai discuté pour choisir les thèmes à aborder. Mon but était d’initier ce festival pour que la communauté s’en empare au maximum, et qu’on y participe tou.te.s en impliquant les personnes et les associations qui font bouger les choses aujourd’hui, comme l’association Acceptess-T dont plusieurs représentantes interviennent dans le festival, Juliet Drouar (un des fondateurs du festival Des Sexes et des Femmes), Chloé Morrisset militante hyper active en région, Ju Ef, le fondateur du bar queer « La mutinerie », le CIA (collectif intersexes et allié.e.s) … et même pour les choix des films je demandais parfois à mes amies transféminines de valider certains choix pour être sûr de ne pas montrer de films problématiques ou rejetés par la communauté, quand j’avais un doute. D’où le choix par exemple de ne pas programmer Girl de Lukas Dhont, qui, s’il a beaucoup plu au public cisgenre, a été majoritairement très mal vécu et rejeté par les concernées. J’espère vraiment que le festival va se pérenniser, et pour l’an prochain, je serai heureux de passer la main à d’autres personnes trans et intersexe pour la programmation. J’aime que les choses soient faites de manière collective, car le collectif est la force de notre communauté.


C. L. : Qu'est-ce qui a motivé avant tout le choix des films programmés ? Quels étaient vos critères ?
O. :
J’ai choisi les films grâce au travail de recherche faramineux accompli par Apolline Diaz (assistante actuelle de David Obadia) qui a réussi à trouver beaucoup de films rares et jamais diffusés en salles en France. Mon but était de construire une programmation très éclectique avec des films de fiction, documentaires, d’animation, expérimentaux, autant de films « mainstream » ou disons, avec de vrais budgets de cinéma, que des films DIY faits par la communauté. Mon premier critère a bien sûr été la qualité artistique des films mais aussi le fait qu’ils soient réalisés par des personnes trans ou intersexes, ou à défaut que les protagonistes principaux le soient et aient été complices des réal pour la fabrication du film. Ensuite mon second critère a été la variété des points de vue et des histoires, en cherchant un maximum de films par/sur des personnes racisé.e.s, originaires de pays du Sud, et avec une dominante « films politiques ». Au final plus de 40 films et 16 nationalités sont présentes !

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C. L. : Quelle place est faite aux identités trans et intersexes dans le cinéma distribué en France actuellement ?
O. :
Les personnes intersexes sont encore presque totalement invisibilisées, que ce soit dans l’espace médiatique ou cinématographique, à quelques rares exceptions, et c’est très dommageable. Pour preuve, nous n’avons qu’une séance avec 3 films sur la question intersexe, et si nous aurions pu en programmer 2 ou 3 de plus, nous n’aurions pour autant jamais réussi à trouver 20 films de qualité sur la question et avec des protagonistes concerné.e.s. J’espère que cela va bouger !
Pour ce qui est des identités trans, en France, il y a encore beaucoup de boulot à faire. Ça évolue un peu car les directeurs.trices de casting et les cinéastes ont enfin compris qu’il était politiquement extrêmement problématique d’embaucher une personne cisgenre pour jouer un rôle de personne trans, nous commençons donc à apparaître dans les fictions, mais c’est encore très minoritaire et pour ma part je n’ai pas encore passé un seul casting pour un rôle d’homme, bien que je sois, il me semble, en capacité de jouer n’importe quel rôle d’homme cisgenre.


C. L. : Quelles sont vos attentes autour de cette première édition de festival ?
O. :
D’abord, de rassembler la communauté dans un espace justement non-communautaire, pour rappeler que nous sommes légitimes partout, tout le temps. De lui permettre de voir plein d’œuvres qui constituent notre patrimoine artistique, de réfléchir ensemble lors des tables rondes, de participer à lui donner de la force par des événements festifs et joyeux.
Ensuite, que le public a priori « non concerné » s’intéresse à nos productions artistiques et notre travail militant. Je trouve que les questions trans et intersexes sont toujours perçues comme « autres » par les personnes cisgenres, comme si nous étions différents et en dehors du monde « normal », et que donc nos questions ne pourraient pas résonner chez elleux. Hors, force est de constater que nos questionnements et identités sont totalement imbriquées avec les leurs : les questions du genre, de la binarité, de ce qu’est le masculin et le féminin. Mais aussi la possibilité de s’émanciper, de s’affirmer autrement que là où la société nous a assigné vient questionner la possibilité d’égalité entre les personnes, quelles que soient leur expression de genre, de race et de classe sociale, de capacité à penser son identité propre, la notion même de liberté au fond, pour l’individu. Je pense de ce fait, parce que nous avons été contraints de penser ces questions très tôt et très fort, que nous avons beaucoup à apprendre aux personnes cisgenres…

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